Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Le blog d'Obili

Afrique, Pillage à huis clos : prions ensemble

29 Avril 2010, 17:38pm

Publié par obili.over-blog.com

   pillage

    Sur les bancs propres de l’église de mon ancien quartier, là-bas dans un faubourg populaire de Yaoundé, la capitale du Cameroun, nous parlions le latin. Chaque dimanche, le curé de la paroisse, le très saint père Jean l’Oiseau disait : « Dominus vobiscum » et nous répondions en cœur « Et cum tiéré tutuuuu… ». Je trouvais la phrase très amusante…  «  Et cum tiéré tutuuuuuuuu ». C’est connu, c’est l’enfant qui prie en riant, aurait dit le regretté Cyril Effala peut-être…

 

   L’âge m’a appris que Monsieur l’abbé nous prédisait : « le seigneur soit avec vous » et nous, les fidèles, assis sur les bancs immaculés de la paroisse, nous lui répondions : « Et avec votre esprit », en latin « Et cum spiritu tuo ». J’ai également appris avec l’âge que je vivais dans un continent mal parti et que mon pays était pauvre et très endetté. Comment pouvait-on être pauvre et très endetté ? Cette question n’a cessé de me turlupiner l’esprit, puisque c’est connu, on ne prête qu’aux riches. L’Afrique devait donc bien être riche de quelque chose.

 

   On peut être riche de tout, essayons-nous à une petite énumération facile. Riche d’idées, riche de matières premières, riche de cupidité, riche d’imbécillité, riches de prières, riche de pleurs, riche de regrets…Nous le constatons, cette énumération vire au tableau de lamentations. Et si les Africains étaient riches de leurs incessantes lamentations ? Je disais tantôt que nous parlions le latin à la messe du dimanche, dans l’église blanche de mon ancien quartier à Yaoundé. Nous parlions le latin sans le comprendre et cela nous amusait beaucoup. Nous étions de grands enfants joyeux.

 

   Ce que nous ne comprenions pas nous amusait beaucoup, car nous priions alors. L’âge a grandi, le temps s’est écoulé et nous prions toujours. Deux faits me conduisent à cette conclusion heureuse pour la foi et bien malheureuse pour l’espérance de vie. Notez qu’espérance de vie et foi vont bien ensemble, une foi grande s’accommode bien des caprices de l’espérance de vie.

 

   En une après-midi ensoleillée, un ami dont l’espérance de vie se dirigeait à vive allure vers un mur en béton armé héla en toute confiance un dignitaire africain de notre république démocratique. Mon ami apprit le mal qui le rongeait à l’autre qui lui répondit : « il faut prier… ». J’ai revu l’image de mon ami dans son aparté furtif avec le dignitaire démocratique au détour d’une page  du livre que je lisais jusqu’alors avec  nonchalance. En découvrant les nombreuses pages fortement documentées de l’ouvrage écrit par Xavier Harel, un journaliste « spécialiste de l’Afrique et des questions pétrolières », je pensais alors, encore un « afro quelque chose » perdant son temps dans des élucubrations tropicales. Seulement, dans un chapitre titré « Les disparus du Beach », un passage attira toute mon attention. L’auteur rapportait quelques phrases distillées par un avocat dans les oreilles d’une mère en peine, ayant perdu son mari ou son fils dans des circonstances pour le moins suspectes. « Il faut beaucoup prier, madame, et vous en remettre aux mains de Dieu. »

 

   Comme atteint d’une exaltation foudroyante, je repris la lecture de l’ouvrage avec bien plus d’attention et me plongeais avec gourmandise dans «  Le roman trouble des relations entre les anciennes métropoles et les nouvelles capitales pétrolières du continent… » Selon la définition que l’auteur donne de son livre paru aux éditions Fayard. Xavier Harel, l’auteur de ce livre de moins de trois cents pages,  a écrit le roman d’une prière. Une prière qui a le mérite de ne pas être dite en latin, une prière qui n’invite surtout pas aux lamentations, une prière qui révèle des pratiques surprenantes, menées avec intelligence, l’intelligence des pyromanes.

 

   C’est le roman de Denis Gokana, un Congolais docteur en physique, pétrolier créateur de sociétés off-shore spécialisées dans la vente à perte – pour qui ? – et   la revente à profit – pour qui ? - du pétrole brazzavillois; c’est le roman de Jean-François Ndengue et sa « nuit de Ndengue »; c’est le roman des préfinancements, une technique d’exploitation très brillante, création du « génie français ».  « Le mécanisme consiste à accorder ou à garantir un prêt à un Etat producteur de pétrole en s’assurant des droits sur les barils encore enfouis. Un système extrêmement lucratif pour ses principaux bénéficiaires – Elf et les dirigeants africains – mais ruineux pour les Etats… », C’est le roman des « gouvernements qui ont besoin de cash tout de suite. ». Afrique : Pillage à huis clos, est un roman d’investigations à poser entre toutes les bonnes mains. Une prière à méditer.

 

 

  Man Ekang

 

 

 

Afrique

Pillage à huis clos

Xavier Harel

Paru chez Fayard

19 €

Voir les commentaires

Benjah Rutabana et les fantômes du miroir

28 Avril 2010, 17:09pm

Publié par obili.over-blog.com

benjah.jpg" Je me suis souvenu des mots de mon frère sud-africain, Lucky Dube: tous les Noirs ne sont pas mes frères. Et tous les Blancs ne sont pas mes ennemis ".

 

Le jeune homme qui le dit est debout, sur la scène du Centre Culturel Delefosse de Wattignies. Il porte très beau. Le pagne blanc aux cercles noirs noué à l'épaule gauche. Un bâton blanc à la main, pieds nus, il a la voix douce, le verbe mesuré, et entame ce soir son retour à la vie d'artiste.

 

Benjah Rutabana retrouve ce soir les motifs de sa passion, celle de musicien, attaquée, là-bas, en Afrique, par d'autres passions, des événements singuliers d'horreurs et d'affres indicibles.

 

Attiré par le chant depuis son plus jeune âge, il s'est vu rattrapé à vingt ans, en 1990, par l'histoire récente de son Rwanda natal. Emprisonné, pour soutien au Front Patriotique Rwandais, aux côtés duquel il combattra des mois plus tard, parce que, dit-il, de son timbre apaisé:" J'ai fait la guerre car je m'y sentais obligé mais il n'y a rien de bon dans la guerre ". Emprisonné, une fois encore, en 2000, par ce même FPR, suspecté de fomenter quelque basse manœuvre de déstabilisation du pays avec les cercles monarchistes. Lui, Benjah, chanteur pour la paix, chanteur pour l'amour.

 

Alors, il a dû se résoudre à partir, pour risquer là-bas d'autres choses que la perte de sa famille, assassinée, mère, frères et autres parents proches, lors de ce génocide de 1994. Le retour d'Imana est le titre de son dernier album, le quatrième, l'album de son engagement total dans l'art, après sa démission de l'armée, gradé sous-lieutenant. Imana, ce Dieu dont Rwandais et Burundais, monothéistes depuis toujours, n'ont pas voulu renier le nom, même lorsque le Dieu de Rome s'imposait à eux. Imana dont Benjah Rutabana implore le retour, certain que son absence est une cause majeure des déchirements de son peuple.

 

Soutenu par une section cuivres au phrasé très enjoué, un bassiste dont la longue complicité avec lui devient spectacle en soi, un duo de choristes aguerries, Benjah Rutabana affirme son art par ses textes en anglais, kinyarwanda, swahili et français. Le rythme qu'il joue, le kamchereggae, emprunte au reggae ses thèmes, son engagement, et lui ajoute un sens de la fête, de la joie, salutaire.

 

Un poète de la région, Jean-Christophe Delmeule, écrit désormais des textes que Benjah transforme en kamchereggae. C'est ainsi que l'artiste venu du Rwanda a séduit la centaine de personnes présentes pour ses grands débuts en France, toutes convaincues qu'il est taillé pour le succès, avec ces mélodies-là, ces textes-là, ce rythme-là. Un rythme qui lui permettra, peut-être, de mieux expliquer à son fils qui sont ces gens qui éparpillent la vie en tueries et idéologies sanguinolentes. Son ami poète, Jean-Christophe Delmeule, lui en aurait soufflé quelques mots, dit-il. Eux, ce sont les fantômes du miroir.

 

Ada Bessomo

Voir les commentaires

Alain Mabanckou : écriture et subalternité

23 Avril 2010, 11:06am

Publié par obili.over-blog.com

PalmierDepuis quelque temps, Alain Mabanckou anime un blog (hébergé par le site http://www.congopage.com) dont certains commentaires font l’objet de vives polémiques, en l’exemple d’un billet caustique posté le 17 avril dans lequel l’écrivain congolais mettait en doute l’existence d’une littérature gabonaise. Récemment, on a pu y lire un entretien avec Michel Cadence, directeur de la maison d’édition Ndzé. A la question « comment s’opère la sélection des manuscrits chez Ndzé », l’éditeur-écrivain nous explique que, contrairement à ses collègues français, lui assortit souvent le refus d’un tapuscrit de quelques conseils généreux et conclut généralement sa lettre par les mots suivants : « Combien d’auteurs ayant obtenu le Grand prix littéraire d’Afrique noire dans ces dix dernières années avez-vous lus ? Inutile de me répondre, je sais en découvrant votre manuscrit qu’il n’y en a aucun. Lisez ! relisez ! Et quand vous les aurez découverts, reprenez votre texte, vous verrez que vous n’écrirez pas après comme vous le faites maintenant. » Nul ne devient écrivain ex nihilo. Nous souscrivons à l’évidence de M. Cadence. Le conseil prodigué ici reste néanmoins problématique, sinon pernicieux, lorsqu’il rattache le talent aux prix littéraires, souvent contrôlés par des lobbies parisiens. Combien de grands écrivains, encensés aujourd’hui, n’ont pas vu leurs œuvres rejetées au début de leur carrière ? Qu’on se souvienne de la grande « tapisserie romanesque » de Proust, parue plus tard sous le titre de A la recherche du temps perdu, refusée par diverses maisons d’éditions, dont Fasquelle et NRF, avant que le volume, Du côté de chez Swann, ne paraisse chez Grasset à compte d’auteur.

 

En renvoyant l’apprenti écrivain aux auteurs couronnés, M. Cadence pense forcément à son intervieweur. Il nous oblige à soulever la question de la dynamique esthétique qui sous-tend les romans à succès publiés par les auteurs francophones d’origine africaine. Evoquant la carrière d’Alain Mabanckou, Mme Diop des Editions Présence Africaine fait remarquer à juste titre que « son écriture a changé parce qu’il ne s’adresse plus au même public ». Au-delà d’une traversée des frontières artistiques due à une évolution personnelle, force est de reconnaître que la mutation est également dictée par des impératifs commerciaux. L’illustre fort bien, l’annonce par Alain Mabanckou de la sortie imminente d’un essai sur James Baldwin, projet conçu non de sa propre initiative, mais à la demande « d’un grand éditeur parisien »— y a-t-il meilleure illustration de la posture subalterne ?

 

En raison de la dictature du capital financier sur la création littéraire, l’écrivain africain en quête de succès travaille avec une idée obsessionnelle en tête : plaire au marché français. L’art entre ainsi dans le cycle du formatage et adopte la posture de la subalternité. Il s’agit de se mettre aux goûts d’un public qui semble avoir réduit le livre à un pur produit de consommation quand il ne le confine pas à un simple objet de divertissement. Pour ce public-là, il convient de créer des récits légers, sans épaisseur à l’instar des histoires cocasses d’un Verre Cassé. Des histoires aussitôt oubliées dès qu’on a refermé le livre. L’on comprend que certains écrivains africains contemporains versent dans l’art parnassien, qui n’a d’autre enjeu que sa propre essence. La seule préoccupation ici est d’ordre littéraire comme l’indique la suppression artificielle de la ponctuation dans Verre cassé.

 

La grandeur d’une œuvre, à mon humble sentiment, réside tant dans la maîtrise de l’art narratif que dans les problèmes philosophiques, existentiels et politiques qu’elle pose. James Baldwin est admiré en raison du pont qu’il établit entre « l’art et l’engagement ». On pense aussi, pour rester dans le domaine africain-américain, à Richard Wright, dont les œuvres romanesques (Un enfant du pays et Black Boy sont devenus des classiques) constituent une photographie à la fois réaliste et surréaliste des ravages psychologiques du racisme sur le Noir. En ce sens, les cris de colère des jeunes Français des banlieues, issus pour la plupart des familles émigrées, qui ont culminé dans les émeutes de 2005, semblent renvoyer en écho les angoisses de Bigger Thomas, le héros de Un Enfant du pays, lequel allait affirmer, anticipant le soulèvement massif des Noirs dans les années 1960, sa citoyenneté américaine par la violence. Dans la même veine, Toni Morrison est considérée comme une grande écrivaine pour son écriture, d’une beauté, d’une précision et d’une puissance éblouissantes. Mais son œuvre contient bien plus : la profondeur des problèmes ontologiques traités au travers des drames socio-historiques (tels l’esclavage) vécus par les Noirs. Ces quelques exemples tendent à montrer que la seule maîtrise du projet esthétique ne saurait être une fin en soi. L’écrivain sud-africain J. M. Cotzee le soulignait récemment dans un entretien au quotidien Le Monde, lorsqu’on lui a demandé, en rapport avec son livre Elizabeth Costello, si l’écriture romanesque ressortit à une simple activité divertissante : « C’est une question que tout auteur sérieux doit se poser à un moment ou un autre. Et la réponse doit comporter une réelle défense de la valeur – de la valeur éthique – de la fiction. »

 

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences

(Université de Reims)

Pour le magazine Journal de l’Afrique en Expansion

Voir les commentaires

Mensonges et vérités sur la question noire en France: les arguments de la réalité.

22 Avril 2010, 14:41pm

Publié par obili.over-blog.com

     zongo-copie-1

 

Amadou Hampâté Bâ, l’écrivain peul de Bandiagara au Mali disait: «En Afrique, un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle.»

 

    La formule demeure célèbre, mais les bibliothèques n’ont pas essaimé pour autant, partout en Afrique. L’avantage de posséder de nombreuses bibliothèques c’est aussi la possibilité du vaste choix offert aux amoureux des livres, ravis et perdus qu’ils seront au milieu des étagères  achalandées en marchandises d’un autre calibre, celles de l’esprit. Lorsque bien sûr, effectivement, lesdites étagères le seraient.

 

    La possibilité du choix, voilà un droit supplémentaire. Un acquis qui ne serait pas superflu dans la forêt des droits sacrés de chaque individu soucieux de bien élaguer les chemins de sa connaissance. Les superbes inutilités sont bien trop visibles encore et si nombreuses, mais l’œil patient et attentif saisit sur le vif la couleur rare, l’ouvrage de premier choix. Il use de son droit inaliénable, celui d’ouvrir les seules pages nourricières de son entêtement.

 

    Il en faut de cette résistance active pour s’enthousiasmer tel le physicien par exemple, dégustant son bonheur tranquille à la seule pensée de l’existence de la lune, même lorsque des jours nuageux le priveraient de son éclat. Il en faut de la persévérance, celles des bâtisseurs infatigables, pour écrire « Mensonges et vérités sur la question noire en France », le dernier essai de Bernard Zongo publié aux éditions  Asphalte.

 

    Le sous-titre du livre « Ma réponse à Gaston kelman » confirme les certitudes de quelques entêtés tranquillement heureux : Entre les perroquets et les bâtisseurs, la deuxième espèce de volatiles tisse patiemment et inlassablement des réalités justes et convaincantes, sans ramdam folklorique. Il suffit de quelques chapitres pointant une loupe méticuleuse sur le cépage bourguignonnais  pour que la vinasse livre ses tanins périmés et incohérents. Je suis noir et je retourne vers le futur !

 

    Le verre est cruellement précis, construit à l’aide d’arguments historiques et sociologiques, plongeant dans de solides références  bibliographiques et culturelles. La réalité en sort grandie. La langue, celle des mots, est possédée  avec talent, comme pour réconforter l’autre, celle du palais, meurtrie par les fables rocambolesques du cru de mauvais goût.

 

    L’enseignant et sociolinguiste nous promet déjà d’autres instruments de haute précision, la dernière partie de l’ouvrage offrant un avant-goût  des productions futures. Déjà, nous sommes tranquillement heureux en exprimant notre émotivité nègre devant une si copieuse pensée. Peut-être s’agit-il là du raisin des méditations helléniques de l’immortel Normand.  

 

 

Man Ekang

 

 

 

Mensonges et vérités sur la question noire en France

Ma réponse à Gaston kelman

Bernard Zongo

Paru chez Acoria

18 €

Voir les commentaires

EMANE OBIANG: la poésie en sanctuaire (2)

21 Avril 2010, 17:20pm

Publié par obili.over-blog.com

Emane

Cela m’a permis de travailler la formule et de me rendre compte qu’elle pouvait être complexifiée à l’envi. C’est ainsi que je peux dire aujourd’hui que tout roman africain est un roman qui met en scène un personnage qui hésite, balance entre plusieurs systèmes de valeurs. Certains romans peuvent traduire ce schéma de façon matérielle, et là on parlera d’un itinéraire spatial. Mais il peut aussi s’agir d’une façon spirituelle, et le cheminement sera spirituel. Souvent les deux peuvent s’interpénétrer et même coïncider, mais souvent aussi en fonction de la virtuosité des écrivains il peut avoir des décalages qui donnent des effets appréciables. Autrement, tout roman négro-africain, malgré la volonté des écrivains de biaiser avec cette trame narrative, permet de comprendre ces différentes transformations du roman.

 

- Mongo Beti

 

» Mongo Beti, longtemps un mythe, longtemps un texte ou plusieurs textes. Des textes de prise de conscience, des textes qui nous ont révélés à nous-mêmes, mais surtout dans mon cas des textes qui m’ont révélé à ma tradition fang. Et puis au fur et à mesure, un jour j’ai la chance d’être invité à Lille, par le Fest’Africa de Lille. Mongo Beti, une rencontre. Et là, la confirmation d’un homme qui est fidèle à ses convictions, un homme qui m’invite à le rejoindre au Cameroun pour la présentation de mon livre L’enfant des masques. Mais je n’ai pas l’occasion, malheureusement, de le faire, mais je me réjouis de le rencontrer pour relancer l’invitation, puisque nous sommes réunis dans un ouvrage collectif autour des villes, quand j’apprends son décès. Un décès brutal, mais en même temps je sais qu’un relais avait été fait par des gens comme moi, Jean-Roger Essomba et d’autres qui avons assuré et devons assurer le relais.

 

- Péronnelle

 

» Péronnelle est d’abord un acte de reconnaissance vis-à-vis d’un texte de théâtre que j’écris en une journée, et qui me permet, encore en manuscrit, d’être admis en résidence d’écriture à la maison des auteurs du festival international des Francophonies à Limoges. Un moment très important. Je ne me sens pas homme de théâtre. Je l’ai toujours dit, je suis d’abord un nouvelliste, je suis d’abord un conteur, mais cette expérience, vraiment une expérience, a été l’occasion de travailler mon écriture et de me rendre compte que malgré les coquetteries actuelles des écrivains, un genre, ça signifie quand même quelque chose. On n’écrit pas une pièce de théâtre comme on écrit un roman, une nouvelle. C’est absolument faux.

 

Une pièce de théâtre est appelée à répondre à deux critères : elle est appelée à être appréciée différemment, à être vue par un public. Il y a dans une pièce une relation particulière avec la scène; elle est appelée à être transformée par un metteur en scène. Une pièce de théâtre ne s’écrit pas comme on écrit une nouvelle. Je l’ai vraiment su, je l’ai vécu, puisque lorsque j’écrivais Péronnelle, je l’ai soumise à des spécialistes du théâtre. Il y a eu près de huit lectures. J’ai vraiment voulu remercier chacun d’eux. Des gens comme Maxime Ndébéka qui a fait une lecture incroyable. Je pense que Péronnelle aurait été une jeune femme certes un peu vive, un peu espiègle, mais un peu difforme. Grâce à eux Péronnelle se tient. J’ai commencé par huit actes qu’on a réduits en trois actes, tout en en conservant la vie.

 

Péronnelle est donc d’abord un acte de reconnaissance vis-à-vis de Beaumarchais qui m’offre la bourse et une expérience d’écriture particulière.

 

- La poésie

 

» La poésie pour moi se confond avec moi-même. Elle est peut-être l’aspect le plus intime, le plus sincère de Ludovic Obiang et en même temps celui que je voudrais le plus confidentiel. Je suis d'abord et fondamentalement poète. J’écris des poésies depuis déjà très longtemps. J’ai un recueil de poésies que je travaille, La leçon des choses, recueil autobiographique qui reprend les trois grandes étapes de ma vie, que je voudrais les trois grandes étapes de ma vie, avec une poésie première, celle de mes erreurs de jeunesse ; puis une poésie maîtresse, centrale, où je m’affirme comme homme et une poésie supérieure où je dialogue avec le mystique.

 

Ma poésie est extrêmement confidentielle et insiste sur des aspects, sur tous les plans de ma vie, sur moi-même, sur mon invitation au voyage, mes retrouvailles avec ma culture profonde, les choses les plus fantaisistes ou les plus fabuleuses, comme par exemple le voyage sur Mars, la vie extra-terrestre, etc. C’est vraiment un dialogue avec mon moi intérieur, qui pour moi est extrêmement fécond et représente pour moi mon jardin le plus secret, le lieu, le sanctuaire où je vais toujours me ressourcer. La poésie est donc le soubassement de ma vie.

 

Propos recueillis par Ada Bessomo.

Voir les commentaires

EMANE OBIANG : la poésie en sanctuaire

16 Avril 2010, 14:45pm

Publié par obili.over-blog.com

Emane.jpg

    Ludovic Emane Obiang, auteur du recueil de nouvelles, L’enfant des masques, et de la pièce de théâtre Péronnelle, est un auteur vraiment à part. Sa démarche intellectuelle, comme l’œuvre qu’il bâtit et qui l’exprime, s’éloigne fort des sentiers battus de l’industrie du livre ou de la réflexion sur l’Afrique. Emane Obiang est enseignant de littérature à Libreville, au Gabon. Plusieurs fois invité du Festival Fest’Africa de Lille, il en a chaque fois saisi l’occasion pour dire sa vision du monde. Un monde qu’il assimile volontiers à ce qu’on sait le moins de lui : la poésie, qu’il respire plus que tout autre chose.

 

PARTIE I

 

- Le recueil L’enfant des masques

 

    «  L’enfant des masques : un itinéraire, une quête : la quête de moi-même,la quête de mes origines, la quête d’un traumatisme, le retour à un équilibre qui m’a longtemps manqué et qui passe par un retour aux valeurs essentielles de la tradition fang. Voici L’enfant des masques. C’est un itinéraire, un itinéraire en cinq étapes, avec chacune sa particularité, sa spécificité. Avec chacune aussi un prisme et surtout une prise. L’enfant des masques est la construction d’une utopie, celle d’une vie, celle d’une communauté.

 

    Ce que chuchote la mangrove, qui est la nouvelle centrale, est un retour, peut-être une façon de revisiter la crise parentale de mon village.

 

    Comment se quittent les tourterelles, exprime une volonté d’exorciser la peur qui nous habite malgré la qualité de l’environnement et de la forêt.

 

    La casa del señor Engomo est un vol plané au-dessus du crime et de la souillure.

 

   Et enfin Biang Mekè, normalement la nouvelle éponyme, est la quête d’une tisane, la conscience d’une maladie profonde aussi bien de moi-même que de l’Afrique, et donc la volonté de réparer le traumatisme, de soigner la pathologie par un retour à la tradition dans ce qu’elle a de plus digne. 

 

- La formation universitaire

 

     »  J’ai aussi écrit une thèse, qui était importante pour moi, et que je voudrais importante pour toute la communauté africaine, parce qu’elle s’intitule «  Les enfants terribles ». C'est toute une poétique générale de la littérature et du roman négro-africain en particulier. C’était un acte de bravoure, parce qu’on parle de moins en moins aujourd’hui de littérature négro africaine. On parle de littératures nationales, on parle de littérature créole, de littérature américaine, négro-américaine, mais on ne parle plus de littérature négro-africaine dans son ensemble.

 

    Pour cela, j’ai brassé à peu près 500 œuvres. J’ai brassé cinq continents. Et cela a été perçu de façon extrêmement hostile par l’élite française ou africaniste, parce qu’il y avait là, effectivement, comme une rupture, surtout comme une revendication de cette identité. J’avoue qu’il y avait un arrière-plan idéologique assez important. Mais cela n’empêche pas qu’il existait une base scientifique, c’est-à-dire que pour moi, j’ai étudié les questions d’identité. Je sais que ce qui façonne, ce qui fonde une identité, c’est la recherche de critères. J’ai voulu rechercher ces critères, les construire, et cela de manière scientifique.

 

    Pour cela, j’ai essayé de me dépouiller quand même de ma subjectivité et j’ai interrogé les œuvres. J’en ai interrogé cinq cents. En particulier, j’ai pris un corpus de départ, qui était le corpus francophone subsaharien, et je me suis aperçu que revenait toujours un schéma narratif récurrent, constant, un invariant- que j’ai appelé schéma narratif cyclique et polémique. Il consiste, d’une façon d’abord caricaturale, en ce qu’un héros quitte son village, généralement pour la ville, dans laquelle il connaît une transformation intérieure extrêmement profonde souvent, mais doit revenir à un moment donné. C’est le retour aux sources. Ce retour aux sources peut se lire de différentes façons, sous différents modes, le mode de la réconciliation ou celui de la profanation, et donc de l’exclusion.

 

Propos recueilis par Ada Bessomo

Voir les commentaires

Orphée négro

16 Avril 2010, 09:51am

Publié par obili.over-blog.com

   Dans sa mémorable préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française (1948), dirigée par Léopold Sédar Senghor, Jean-Paul Sartre associait la Négritude à une plongée dans les profondeurs de l’âme noire. Articulée dans une poésie puissante, révolutionnaire, surréaliste (surtout chez Césaire), la Négritude se déployait en un « dépouillement systématique », « une ascèse qu’accompagne un effort continu d’approfondissement ». Ainsi se dévoile l’expérience esthétique à laquelle nous convie Grégoire Biyogo dans ce récit, qui se lit comme une quête orphique à travers une ville frappée par un terrible cataclysme. La ville en question s’appelait Atlanta. Son nom fait écho à l’île de l’Atlantide grecque, dont la disparition au fond de la mer, à la suite d’une catastrophe géologique, était une réponse des dieux à la déchéance morale de ses habitants, « l’enflure malsaine » à laquelle les avait menés la recherche effrénée des biens matériels au détriment des richesses spirituelles.

     orphéeneg

    La lutte contre le mal appelait alors une punition radicale et devait précéder l’avènement d’un monde nouveau. Ce schéma narratif, l’appropriation du mythe platonicien, se situe en contrepoint du voyage d’Orphée négro à Atlanta. On le suit en compagnie de sa muse, Esméralda, qui se révèle d’un grand soutien moral (sorte de psychopompe) dans cette douloureuse « recherche de l’expression musicale et poétique de la phrase » en une contrée « où [jadis] parlaient les mystères » (p. 76). Le retour vers le royaume de l’enfance, à la poursuite du Graal des Atlantes enseveli sous les décombres, épouse quelque peu les contours d’une descente aux enfers, une traversée du « waste land » au bout duquel Orphée négro sera confronté aux fantômes du passé, dont Hoffenbach (Mvome Ekoh), le poète harpiste maudit et puni pour avoir offensé les dieux, puis le prêtre Aton, gardien du « livre des oracles de l’Atlantide ». C’est auprès d’Aton qu’Orphée négro lèvera le voile de son destin. Il devrait s’exiler, entreprendre un voyage intérieur pour préparer la renaissance d’Atlanta.

 

 

    Le récit, d’une lecture agréable, agrémenté d’une belle prose poétique, constitue aussi une réflexion sur l’art et le devenir de la culture dans un pays (Neverland) où on se livre à de véritables autodafés au sein des campus universitaires. Voilà l’horrible mésaventure qui est arrivée à la « maison des livres » d’Orphée négro et en fait un être inconsolable, « écrivant en fuyant et fuyant en écrivant sans trop savoir pourquoi » (p. 161). Certes, le « Cygne blanc d’Atlantide » peine à discerner la cause de son nomadisme, cependant l’errance apparaît, en réalité, comme une épreuve initiatique que doit surmonter « l’Albatros de l’Eternel » avant de pouvoir « instruire […] l’ère de la Renaissance » (p. 151). 

 

Marc Mvé Bekale

Université de Reims

Pour la Revue Afram Review

(Centre d’Etudes Africaines-Américaines)

 

Grégoire Biyogo. Orphée négro. Paris, L’Harmattan, Coll. « Ecrire l’Afrique », 2006, 164 p. 15 euros.

 

Voir les commentaires

YEELEN, MUSIQUE MILITANTE

14 Avril 2010, 12:42pm

Publié par obili.over-blog.com

    yeelen[1]"Ils veulent tous qu’on soit Américains, impolis comme 50 cent !" Les jeunes musiciens burkinabé de Yeelen ont peut-être mis le doigt sur la difficulté pour certains d’apprécier le RAP africain, très souvent réduit au décalque caricatural des tendances nord-américaines et européennes.

 

   Rythm And Poetry. Le RAP est d’abord affaire de rythme et de poésie. Ou peut-être est-ce dans ces rythme et poésie que se retrouvent et son sens premier, et son sort ultime. Et l’observateur pourrait bien des fois s’étonner de ne pas pouvoir situer l’apport d’originalité des jeunes rappeurs d’Afrique noire. Exception faite des écoles sénégalaises et guinéennes, pour lesquelles la scansion et même l’instrumentation se sont imprégnées les techniques artistiques de l’Afrique ancienne. Plutôt que de promouvoir au grand jour les nuances bien réelles et nombreuses entre les univers urbains, dans lesquels s’épanouissent la presque totalité des expériences de rap africain, la séduction des modes et modèles venus des Etats-Unis opère davantage comme une assignation des rappeurs africains au mimétisme intégral. Mimétisme plus accusé chez les rappeurs de l’Afrique noire francophone, quand l’horizon des banlieues françaises, dégaine et accents compris, s’invite en patron presque despotique des interrogations nées sur le continent noir.  

 

   Le groupe burkinabé Yeelen est un procureur implacable du mouvement rap en Afrique noire d’expression française. Un excellent modèle pour les villes d’Afrique centrale, davantage mobilisées par le pastiche pauvre de France, des Etats-Unis et des textes bien éloignés de quelque impact sur leur environnement, très souvent même insipides ces textes.

 

   Si les jeunes Burkinabé nous ont séduit à ce point, c’est qu’ils nous semblent avoir compris, plus que tant d’autres, le profit possible du rap adopté, ou réinventé par les cultures africaines. Les cultures artistiques nées dans les villes des Etats-Unis, quand elles l’ont été du fait des Africains-Américains, se fondent aussi par cette acclimatation forcée à des absences, à des manques d’instruments, d’outils, déportation « originelle » oblige. Et tout le sel de la vitalité des créations nées sur les terres de Sitting Bull réside là, dans cette perpétuelle inventivité, qui paraît ne jamais renoncer au patrimoine, même très tenu, conservé de l’Afrique. Le flow du RAP n’a pas encore pu éclipser de l’esprit la scansion de certains diseurs de mvett, de Xaxar ou de Bakk. Les jeunes Sénégalais le démontrent à la perfection.

 

   Yeelen emprunte des voies parallèles au Hip-Hop américain. Il dit bien que le RAP est fille des villes en Afrique. Que le RAP est rythmes divers et entraînants, que l’Afrique pourrait en faire un lieu de rencontres rythmiques très vivifiantes. Kora et élégie dans un même mouvement par exemple. Quelle fraîcheur ! Et puis que le RAP est poésie, c’est-à-dire manière d’habiter le monde, invite à la diversité donc, à la fréquentation des urgences politiques et sociales de la société qui le produit ! La recherche obsédée de la rime, dans les textes français, pourrait un jour ouvrir le chemin au vers libre, à l’assonance heureuse, au regard vraiment autochtone, autonome des jeunes mouvements urbains de culture hip-hop.

 

Ada Bessomo

Voir les commentaires

MADIANA, DE JOSE LEMOIGNE

12 Avril 2010, 18:34pm

Publié par obili.over-blog.com

      Madiana Il s’agit donc de l’histoire de Rachel, rapportée par son neveu, des circonstances de sa naissance à la Martinique en juin 1903 jusqu’à sa décrépitude solitaire à Perpignan, quatre-vingt quinze ans plus tard.

 

     Cette fin de vie recluse dans un petit appartement sentant le rance serait à même de provoquer chez le lecteur l’apitoiement et l’attente du récit d’une existence tragique. Cependant, et pour une fois – en tout cas, pour moi -, ce n’est pas une histoire tragique : pas d’errances identitaires, ni de réminiscences esclavagistes ; pas d’enfants sans père – pas d’enfants du tout d’ailleurs -, pas de racisme – sinon sporadique, si bien que l’on peut compter ses manifestations au cours du récit, trois fois exactement - ou d’injustice.

 

      Je n’ai d’abord pas été convaincue par ce personnage et son récit : chaque page que je tournais, j’attendais, ou je m’attendais à un drame à la sauce « Antillais en peine d’identité exilé dans une contrée à la fois sienne et autre ». D’autant plus que nous avons affaire à une femme. En bonne littéraire créole, j’attendais trahison, manipulation, honte, désillusion… comme on le trouve à foison dans la littérature de nos pays.

 

     L’imaginaire antillais est fait d’ombre et de lumière, rien là de bien original, c’est l’essence même de  l’humanité et du monde. Mais il faut croire que par chez nous, la tendance est d’occulter la lumière.

C’est avec une surprise à la fois peinée et gênée que je me suis rendue compte à quel point mon opinion de la littérature antillaise était dogmatique.

 

     Nous avons avec le roman de monsieur José Le Moigne, l’histoire, pour le coup originale, d’une antillaise, peut-être plus obstinée que beaucoup de ses congénères, avec des ambitions, de la poigne et qui réussit non seulement à atteindre ses objectifs mais à vivre en harmonie avec son entourage.

 

     Certes, on peut trouver que Rachel joue un peu trop bien le rôle glorieux de la victime toujours dans son bon droit qui ne se laisse pas abattre : bien que persécutée par sa mère, sa belle-mère, puis quelques cuisinières dans les familles où elle travaille, bénie des dieux, elle trouve à tous coups une bonne âme qui la tire d’affaires, et éveille indéniablement autour d’elle affection, admiration et respect. D’autant plus que, comme de bien entendu, c’est une beauté.

 

     On peut également lui reprocher une certaine versatilité de cœur puisque si, à un point de son récit, elle affirme le grand bonheur qu’elle a connu dans une famille, l’instant d’après elle la quitte sans un regard en arrière pour des raisons qui, finalement, n’ont guère de poids.

 

Enfin, cette fascination qu’elle montre vis-à-vis de la haute société - voire de la noblesse, même déchue, ceci par le biais de son époux - et qui laisse deviner son opposé, un certain mépris pour tout ce qui n’est pas la bourgeoisie - et j’ai envie d’ajouter blanche - finit, à force d’être systématique, par devenir problématique.

 

    Mais il est encore possible de mettre tout cela sur le compte de la subjectivité : après tout, c’est Rachel qui raconte son histoire, qui rapporte son autobiographie, à la fois, donc, étalage de soi et mensonge, et la vieille femme, abandonnée et incontinente peut bien se faire héroïne absolue. Ce qui en soi justifie tous ses actes passés.

 

   Madiana reste un roman à lire pour l’écriture claire, directe et sans fioritures, à l’image de son personnage.

 

   A lire également pour son objectif simple, relater l’histoire d’une vie, sans arrière-pensées ni leçons de morale : il s’agit de prendre le texte tel qu’il est, sans chercher le symbole sous la toile, et son héroïne, avec ses qualités et défauts, sa générosité et ses dents longues. Rachel est une force en mouvement, que l’on accepte ou non, mais qui avance malgré nous. Ni Rachel, ni nous, lecteurs, ne sommes là pour résoudre la quadrature du cercle ; et ce n’est certainement pas l’ambition du neveu.

 

   Au regard de tous ceux que j’ai déjà croisés, Rachel est un personnage résolument positif, mais je n’irai pas jusqu’à dire optimiste puisqu’au bout du compte, sa puissance de vie ne l’a pas préservée de la solitude de la vieillesse décrépie et tyrannique.

 

   Si je trouve cela un peu triste – pas pour le roman, mais parce que toute vieillesse solitaire est triste -, cela ne me paraît pas illogique pour autant : à force de vivre et de résister, on finit inévitablement par se retrouver être celui qui seul demeure afin d’éteindre la lumière de sa génération.

 

   Et je n’ai surtout pas pitié de la vieille dame : une incontinente presque paralysée qui trouve le moyen de danser la biguine sur un trottoir n’appelle pas à ce genre de sentiment et ne l’accepterait certainement pas.

 

Sylvia Placoly.

 

José Le Moigne, Ibis Rouge Edition, 2001.

 

www.ibisrouge.fr/livre.php?ref=116

 

 

Voir les commentaires

LINTON KWESI JOHNSON : POETIQUE, POLITIQUE (2)

12 Avril 2010, 17:49pm

Publié par obili.over-blog.com

Part II

 

Quel est aujourd’hui votre regard sur la Jamaïque ?

 

LKJ -      La Jamaïque est un pays pauvre qui tente de survivre dans le monde moderne. Nous sommes encore dominés par les Etats-Unis. Vous savez, nous sommes une partie de l’arrière-cour des Etats-Unis. Ainsi, quand les Américains éternuent, nous nous enrhumons. Nous devons donc nous exécuter. Un des points positifs de la situation est que nous ne sommes plus débiteurs du F.M.I. Avant, c’étaient le F.M.I et la Banque Mondiale qui dirigeaient la Jamaïque, au fond, mais maintenant nous sommes libérés de la Banque Mondiale et du F.M.I. La monnaie a été stabilisée, illintonKwesiJohnson reste beaucoup de problèmes, mais je crois que des pays comme la Jamaïque devraient s’unir aux autres îles des Caraïbes afin de former quelque chose comme la C.E.E ou la Communauté européenne. Nous avons besoin de quelque chose de ressemblant, parce que dans ce monde de globalisation, la vieille notion de souveraineté nationale devient de plus en plus vide de sens, et encore plus pour de petits Etats-nations artificiels comme la Jamaïque ! Mais que possède la Jamaïque ? La Jamaïque possède beaucoup de talents, de culture.

 

La Jamaïque possède tout de même sa spécificité dans les Caraïbes. Ne pensez-vous pas que cette spécificité vient aussi des racines africaines qu’elle a su garder ? Des racines qu’elle ne renie pas ?

 

- Oh ! Pas du tout ! La plupart de notre culture antérieure vient d’Afrique. Nous avons des choses comme l’Etu, un tambour de percussions dont on joue à l’occasion des mariages et des funérailles ; nous avons  le Kuména amené en Jamaïque au dix-neuvième siècle par des ouvriers réquisitionnés arrivés après l’esclavage. Ils venaient du Congo et d’Angola et s’installèrent dans l’Est de la Jamaïque. Ils ont apporté le tambour Kuména. Beaucoup de cultes religieux tels que le Pokoménia joignent des ensembles de Christianité à ceux du culte africain des  ancêtres…Oui, nous avons vraiment de solides racines de culture traditionnelle d’origine africaine. Ce qui à cet égard n’est pas unique à la Jamaïque. On trouvera la même chose en Guadeloupe, en Martinique et dans d’autres pays.

 

Je ne sais pas pourquoi la Jamaïque est spéciale, peut-être parce qu’elle est l’île la plus grande. Notre culture est fortement Ghanéenne, elle a des racines Ghanéennes très solides : beaucoup d’esclaves jamaïcains étaient originaires de « Gold Coast », du Ghana. Dans le Nord de la Jamaïque, les Etu, venant du Nigéria, les Congolais à l’Est, et ainsi de suite. C’est un mélange avec de solides influences culturelles du Ghana. Une autre chose en Jamaïque est qu’en théorie, nous avions les  Marrons. Les  Marrons étaient des esclaves fugitifs qui avaient leur propre communauté indépendante là où ils s’installaient. Et ils gardaient beaucoup de traditions africaines vivantes dans leur culture.

 

Il existe dans les Caraïbes françaises un mouvement appelé la créolité, différent des aspirations des premiers poètes comme Césaire…

 

- Aimé Césaire a été d’une très grande influence sur moi, bien que je n’aie pas mentionné son nom. Le cahier d’un retour au pays natal

 

 

Oui, il en est, parmi les jeunes écrivains et poètes, qui revendiquent en plus de la part africaine, la reconnaissance des apports européens, indiens dans leur culture et personnalité…Qu’en dîtes-vous ?

 

-Je pense qu’ils sont réalistes. C’est une position réaliste. Bien sûr, si vous restez en Afrique, là c’est l’Afrique. Mais si vous vivez hors de l’Afrique et que vous êtes sujet à d’autres influences culturelles, celles-ci auront un impact. C’est donc quelque chose de nouveau, d’unique qui est le mélange de tous ces apports et qui vous fera plus riche et plus fort.

 

Vous savez que le premier mouvement, celui d’Aimé Césaire, la Négritude, me semble plus…

 

-Plus politique.

 

Oui, plus politique que le dernier qui me paraît… moins ambitieux peut-être ?

 

-Bien évidemment, on ne pourrait comparer une période historique à une autre. Nous vivons dans un monde qui change, et la génération de Césaire a dû mener ses propres combats. Plusieurs luttes ont été menées pour les générations actuelles et une part de la liberté qu’elles ont est le fait des générations plus âgées. Mais nous ne pouvons pas comparer les années 1930-1940 aux années 1980-1990: ce sont des mouvements très différents. Nous vivons dans un monde qui change très, très rapidement.

 

Que pensez-vous de la scène reggae actuelle ?

 

- Je crois qu’elle est en bonne santé. Des gens ont craint que la musique reggae eût perdu son sens de la direction à cause de la domination du Raggamuffin’, des bands et ces genres de musique. Mais il y a de la place pour tout. Il y a toujours le vieux « Roots traditional Reggae », le style reggae international, la Dance Hall et le Raggamuffin’. Toutes ces différentes sortes de Reggae, toutes les sortes de musiques populaires jamaïcaines. Les plus jeunes personnes ont tendance à plus aller vers des choses raggamuffin’. En Jamaïque, de plus en plus, on a ce qu’on appelle les « oldies », « oldies parties » (NDLR : sortes de bals de personnes âgées). Beaucoup de jeunes y vont parce qu’ils aiment la musique des personnes âgées, le rock steady, les premiers reggae des débuts 1970. Je crois que le reggae est aujourd’hui une musique internationale. Il est connu partout. Je crois qu’il est sain que plusieurs variétés s’y ajoutent.

 

Quels sont aujourd’hui les combats de LKJ ?

 

-Je ne suis pas aussi actif que je l’ai été, mais en ce moment je suis engagé dans quelque chose qui s’appelle le « George Padmore Institute ». George Padmore était engagé dans la lutte pour la libération de l’Afrique. Il était de Trinité et Tobago mais est allé en Afrique s’engager dans le combat anti-colonial. Nous avons donc un institut qui porte son nom, dont l’objet est de construire des archives sur l’histoire, la culture, la politique des noirs d’Afrique, des Caraïbes en Europe. Pour ceux qui veulent étudier et effectuer des recherches afin de connaître un peu de leur passé. L’institut croit qu’il est important pour les jeunes générations de noirs d’avoir le sens de la continuité historique, de réaliser qu’ils ont une histoire, de luttes, d’accomplissements et ainsi de suite…Voilà ce dans quoi je suis engagé en ce moment.

 

 

Propos recueillis par Ada Bessomo

 

www.georgepadmoreinstitute.org

 

Voir les commentaires

1 2 > >>