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Le blog d'Obili

Peur sur la paix

18 Novembre 2011, 14:22pm

molloolinga

 

Jean-Marie Mollo Olinga*. Avant, pendant et après la dernière élection présidentielle au Cameroun, jamais vocable n’avait autant servi à la manipulation des foules par des politiciens en mal d’arguments programmatiques.

 

09 octobre 2011. Quartier Mvog-Ebanda de Yaoundé. C’est jour de l’élection présidentielle au Cameroun. Un quinquagénaire accompagne sa maman au bureau de vote du collège Saint Augustin, où elle va accomplir son devoir citoyen.

Visiblement, la vieille femme ne sait ni lire ni écrire. Dans la cour du collège, le fils et la mère échangent :


-          Tu apprécies encore la saveur du manioc, non ? demande le premier.
-          Oui, bien sûr !
-          Est-ce que tu aimerais que, pour les quelques jours qui te restent encore à vivre, on vienne te ôter ton morceau de manioc de la bouche ?
-          Noooon, jamais, jamais !
-          Alors, si tu veux continuer à manger paisiblement ton morceau de manioc, vote Paul Biya, parce que les autres-là, que tu ne connais d’ailleurs pas, ne veulent qu’une chose, t’empêcher de manger tranquillement ; ils ne vont nous apporter que des troubles, du désordre… Tu connais bien Paul Biya, non ?
-          Et comment ! Je le connais bien, je le vois tout le temps à la télévision.

Existe-t-il meilleur artifice pour semer les germes de troubles en cas d’alternance à la tête du pays ?
Entendue comme situation d’un pays qui n’est pas en guerre, comme état de concorde, d’accord entre les membres d’une nation, ou bien comme état de quiétude, de tranquillité exempte de bruit, d’agitation, de désordre ou encore comme sérénité de l’esprit (Larousse 2008), la paix, au Cameroun, n’est ni le fait d’un individu, ni celui d’un parti politique, fût-il au pouvoir depuis 29 ans. La paix, chez nous, est le fait du peuple camerounais. D’ailleurs, chaque fois que le président Paul Biya en parle, ce n’est jamais pour en revendiquer la paternité ; il s’attache, le plus souvent, dans ses discours, pour ne pas dire toujours, à en démontrer les bienfaits. A contrario, les militants de son parti, le Rdpc, ont récupéré cet état de fait, pour en tirer parti à des fins détournées.

Car, lorsqu’il arrive au pouvoir en 1982, Paul Biya hérite d’Ahmadou Ahidjo un pays entièrement pacifié. A l’époque, on ne parle même pas de coupeurs de route, de braquages de banques, encore moins de prises en otage de villes par des bandits. Les mouvements de revendication de l’indépendance véritable du Cameroun (dont les porteurs sont ignominieusement baptisés « maquisards ») ont été éradiqués dans le sang, certes, mais ils étaient déjà loin, très loin dans le passé, le dernier résistant, Ernest Ouandjié, ayant été exécuté publiquement à Bafoussam le 15 janvier 1971.

Depuis peu, le Rdpc et ses militants usent et abusent de l’argument fallacieux de la paix et de la stabilité, qu’ils agitent souvent pour apeurer le peuple camerounais, comme si cette paix - en réalité, la paix des cimetières - et cette stabilité émanaient d’eux. Non ! Si la paix existe dans notre pays, c’est grâce aux Camerounais eux-mêmes. Si le parti au pouvoir depuis bientôt 30 ans doit revendiquer un quelconque état de paix au Cameroun, il est en droit de revendiquer la paix armée observable à chaque sortie du chef de l’Etat. Les patrouilles de sa garde prétorienne tiennent, à l’occasion, en respect, le peuple, en dirigeant les canons de ses armes de guerre contre lui. Les journées de sa prestation de serment à l’Assemblée nationale (le 03 novembre) et de la célébration œcuménique à la cathédrale Notre-Dame des Victoires de Yaoundé (le 04 novembre) sont là pour le rappeler à souhait. Tenez ! En février 2008, lorsque des gamins ont pris sur eux de manifester contre la modification constitutionnelle, manifestation qualifiée sans gêne « d’émeutes de la faim », le président de la République et du Rdpc a sorti l’unité d’élite de l’armée camerounaise, pour tuer ces jeunes Camerounais aux mains nues. Et beaucoup en sont morts. Dans d’autres pays, nous voyons, avec beaucoup d’admiration, comment ces types de mouvements sont contenus. A Awaé, une Ecole internationale de sécurité (Eiforces), créée par le chef de l’Etat, forme au maintien de la paix. A l’Ecole nationale d’administration de Yaoundé, des séminaires ont déjà été organisés à l’intention des forces de l’ordre et d’autres décideurs pour encadrer les mouvements de foule. Parce qu’on ne tire pas à balles réelles sur ses enfants, par ailleurs considérés comme le fer de lance de la nation : on discute avec eux.

Parlant toujours de la paix que le Rdpc et ses militants revendiquent comme s’il s’agissait d’un programme politique, y a-t-il meilleur moyen de la mettre à l’épreuve comme en 1994, lorsqu’une double baisse des salaires, soit 66%, a été ordonnée par le président Biya ? Double baisse des salaires qui a appauvri les Camerounais jusqu’à la misère, pour certains. A l’époque, on avait brandi l’argument de la lutte contre la crise. Crise due, en partie, à la mal gouvernance, à la mauvaise gestion des entreprises et du pays par des cadres du Rdpc. Au même moment, et pas très loin de nous, un pays de niveau de développement égal au nôtre, à savoir la Côte d’Ivoire, qui vivait les mêmes affres de la crise économique du début des années 90, n’avait pas touché aux salaires de ses citoyens. Alors, question : dans quel autre pays au monde peut-on endurer une telle forfaiture sans broncher, sinon au Cameroun ? La paix en 1994 était donc le fait du peuple camerounais. Car on n’est véritablement en paix dans un pays que lorsque les besoins élémentaires de son peuple sont satisfaits : pouvoir manger, se vêtir, se loger, envoyer ses enfants à l’école, se soigner ; et dans une société comme la nôtre, pouvoir apporter assistance à ses proches dans le besoin. A titre de rappel, dans les années quatre-vingts, le Cameroun se vantait, et à juste titre, d’être autosuffisant sur le plan alimentaire. Aujourd’hui, dans notre pays, que ne peut-on faire d’un individu, simplement parce qu’on lui donne à manger ?

Toujours dans les années 90, des contrats de performance avaient été signés entre l’Etat du Cameroun et des entreprises à liquider ou à restructurer. A la suite de ces contrats, des milliers de Camerounais avaient perdu leurs emplois, compromettant la vie, les études et l’avenir de bon nombre de leurs enfants. Jusqu’aujourd’hui, soit 20 à 23 ans plus tard, les compressés des sociétés d’Etat des années 90 réclament encore leur dû. Et les grands types du Rdpc narguent même ces Camerounais, dont beaucoup, malades et incapables de se soigner, d’un âge avancé, ont pour seul mode d’expression, le sit-in devant le ministère des Finances ou les services du Premier ministre. Ces grands types du Rdpc disent même, à propos de la prime de reconversion décidée par le président de la République, qu’elle n’est pas fondée sur un texte de droit. Les aides que le président avait décrétées après les inondations au Nord du pays, les catastrophes des lacs Nyos et Monoun et autres l’étaient-elles ? Pourquoi les victimes des catastrophes naturelles doivent-elles bénéficier des réparations et pas celles des catastrophes économiques provoquées par la mauvaise gestion du système Rdpc ? Y a-t-il, une fois de plus, meilleure façon de provoquer un peuple ? Là aussi, les Camerounais ont résisté et résistent encore à la tentation du désordre, parce qu’ils ont la paix vissée au corps. Ce surtout qu’avec l’arrogance qui les caractérise, ces grands types du Rdpc demandent à quoi ces compressés vont-ils se reconvertir à 70 ans passés, car tel est l’âge de nombre d’entre eux aujourd’hui. Ce faisant, ils oublient sciemment qu’il y a 20 ans, ils n’en avaient que 50, et qu’ils étaient alors en pleine possession de leurs moyens physiques et intellectuels. Ils ont décidé de ne pas payer leur dû à ces Camerounais de 70 ans, l’argent de leur sueur, parce qu’ils ne peuvent plus se reconvertir, pensent-ils. Mais, soit dit en passant, nous venons de confier à un homme de 79 ans sept ans de gestion supplémentaire de notre pays. Y a-t-il pire provocation qu’après avoir fait travailler quelqu’un pendant des années, on le licencie sans lui payer ses droits, tous ses droits ?

Toujours dans le registre de cette paix mise régulièrement à rude épreuve par ceux qui veulent en accaparer la paternité, le cas des huissiers de justice en attente de charge. Certains ont dépassé l’âge de la retraite, sans jamais avoir travaillé. Ils vivent d’expédients, alors que dans les départements, dans les arrondissements du pays, il y a des charges à créer pour ces jeunes en quête de travail. Ils attendent depuis 20 ans ! N’y a-t-il pas meilleure manière de provoquer un jeune que de lui refuser du travail, dans un corps de métier où il y a des postes à pourvoir ? Que dire de ces instituteurs qui quémandent leur intégration ? De ces étudiants obligés de se mettre en grève pour que leurs thèses de doctorat soient programmées ? De ces ex-employés des Impôts qui mendient leur paie ? De ces épargnants de la Poste dont l’argent a fondu dans d’autres poches ? Y a-t-il autre manière de mettre quelqu’un à bout ? Non ! Les Camerounais ont toujours su résister.
Sinon, comment justifier que des compatriotes aient accepté, pacifiquement, de voir leurs maisons détruites dans certaines villes du Cameroun, sans que, en amont, l’on se soit jamais soucié de savoir où ces êtres humains allaient désormais passer leurs nuits. Des vies ont ainsi été anéanties à Ntaba, à la Briqueterie, à Tongolo, à Tsinga, pour ne parler que de Yaoundé, où des Camerounais, pères et mères d’enfants en bas âge, parfois en période de rentrée scolaire, ont été réduits à dormir à la belle étoile, sous le soleil et sous la pluie, sans broncher.

En 1964, Mgr Albert Ndogmo, parlant justement de la paix lors de son sacre comme évêque de Nkongsamba, disait : « Il importe que chacun de nous, face au problème de la paix, se pose les trois questions essentielles suivantes. Qu’est-ce que la paix au juste ? A quelles conditions la paix s’installe-t-elle chez un peuple et dans le monde ? Qui donne la paix authentique ? La paix, nous dit un philosophe grec, Platon, est la tranquillité dans l’ordre. La paix est le fruit mûr qu’on cueille de l’ordre. L’ordre de quoi ? L’ordre de la vie humaine fondée sur quatre conditions : la Vérité, la Justice, la Liberté et l’Amour. Je ne m’étendrai pas dans l’explication de ces quatre éléments, mais chacun comprend que la paix ne saurait régner dans un monde où l’on se trompe mutuellement, où l’on respire le mensonge, où nos propos sonnent faux : chacun de nous a droit à la vérité. » Et de poursuivre : « Chacun de nous comprend aisément que la paix ne saurait s’installer dans un monde où l’on ne respecte pas la justice : à chacun son dû dans la justice commutative, à chacun la place de ses compétences dans la justice distributive, à chacun le sort qui lui revient dans la justice légale (…) Vérité, Justice, Liberté et Amour. Voilà les quatre piliers sur lesquels repose solidement la paix authentique. »

                                                                                                                                                                                                 *Journaliste.

                                                                                                                                                                                            Source : Le jour

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