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Le blog d'Obili

Le mandarinier n'est plus

, 10:48am

Le mandarinier est mort et les oiseaux sont partis. Nkomelen ne vit plus. C’est avec les moineaux, gendarmes et tisserins que l’amour est parti. Si tu rencontres une hirondelle des cimes d’agrumes, elle te dira une chanson triste, bien triste. Comme seuls savent le faire les oiseaux des forêts de chez nous, comme dans les contes que l’on disait à Nkomelen.

Je vivais à Nkomelen, le mont des palmiers. La vie était chanson, et les soirs un charme. L’enfance était enchantement au clair de lune, quand venait la légende des contes anciens, telle cette légende des bois unis. Les grands parents avaient ligoté plusieurs morceaux de bois pour rappeler cette légende à leur village, à leur descendance.

A Nkomelen, les enfants étaient gâtés par la nature. Palmiers sur pelouse verte, cocotiers à fleurs jaunes et noix généreuses, oranges en ornement tranchant sur feuillage vert-force, corrosol à portée de main, karité à la demande, cerises en tout genre : tom, mvut, akom Ngôé, émvoe, ôsakoñ, angôkoñ, kenkéliba...

Les échos de leurs jeux ondoyaient de case en case. Les écureuils n’avaient qu’à bien se tenir. Ne point abuser des noisettes komé des enfants, ou alors ils les prendraient en chasse sur le grand Éwomé, l’arbre aux noisettes komé si savoureuses.

Nous autres, oiseaux, avions la paix. Les aînés nous protégeaient de la tyrannique insouciance enfantine. Ils n’avaient droit qu’au spectacle de nos nids en construction, à nos volettements multicolores, nos oisillons en croissance, et à toutes nos scènes de branchage.

Nous les accompagnions en chansons au marigot du village. Nous buvions à leur traînée d’eau et surveillions les alentours.

Puis vint un soir. Il n’ y eut pas de conte. Car le conte s’installait dans les évènements. Un bois sortit du tas, puis un autre, un autre et un autre encore. Celui-ci fut brisé par un passant, l’autre craqua sous une pierre, et ainsi de suite. Le tas de bois se défaisait à vue d’oeil. Quelle en était la cause ? On disait que le morceau du centre portait un champignon mauvais. Son frère en souffrait déjà du côté gauche. On disait que c’était plutôt le morceau du bas. Qui disait vrai ? Et à propos de quoi ?

Bientôt le mandarinier était affecté de la rumeur mauvaise du village. Les oiseaux se regardaient. Ils allaient vers les adultes du village, leur demander conseil. Aucun adulte pour nous écouter. Un enfant écrasa un oisillon sous un couvercle de marmite en fonte. L’épervier faisait des ravages chez les poussins et canetons de la basse-cour. Personne ne s’en souciait. Qu’auraient-ils encore à manger sous peu ? Le lâche corbeau faisait sa moisson d’oisillons dans nos nids. Plus personne pour l’éloigner à coup de cris.

Les mandarines devenaient acides et incapables de mûrir. Voyez la tristesse d’une mandarine vert-moisissure, et la morosité de nos oisillons dans leurs nids d’angoisse. Nkomelen se mourait à vue d’oeil. Il fallait faire un conseil de village. Mais personne ne le voulait. Personne n’écoutait personne. Tout le monde était fâché contre tout le monde. Et tout le monde avait raison. Et personne n’allait plier, encore que, si, les aînés. C’ étaient les perdants, puisque c’est eux que l’on était censé écouter. Ils avaient donc plié par la force des choses. Ils avaient même cassé, craqué, livrés au sort des bois esseulés, seuls que parce que les autres bois du fagot sont seuls aussi.

A force de crier sans être entendus, nous avons fait tomber les mandarines moisies. Le sol s’est mis à pourrir. Le marigot s’est infecté. Les maisons étaient presque vides, les gens accrochés aux murs, à fuir la moisissure qui gagnait du champ. Il fallait pourtant être nombreux dans une maison pour la réchauffer et faire mourir la moisissure au feu de bois. Mais chacun vivait seul, et le feu ne prenait plus au bois du village, sans qu’au début, on comprenne bien pourquoi. C’est pourtant au petit feu que l’on devait soigner le village, et guérir les pécheurs de la malédiction qu’ils avaient ramenée du pays des contes. Ils s’y étaient aventurés, à la recherche du trésor interdit aux vivants. Transgression qui désormais punissait tout le village par la destruction du lien familial et de la joie des enfants.

Le trésor interdit, un bâton de commandement caché par les anciens dans la forêt sacrée, au siège des contes, frontière des vivants et des morts. Parce qu’il avait fait des misères dans l’ancien village “Élik”, parfois appelé au pluriel Bilik bi Nkomelen[1],

Il fallait affronter des hordes de fantômes gardiens de l’Élik et d’animaux d’autres temps, pour accéder à la forêt sacrée.

Mais le bâton de commandement n’avait dormi que d’un oeil dans la nuit du temps. Longtemps il a ourdi son forfait. Et par une nuit de léthargie au pays des ancêtres, il avait poussé une longue, très longue racine dans le sol fertile de l’Élik. Il avait affleuré un bout de cette racine là bas, de l’autre côté de la mort, là où vivaient les hommes de maintenant. Cette racine sortie de terre avait eu plusieurs branches s’étendant loin, très loin là bas vers le nouveau village de Nkomelen, le mont des palmiers : l’une s’appelait Ébiasé l’orgueil condescendant, l’autre Ozañ-Moné la cupidité, la troisième Akuign l’égoïsme, et la quatrième Okukur-Élañ la folle désinvolture. Ces branches devaient vivre quatre jour et quatre nuits, en espérant prendre à leur sortilège les hommes du village de Nkomelen. Deux ou trois ambitieux écervelés suffiraient à l’accomplissement des sombres desseins du trésor maudit.

La racine avait poussé séparément ses branches qui nepouvaient pas se supporter. elles ne partageaient aucun tronc. Elles sortaient directement de terre en un bouquet maléfique. Et leur feuillage était à l’image de leurs noms.

Ainsi, Ébiasé l’orgueil condescendant, grouillait de feuilles gigantesques. Chacune n’ayant qu’une prétention, être plus énorme que celles ayant poussé avant elle. C’est ainsi que la branche Ébiasé traînait par terre, sous le poids de son orgueil. Ce qui ne l’empêchait pas de mépriser ses soeurs avec ces regards obliques qui proviennent d’en bas quand on prétend mépriser un aîné. Ces regards provenaient de si bas que les autres branches ne s’en préoccupaient pas. Pour leur malheur, car Ébiasé s’occupait par ailleurs de les priver de soleil avec ses grandes feuilles, afin qu’elles meurent petit à petit. Le soleil ne pouvait pas être pour tout le monde. Inadmissible. Heureusement, ou malheureusement, ces efforts d’ Ébiasé étaient limités par la faible hauteur de ses feuilles et leur écrasement régulier par les animaux de la forêt. A quoi s’ajoutaient les escales des passagers de la nuit, sur ce feuillage dont ils apppréciaient l’abri maléfique, en des terres trop ordinaires à leur goût.

Ozañ Moné la cupidité était d’apparence curieuse. Les nervures de ses feuilles avaient l’allure des cornes de zébus qui ornent aujourd’hui l’envers des pièces de francs CFA dans toute l’Afrique Centrale. Une injure à la nature. Et, au moindre passage du vent dans le feuillage, son bruissement perturbait la quiétude matinale de la forêt, en un tintement, inhabituel en ces lieux, semblable aux entrechocs de pièces de monnaie. Hérésie biologique, sacrilège écologique, ce chant qui tournait au lugubre à la venue des ombres la nuit. En même temps que les feuilles n’offraient plus à voir que leurs nervures grossières illuminées par des esprits complices. Et si l’on avait la vilaine idée de cueillir une de ces feuilles, la sève coulait quelque temps et installait dans l’atmosphère une pestilence tenace, tandis qu’au moins cinquante autres feuilles tombaient en même temps et disparaissaient mystérieusement. Et la feuille cueillie avait un curieux pouvoir : elle faisait briller les yeux du cueilleur pendant le temps d’écoulement de la sève, mais à la fin, le rendait plus triste encore qu’avant. Ce qui l’installait dans une dépendance de cette activité de cueillette, qu’accompagnait une profonde frustration mêlée d’aigreur et d’amertume. Apparemment des gens d’autres villages connaissaient cette branche, puisqu’elle était fort dégarnie. C’est pour cela qu’elle était la plus élevée, ayant trop peu de feuilles à supporter. Elle brûlait au soleil tropical en desséchant ses litres de sève purulente dans l’âcreté de cette rencontre du soleil et de la pestilence[mnrs1] .

De son côté, Akuign avait des feuilles si rabougries qu’elle ressemblait plus à une bête immonde. On ne voyait que la branche et ses rameaux, tandis que les minuscules feuilles garnissant ces rameaux leur faisaient ressembler aux tentacules d’une pieuvre qui se serait fourvoyée sur terre. Les ventouses vertes n’attendaient-elles désormais qu’une victime à piéger, à dérober et à sucer égoïstement ? Mais les ventouses n’étaient que des feuilles chiches. Et l’allure immonde ne servait qu’à repousser les animaux herbivores. Ainsi, ils n’auraient rien à s’envoyer dans la panse, et de toute façon se sauveraient à la vue de cette chose répugnante.

Okukur Élan était un spectacle affligeant. Cette branche sotte ne tenait pas en place. D’abord, elle formait un long collier qui allait étrangler les autres branches en manière de défi. Liane ou branche, qu’était donc exactement Okukur-Élan ? Elle montait au ciel taquiner Ozañ-Moné et redescendait répondre aux oeillades désobligeantes d’Ébiasé dans un même mouvement irréfléchi. Elle essayait de broyer les larges feuilles d’Ébiasé, qui elles mêmes essayaient de l’étouffer d’ombre. Ce qui donnait lieu à un spectacle grotesque de cette branche plusieurs fois enroulée sur elle même avec des touffes de feuilles d’Ébiasé mêlées à ce qui restait de ses propres feuilles, qu’elle avait complètement oubliées dans l’affaire. A force de courir dans tous les sens, Okukur Élan n’avait presque pas de feuilles. D’où sa confusion avec une vulgaire liane courant de part en part sur l’arbre[mnrs2] . Si encore elle avait été une liane d’eau. Mais la puanteur de la sève émanant de sa soeur Ozañ Moné ne donnait même pas l’envie d’aller vérifier.

Ce sont les branches qui ont interpellé les candidats à la transgression, qui marchaient sans autorisation vers l’Elik, et qu’auraient certainement interceptés les gardiens des lieux. Chacun croyait être seul à avoir eu cette idée. Et chacun croyait d’ailleurs avoir eu l’idée. Or le sortilège de l’arbre était à l’oeuvre. Il s’apprêtait à fissurer l’entente sacrée du fagot de bois. Et les branches maudites de servir leur discours charmeur, en se disputant la parole, bien sûr : “ Ah wo ! Ho toi ! Pas besoin d’aller jusqu’à l’Elik. Il suffit de couper une partie de moi et de retourner au village. Tu seras le commandant et le plus riche. Tout le monde t’écoutera et t’obéira. Tu n’auras plus à respecter tes aînés, ni le pouvoir des hommes, si tu es une femme. Personne ne discutera tes ordres, et tes enfants seront les plus beaux de tous, surtout qu’ils resteront les seuls vivants. Tes frères et soeurs n’auront plus que leurs yeux pour contempler tes enfants et pleurer les leurs. Ne t’en fais pas, si quelqu’un meurt, ce ne sera pas toi. Tu auras beaucoup d’argent. Tu sauras comment éviter de céder aux pleurnicheries de tes frères et soeurs. Tu auras la force de régler leur compte à tous ceux qui essaieront de te faire ombrage, jeunes et moins jeunes.”

Tout le monde avait alors oublié les contes de l’enfance ainsi que les recommandations des anciens.

Et c’est ainsi que quatre personnes de Nkomelen ont ramené au village quatre morceaux de bois. On n’a jamais su qui. Toujours est-il que l’on trouva un matin quatre bois de trop dans le fagot sacré légué par les anciens, lequel avait été profané par des mains criminelles d’avidité. Alors, débandade et dislocation ont atteint le fagot sacré, et le village avec. Les morceaux de bois étaient ensorcelés par leurs nouveaux compagnons, qui ne tardèrent pas d’enseigner à chacun Ébiasé, Ozañ Moné, Akuign, et Okukur Élan. Imaginez la suite.

Le conte qui fut dit aux enfants un soir de clair de lune enseignait que le tas de bois solidement attaché et uni ne pouvait être brisé par quiconque. Mais la ruse du bâton de commandement avait permis d’y insérer du bois maudit, avec la complicité des mauvais instincts des gens de Nkomelen. Ces instincts que les contes avaient enseigné à contenir, pourtant.

Nkomelen se mourait à vue d’oeil. Tout le monde était fâché contre tout le monde, et tout le monde avait raison, chacun très sûr de lui.

Nous autres, oiseaux des mandariniers et des cocotiers, ne supportons pas longtemps des fruits qui restent verts et pourrissent la terre, des hommes qui deviennent des vers de terre accrochés aux murs. Nous sommes partis un matin, après une nuit de délibération. Il n’ y avait plus rien à faire là bas. Nos oisillons apprenaient à tisser les nids avec des feuilles de cocotiers infectées de vermine et de champignons mauvais. La pourriture perlait des feuilles d’oranger qui côtoyaient le mandarinier, et les vers de terre s’emparaient de nos cimes. Plus de fourmis pour les arrêter en chemin. Et ils n’étaient même pas appétissants ces vers de terre infectée. Juste envahissants et cause de mort chez les oiseaux.

Alors, nous sommes partis. Nous sommes partis les derniers, après les fourmis qui nous protégeaient des vers, les papillons qui peuplaient le village après la saison des chenilles et d’autres amis de l’homme. Nous sommes partis les derniers, car nous aimions beaucoup Nkomelen et les gens de là bas. Eux ne s’aimaient plus, et ne pouvaient plus nous aimer. Ils ne nous voyaient même plus, comme ils ne se voyaient plus eux-mêmes. Alors, nous sommes partis, la peine au  coeur, mais nous devions partir.

Mais nous n’avons pas trouvé un village de remplacement. Lorsque nous avons essayé de vivre entre oseaux dans un village à nous, les ancêtres de Nkomelen nous ont accusés de trahison. Nous avons entendu leur complainte dans le bruissement des feuilles du kolatier qui fournit le bois à pipe et la kola du partage, ainsi que le corps du Songo.

Nous ne sommes pas censés vivre loin des hommes. Nous sommes leur bonheur, mais ils nous ont chassés, oubliés, quand sont venues les branches de la discorde. Dans les autres villages, les oiseaux ne sont pas accueillants pour très longtemps. Leur espace est limité. Alors, nous nous sommes dispersés aux quatre vents, et nous revoyons peu, si peu.

Mais les vents nous apportent les nouvelles de Nkomelen. Ca ne s’arrange pas. Néanmoins, c’est le seul endroit de la terre où nous pouvons revivre ensemble. Et si les vents nous apportent de bonnes nouvelles, alors, un jour, nous nous retrouverons. Et nous irons chanter sur les tombes des disparus à qui nous n’avons même pas pu dire au revoir de ce côté de la vie. Nous les avons subitement aperçus dans la forêt sacrée. Quand étaient-ils venus là ? Et pourquoi si tôt ?

Quand nous retournerons à Nkomelen, portés par les vents nouveaux, le village rechantera ici et de l’autre côté de la vie. Et le mandarinier oisellera de nouveau et chantera le matin comme autrefois, sous des guirlandes d’oranges, de mandarines, de noix de coco et de toutes ces cerises que nous aimions tant, là-bas, après le champ de cacao. Et nous enchanterons les enfants qui eux aussi, reviendront, nombreux, heureux. Nous transmettrons aux aînés le conte entendu un soir dans les feuilles du kolatier.

Un jour après la complainte des ancêtres de Nkomelen, le grand arbre nous expliqua pourquoi c’est dans ses feuilles que le message des anciens nous était parvenu.

Le bâton de commandement provenait en fait de son bois. En ce temps là, le commandement était naturel, dévoué et bienveillant, comme la présence d’un kolatier dans un village béni du souffle cajoleur de ses ancêtres. Les gens de Nkomelen n’étaient alors que partage et fraternité. Mais un mauvais esprit avait détourné et perverti le bâton de commandement. En ce temps déjà, la ruse perfide était à l’oeuvre. Les anciens avaient alors dû cacher le bâton maudit, afin de préserver l’esprit de la famille. Et ils avaient provoqué la longue marche des enfants de Nkomelen vers une terre nouvelle, à l’abri des mauvais génies et de leur nouveau complice, la trahison de la kola.

Le kolatier avait lui-même quatre branches, unies par un solide tronc commun, et ne produisait que des noix de kolas à quatre quartiers. Voila pourquoi autrefois, en partageant la kola, on se souhaitait en fait : Fek la sagesse, Atyeñ l’intelligence, Nyemane-Mam  la connaissance, et Nyeane l’amour familial. Et ça fonctionnait. Fek, Atyeñ a” Nyemane-man savaient éviter à l’homme les égarements d’un Okukur-Élañ folle désinvolture, d’Ébiasé l’orgueil méprisant et d’Ozañ-Moné la cupidité. Ce rapport à l’argent et aux biens mal maîtrisé, qui conduisait à l’Akuign, égoïsme et isolement, et à tant d’autres malheurs pour soi même et pour toute sa communauté. Car les temps viendraient bientôt où le village serait secoué de tentations venues de la ville et du pays des blancs. Quant à l’amour familial, il devait couronner le tout, vivifier l’ensemble, et colmater les brèches éventuellement oubliées par Fek, Atyeñ  et Nyemane-Mam. A tout instant, il saurait inspirer les gens de Nkomelen devant toute situation nouvelle.

En ces temps là, comme tout le monde partageait la kola, on recevait tantôt le quartier Fek, et tantôt Atyeñ, Nyemane-Mam  ou Nyeane l’amour familial. Et on en donnait de même aux autres. A l’heure du Songo, dans l’Aba, le corps de garde, le vainqueur savait toujours rassurer son adversaire avec un quartier de noix de kola. Il avait beau le railler en même temps, l’offrande valait son pesant de kola : “Tiens, un peu de Fek pour la prochaine fois. Et attention, Ébus le vin de palme c’est juste pour bien avaler la kola, pas pour devenir okukut. Ca n’améliorera pas ton habileté aux prochaines semailles, encore moins ta moisson de graines  de Songo

C’est lors des contes des soirs de clair de lune (Mieul), dits par les jeunes tantes, que les ancêtres venaient unir dans chaque esprit les différents quartiers de kolas qu’il avait reçus récemment, afin qu’ils germent et agissent en lui. Alors, les oiseaux se taisaient dans leurs nids. Et le lendemain matin était une fête plus grande encore que d’habitude. Les tisserins rivalisaient de virevoltes avec les hirondelles, tandis que moineaux, colibris et autres composaient de nouvelles mélodies pour l’ère nouvelle qui s’ouvrait.

Le mandarinier s’offrait une joyeuse couronne, guirlande chantante d’une terre heureuse. Et, dans la forêt voisine, avertis par les vents de la nuit, d’autres oiseaux venaient répondre en écho à ceux du village. Onguñ  le calao et Ôbeñ  la colombe étaient les plus assidus à ce concert de félicité. Même lorsqu’ils n’avaient pas pu réveiller Ôpkal la perdrix et Zum le pigeon, ce frère grisâtre et un peu paresseux d’Ôbeñ. Le rouge-gorge et l’oiseau bleu et jaune immigraient carrément sur le mandarinier. Tandis que Kôs le perroquet surnommé Yacop jouait les chefs de volaille pour mettre bon ordre dans tous ces volettements. En imitant les ordres des hommes, dont monsieur était si fier de posséder le langage. Son oeil narquois ne faisait plus effet sur nous depuis longtemps. Mais pour le consoler de sa captivité et de ses ailes bridées, nous faisions semblant de lui obéir. Et lorsqu’il dirigeait notre parade autour de l’arbre, nous exécutions en fait une “chorégraphie” convenue de longue date. A se demander s’il savait vraiment ce que signifiaient ses ordres. Par bonheur, il se fatiguait vite et s’en allait taquiner les poules qui caquetaient en rond, là bas dans leur abemba de raphia tressé le long des piquets de bois supportant un toit de paille. C’est alors qu’une nuée de perroquets fondait lui rendre visite en plein coeur du village, et le railler de sa captivité.

Yacop attendait ce moment pour exhiber fièrement ses ailes qui avaient repoussé depuis  des lunes. Il  confiait à ses semblables qu’il était tellement heureux parmi les hommes de Nkomelen. Mais décidément c’était un malin plaisant. Il leur enseignait aussitôt une volée d’invectives forestières à l’intention des hommes, longue complainte en choeur d’un oiseau captif. Les gens de Nkomelen s’esclaffaient alors et priaient la “perroquaille” de repartir avec leur vieux frère qui n’avait qu’à reprendre sa liberté. Yacob se mêlait alors à la nuée sous les applaudissements du village entier, oiseaux et hommes ensemble. Clameur qui redoublait lorsqu’il refaisait son apparition quelques minutes plus tard, reprendre sa place au village. Personne n’était plus dupe de sa captivité, mais notre plaisir était intact devant ses mises en scène. De plus, c’était toujours agréable d’avoir parmi nous les amis perroquets.

A présent, nous voici privés des clairs de lune et leurs lendemains, ces heures du renouvellement et du ré enchantement. Là haut dans la lune, apparaissait la hotte aux quatre bois, sur le dos d’une femme. Elle portait au bûcher ces bois que l’on disait maudits. Elle était invulnérable, mais était astreinte à cette tâche pour s’être rendue au champ un jour prescrit au repos par Zambe lui-même, l’esprit suprême. Akôma-Mba l’avait pourtant mise en garde. Mais souvent, femme est têtue. Fek, Atyeñ  a Nyemane-Mam  mettaient le feu aux bois, en y jetant un rameau ardent, qu’elles avaient allumé à la flamme voisine. Les anciens appelaient cette flamme Nyeane, du même nom que l’amour familial. Nous ne connaissions pas ces bois maudits dans nos forêts. Nous pensions que c’étaient des bois de lune. Les branches du kolatier nous étaient pourtant familières, qui fréquentaient aussi bien la claire lune. En tout cas, nous étions heureux qu’elles n’aillent côtoyer la malédiction qu’en ce lointain pays. Les aînés nous apprenaient que la lune était le miroir du pays des contes. Cette forêt sacrée où avait été caché le bâton maudit, là où se promenaient les ancêtres, de l’autre côté de la vie. Mais pourquoi la lune ne nous éclairait-elle qu’en brûlant ces bois maudits ?

 

Nous avons fini par saisir l’augure de la lune quand sont venues jusque chez nous les branches de la discorde. Je revois alors la flamme lunaire. Elle s’attaquait jusqu’à la fumée des bois maudits, après que les rameaux ardents y aient porté le feu.

 

Quand nous avons quitté le village, plus personne ne fréquentait l’Aba, le corps de garde, la case commune du village, la case du lien familial. Les graines du jeu de Songo[2] se sont mises à germer. La sagesse du Songo est semence en mouvement, et non plate inertie. Alors le Songo a cherché refuge dans le sol de l’Aba, à défaut d’ensemencer les esprits et les cases de Nkomelen, ayant tourné le dos à l’enseigne du lien familial.

Le kolatier à deux fois sept cases assemblait ses dernières forces pour conjurer les mauvais signes en simple hivernage. Il espérait revoir les hommes fréquenter l’Aba. Il implorait en silence les esprits frères de l’Awalé et du Ngola. Les sables brûlants des pays d’Awalé auraient eu raison de la pourriture ambiante. Le fleuve Congo aurait fourni assez de sève aux racines que le Songo essayait de planter dans la terre de Nkomelen. Si le Congo pouvait conjuguer ses forces avec les esprits de la vallée du Ntem et ceux de Mvilla, la rivière aux eaux brunes... Mvilla qui charriait, dans toute la forêt, la sagesse des pays Mvaè, Ntumu, Okak et Bulu en direction de Ntem. Ntem qui “brumise” la sagesse dans la moiteur des chutes de Menve’ele, la trouble jouvence des Mvaè et Ntumu, là bas au coeur du pays Ékang.

Mvilla évitait désormais Nkomelen et sa turpitude, emportant avec elle la chanson des oiseaux de pluie. Brumes létales et ombres mauvaises prenaient désormais la place des vapeurs du Ntem.

Je me demande si le sol infect de Nkomelen aura laissé prospérer les graines de Songo dans la terre d’un tel village.

Le Songo qui pousse essaie d’élever un Aba végétal à la place de celui qui tombera bientôt sous les assauts de la ruine et de l’abandon.Un Aba végétal censé traverser le temps. Ce nouveau corps de garde essaie de puiser loin dans la terre les nutriments d’un futur autre. En même temps qu’il met à l’abri la sagesse des temps anciens, toujours prête à resservir.

J’écoute encore nuit et jour la voix des vents d’ailleurs, qui viendront annoncer le sort de l’Aba et le destin des oiseaux en déshérence de Nkomoelen.

Quand nous retournerons à Nkomelen, portés par les vents nouveaux, le village rechantera ici et de l’autre côté de la vie. Et le mandarinier oisellera de nouveau et chantera le matin comme autrefois, sous des guirlandes d’oranges, de mandarines, de noix de coco et de toutes ces cerises que nous aimions tant, là-bas, après le champ de cacao. Et nous enchanterons les enfants qui eux aussi, reviendront, nombreux, heureux. Nous transmettrons aux aînés le conte entendu un soir dans les feuilles du kolatier.

 

Roger MBA NKOTO



[1] Elik signifie également héritage

[2] Jeu de stratégie ancestral, reposant sur le calcul et la patience, avec des règles fortement marquées de la civilisation Fang qui l’a conçu. Parmi lesquelles la solidarité. Deux rangées de sept cases chacune représentent le territoire de chaque jouer.


 [mnrs1] Pestilence dans laquelle devaient souvent se chamailler et se vautrer les hordes “Moné-maniaques” de ces autres villages en furie. Chacun étant convaincu que quelqu’un avait le secret pour cueillir à la fois cinquante et une feuilles, à l’insu de ses rivaux.

 [mnrs2]le bouquet ?