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Le blog d'Obili

Benjah Rutabana et les fantômes du miroir

28 Avril 2010, 17:09pm

Publié par obili.over-blog.com

benjah.jpg" Je me suis souvenu des mots de mon frère sud-africain, Lucky Dube: tous les Noirs ne sont pas mes frères. Et tous les Blancs ne sont pas mes ennemis ".

 

Le jeune homme qui le dit est debout, sur la scène du Centre Culturel Delefosse de Wattignies. Il porte très beau. Le pagne blanc aux cercles noirs noué à l'épaule gauche. Un bâton blanc à la main, pieds nus, il a la voix douce, le verbe mesuré, et entame ce soir son retour à la vie d'artiste.

 

Benjah Rutabana retrouve ce soir les motifs de sa passion, celle de musicien, attaquée, là-bas, en Afrique, par d'autres passions, des événements singuliers d'horreurs et d'affres indicibles.

 

Attiré par le chant depuis son plus jeune âge, il s'est vu rattrapé à vingt ans, en 1990, par l'histoire récente de son Rwanda natal. Emprisonné, pour soutien au Front Patriotique Rwandais, aux côtés duquel il combattra des mois plus tard, parce que, dit-il, de son timbre apaisé:" J'ai fait la guerre car je m'y sentais obligé mais il n'y a rien de bon dans la guerre ". Emprisonné, une fois encore, en 2000, par ce même FPR, suspecté de fomenter quelque basse manœuvre de déstabilisation du pays avec les cercles monarchistes. Lui, Benjah, chanteur pour la paix, chanteur pour l'amour.

 

Alors, il a dû se résoudre à partir, pour risquer là-bas d'autres choses que la perte de sa famille, assassinée, mère, frères et autres parents proches, lors de ce génocide de 1994. Le retour d'Imana est le titre de son dernier album, le quatrième, l'album de son engagement total dans l'art, après sa démission de l'armée, gradé sous-lieutenant. Imana, ce Dieu dont Rwandais et Burundais, monothéistes depuis toujours, n'ont pas voulu renier le nom, même lorsque le Dieu de Rome s'imposait à eux. Imana dont Benjah Rutabana implore le retour, certain que son absence est une cause majeure des déchirements de son peuple.

 

Soutenu par une section cuivres au phrasé très enjoué, un bassiste dont la longue complicité avec lui devient spectacle en soi, un duo de choristes aguerries, Benjah Rutabana affirme son art par ses textes en anglais, kinyarwanda, swahili et français. Le rythme qu'il joue, le kamchereggae, emprunte au reggae ses thèmes, son engagement, et lui ajoute un sens de la fête, de la joie, salutaire.

 

Un poète de la région, Jean-Christophe Delmeule, écrit désormais des textes que Benjah transforme en kamchereggae. C'est ainsi que l'artiste venu du Rwanda a séduit la centaine de personnes présentes pour ses grands débuts en France, toutes convaincues qu'il est taillé pour le succès, avec ces mélodies-là, ces textes-là, ce rythme-là. Un rythme qui lui permettra, peut-être, de mieux expliquer à son fils qui sont ces gens qui éparpillent la vie en tueries et idéologies sanguinolentes. Son ami poète, Jean-Christophe Delmeule, lui en aurait soufflé quelques mots, dit-il. Eux, ce sont les fantômes du miroir.

 

Ada Bessomo

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