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Le blog d'Obili

Articles avec #opinion

Peur sur la paix

18 Novembre 2011, 14:22pm

molloolinga

 

Jean-Marie Mollo Olinga*. Avant, pendant et après la dernière élection présidentielle au Cameroun, jamais vocable n’avait autant servi à la manipulation des foules par des politiciens en mal d’arguments programmatiques.

 

09 octobre 2011. Quartier Mvog-Ebanda de Yaoundé. C’est jour de l’élection présidentielle au Cameroun. Un quinquagénaire accompagne sa maman au bureau de vote du collège Saint Augustin, où elle va accomplir son devoir citoyen.

Visiblement, la vieille femme ne sait ni lire ni écrire. Dans la cour du collège, le fils et la mère échangent :


-          Tu apprécies encore la saveur du manioc, non ? demande le premier.
-          Oui, bien sûr !
-          Est-ce que tu aimerais que, pour les quelques jours qui te restent encore à vivre, on vienne te ôter ton morceau de manioc de la bouche ?
-          Noooon, jamais, jamais !
-          Alors, si tu veux continuer à manger paisiblement ton morceau de manioc, vote Paul Biya, parce que les autres-là, que tu ne connais d’ailleurs pas, ne veulent qu’une chose, t’empêcher de manger tranquillement ; ils ne vont nous apporter que des troubles, du désordre… Tu connais bien Paul Biya, non ?
-          Et comment ! Je le connais bien, je le vois tout le temps à la télévision.

Existe-t-il meilleur artifice pour semer les germes de troubles en cas d’alternance à la tête du pays ?
Entendue comme situation d’un pays qui n’est pas en guerre, comme état de concorde, d’accord entre les membres d’une nation, ou bien comme état de quiétude, de tranquillité exempte de bruit, d’agitation, de désordre ou encore comme sérénité de l’esprit (Larousse 2008), la paix, au Cameroun, n’est ni le fait d’un individu, ni celui d’un parti politique, fût-il au pouvoir depuis 29 ans. La paix, chez nous, est le fait du peuple camerounais. D’ailleurs, chaque fois que le président Paul Biya en parle, ce n’est jamais pour en revendiquer la paternité ; il s’attache, le plus souvent, dans ses discours, pour ne pas dire toujours, à en démontrer les bienfaits. A contrario, les militants de son parti, le Rdpc, ont récupéré cet état de fait, pour en tirer parti à des fins détournées.

Car, lorsqu’il arrive au pouvoir en 1982, Paul Biya hérite d’Ahmadou Ahidjo un pays entièrement pacifié. A l’époque, on ne parle même pas de coupeurs de route, de braquages de banques, encore moins de prises en otage de villes par des bandits. Les mouvements de revendication de l’indépendance véritable du Cameroun (dont les porteurs sont ignominieusement baptisés « maquisards ») ont été éradiqués dans le sang, certes, mais ils étaient déjà loin, très loin dans le passé, le dernier résistant, Ernest Ouandjié, ayant été exécuté publiquement à Bafoussam le 15 janvier 1971.

Depuis peu, le Rdpc et ses militants usent et abusent de l’argument fallacieux de la paix et de la stabilité, qu’ils agitent souvent pour apeurer le peuple camerounais, comme si cette paix - en réalité, la paix des cimetières - et cette stabilité émanaient d’eux. Non ! Si la paix existe dans notre pays, c’est grâce aux Camerounais eux-mêmes. Si le parti au pouvoir depuis bientôt 30 ans doit revendiquer un quelconque état de paix au Cameroun, il est en droit de revendiquer la paix armée observable à chaque sortie du chef de l’Etat. Les patrouilles de sa garde prétorienne tiennent, à l’occasion, en respect, le peuple, en dirigeant les canons de ses armes de guerre contre lui. Les journées de sa prestation de serment à l’Assemblée nationale (le 03 novembre) et de la célébration œcuménique à la cathédrale Notre-Dame des Victoires de Yaoundé (le 04 novembre) sont là pour le rappeler à souhait. Tenez ! En février 2008, lorsque des gamins ont pris sur eux de manifester contre la modification constitutionnelle, manifestation qualifiée sans gêne « d’émeutes de la faim », le président de la République et du Rdpc a sorti l’unité d’élite de l’armée camerounaise, pour tuer ces jeunes Camerounais aux mains nues. Et beaucoup en sont morts. Dans d’autres pays, nous voyons, avec beaucoup d’admiration, comment ces types de mouvements sont contenus. A Awaé, une Ecole internationale de sécurité (Eiforces), créée par le chef de l’Etat, forme au maintien de la paix. A l’Ecole nationale d’administration de Yaoundé, des séminaires ont déjà été organisés à l’intention des forces de l’ordre et d’autres décideurs pour encadrer les mouvements de foule. Parce qu’on ne tire pas à balles réelles sur ses enfants, par ailleurs considérés comme le fer de lance de la nation : on discute avec eux.

Parlant toujours de la paix que le Rdpc et ses militants revendiquent comme s’il s’agissait d’un programme politique, y a-t-il meilleur moyen de la mettre à l’épreuve comme en 1994, lorsqu’une double baisse des salaires, soit 66%, a été ordonnée par le président Biya ? Double baisse des salaires qui a appauvri les Camerounais jusqu’à la misère, pour certains. A l’époque, on avait brandi l’argument de la lutte contre la crise. Crise due, en partie, à la mal gouvernance, à la mauvaise gestion des entreprises et du pays par des cadres du Rdpc. Au même moment, et pas très loin de nous, un pays de niveau de développement égal au nôtre, à savoir la Côte d’Ivoire, qui vivait les mêmes affres de la crise économique du début des années 90, n’avait pas touché aux salaires de ses citoyens. Alors, question : dans quel autre pays au monde peut-on endurer une telle forfaiture sans broncher, sinon au Cameroun ? La paix en 1994 était donc le fait du peuple camerounais. Car on n’est véritablement en paix dans un pays que lorsque les besoins élémentaires de son peuple sont satisfaits : pouvoir manger, se vêtir, se loger, envoyer ses enfants à l’école, se soigner ; et dans une société comme la nôtre, pouvoir apporter assistance à ses proches dans le besoin. A titre de rappel, dans les années quatre-vingts, le Cameroun se vantait, et à juste titre, d’être autosuffisant sur le plan alimentaire. Aujourd’hui, dans notre pays, que ne peut-on faire d’un individu, simplement parce qu’on lui donne à manger ?

Toujours dans les années 90, des contrats de performance avaient été signés entre l’Etat du Cameroun et des entreprises à liquider ou à restructurer. A la suite de ces contrats, des milliers de Camerounais avaient perdu leurs emplois, compromettant la vie, les études et l’avenir de bon nombre de leurs enfants. Jusqu’aujourd’hui, soit 20 à 23 ans plus tard, les compressés des sociétés d’Etat des années 90 réclament encore leur dû. Et les grands types du Rdpc narguent même ces Camerounais, dont beaucoup, malades et incapables de se soigner, d’un âge avancé, ont pour seul mode d’expression, le sit-in devant le ministère des Finances ou les services du Premier ministre. Ces grands types du Rdpc disent même, à propos de la prime de reconversion décidée par le président de la République, qu’elle n’est pas fondée sur un texte de droit. Les aides que le président avait décrétées après les inondations au Nord du pays, les catastrophes des lacs Nyos et Monoun et autres l’étaient-elles ? Pourquoi les victimes des catastrophes naturelles doivent-elles bénéficier des réparations et pas celles des catastrophes économiques provoquées par la mauvaise gestion du système Rdpc ? Y a-t-il, une fois de plus, meilleure façon de provoquer un peuple ? Là aussi, les Camerounais ont résisté et résistent encore à la tentation du désordre, parce qu’ils ont la paix vissée au corps. Ce surtout qu’avec l’arrogance qui les caractérise, ces grands types du Rdpc demandent à quoi ces compressés vont-ils se reconvertir à 70 ans passés, car tel est l’âge de nombre d’entre eux aujourd’hui. Ce faisant, ils oublient sciemment qu’il y a 20 ans, ils n’en avaient que 50, et qu’ils étaient alors en pleine possession de leurs moyens physiques et intellectuels. Ils ont décidé de ne pas payer leur dû à ces Camerounais de 70 ans, l’argent de leur sueur, parce qu’ils ne peuvent plus se reconvertir, pensent-ils. Mais, soit dit en passant, nous venons de confier à un homme de 79 ans sept ans de gestion supplémentaire de notre pays. Y a-t-il pire provocation qu’après avoir fait travailler quelqu’un pendant des années, on le licencie sans lui payer ses droits, tous ses droits ?

Toujours dans le registre de cette paix mise régulièrement à rude épreuve par ceux qui veulent en accaparer la paternité, le cas des huissiers de justice en attente de charge. Certains ont dépassé l’âge de la retraite, sans jamais avoir travaillé. Ils vivent d’expédients, alors que dans les départements, dans les arrondissements du pays, il y a des charges à créer pour ces jeunes en quête de travail. Ils attendent depuis 20 ans ! N’y a-t-il pas meilleure manière de provoquer un jeune que de lui refuser du travail, dans un corps de métier où il y a des postes à pourvoir ? Que dire de ces instituteurs qui quémandent leur intégration ? De ces étudiants obligés de se mettre en grève pour que leurs thèses de doctorat soient programmées ? De ces ex-employés des Impôts qui mendient leur paie ? De ces épargnants de la Poste dont l’argent a fondu dans d’autres poches ? Y a-t-il autre manière de mettre quelqu’un à bout ? Non ! Les Camerounais ont toujours su résister.
Sinon, comment justifier que des compatriotes aient accepté, pacifiquement, de voir leurs maisons détruites dans certaines villes du Cameroun, sans que, en amont, l’on se soit jamais soucié de savoir où ces êtres humains allaient désormais passer leurs nuits. Des vies ont ainsi été anéanties à Ntaba, à la Briqueterie, à Tongolo, à Tsinga, pour ne parler que de Yaoundé, où des Camerounais, pères et mères d’enfants en bas âge, parfois en période de rentrée scolaire, ont été réduits à dormir à la belle étoile, sous le soleil et sous la pluie, sans broncher.

En 1964, Mgr Albert Ndogmo, parlant justement de la paix lors de son sacre comme évêque de Nkongsamba, disait : « Il importe que chacun de nous, face au problème de la paix, se pose les trois questions essentielles suivantes. Qu’est-ce que la paix au juste ? A quelles conditions la paix s’installe-t-elle chez un peuple et dans le monde ? Qui donne la paix authentique ? La paix, nous dit un philosophe grec, Platon, est la tranquillité dans l’ordre. La paix est le fruit mûr qu’on cueille de l’ordre. L’ordre de quoi ? L’ordre de la vie humaine fondée sur quatre conditions : la Vérité, la Justice, la Liberté et l’Amour. Je ne m’étendrai pas dans l’explication de ces quatre éléments, mais chacun comprend que la paix ne saurait régner dans un monde où l’on se trompe mutuellement, où l’on respire le mensonge, où nos propos sonnent faux : chacun de nous a droit à la vérité. » Et de poursuivre : « Chacun de nous comprend aisément que la paix ne saurait s’installer dans un monde où l’on ne respecte pas la justice : à chacun son dû dans la justice commutative, à chacun la place de ses compétences dans la justice distributive, à chacun le sort qui lui revient dans la justice légale (…) Vérité, Justice, Liberté et Amour. Voilà les quatre piliers sur lesquels repose solidement la paix authentique. »

                                                                                                                                                                                                 *Journaliste.

                                                                                                                                                                                            Source : Le jour

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Regard de Nicolas Sarkozy sur l’Afrique

8 Avril 2011, 17:27pm

C'est en août 2007 que Marc Mve Bekale publia cette analyse brûlante d'actualité.

mvebekale

 

Marc Mvé Bekale

 

Le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar était un véritable poème en prose. Dominé par l’emploi de l’anaphore (répétition d’un même mot au début d’une série de vers, de phrases ou de paragraphes) pour en accentuer la tonalité lyrique, le propos s’est aussi déployé selon un schéma dialectique où chaque argument appelait un contre-argument en vue de parvenir à un certain équilibre. A la fin de la lecture (http://www.cellulefrancafrique.org/), on en sort quelque peu sonné, tant le discours semble relever d’une construction oxymorique. A titre d’illustration, la colonisation y apparaît comme un abominable crime dont les bienfaits ont « ouvert les cœurs et les mentalités africaines à l’universel et à l’histoire ».

 

Cette stratégie de discours est surtout patente dans l’analyse consacrée au sous-développement du continent africain. Cherchant à en identifier les causes, le président français est allé au-delà des contingences historiques, de l’impact colonial et des phénomènes économiques pour y ajouter une dimension ontologique : le sous-développement serait lié à « l’être » même de « l'homme africain », resté enfermé dans l’état de nature. Au vu de cette situation, Sarkozy propose à l’Afrique de faire sa mue et de rompre avec l’immobilisme en répondant à l’appel de la Raison universelle européenne. Il s’agit là d’un impératif catégorique devant permettre au continent noir d’entrer enfin dans l’Histoire.

 

Qu’on le prenne dans son articulation ou sa substance, une bonne partie de ce texte semble avoir été inspirée par les idées de Hegel dans La raison dans l’histoire. On pourrait même parler de plagiat lorsqu’on compare les passages suivants :

 

« Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire […]. Jamais il ne s'élance vers l'avenir […]. Dans cet univers où la nature commande tout, l'homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout est écrit d'avance. […] Il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. » (Nicolas Sarkozy)

 

Ecoutons maintenant Hegel :

 

« [l’Afrique noire] repliée sur elle-même [n’a pas d’histoire]. Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non-développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle ».  

 

En tenant compte des catégories hégéliennes de « l’esprit » (naturel, subjectif, absolu), il est clair que Sarkozy ravale les Africains au stade de « l’esprit naturel » lequel serait une manifestation primitive de la Raison universelle. Une telle posture n’est pas étonnante chez Nicolas Sarkozy. N’affirmait-il pas, lors d’une conversation avec Michel Onfray dans Philosophie Magazine (http://www.philomag.com), que certaines tares, telle la pédophilie ou la tendance suicidaire, sont innées, donc incurables ? Le sous-développement africain en ferait certainement partie.

 

Nous sommes ici confrontés à ce qu’Edouard Glissant voyait comme « une philosophie totalitaire de l’Histoire » (élaborée au 19ème siècle à partir des récits de voyages, des témoignages rapportés par des missionnaires, colons et aventuriers occidentaux) qui allait servir de terreau à l’idéologie raciste par la construction d’une image fantasmatique de l’Afrique. Cette idéologie hétérophobe et européocentriste occulta le fait que la « Raison » (au sens hégélien) s’est bel et bien manifestée en Afrique à travers de grandes civilisations et puissants empires.

 

Ne serait-ce que par son propos dans La raison dans l’histoire, dont on a tenté de le dédouaner en arguant que ce livre fut conçu à partir des notes de cours dans lesquelles la parole du philosophe aurait été déformée, les idées d’Hegel n’étaient pas de nature à donner une image flatteuse de l’homme noir. En les reprenant, même par un habile camouflage, on réactive indirectement un cliché raciste bien ancré : le sous-développement trouve sa cause première (ontologique) dans la nature de « l’homme africain », incapable de « s’élancer vers l’avenir [pour] la grande aventure humaine ». Passons sous silence les réussites extraordinaires de certains Africains sur le continent américain ou même européen et regardons, au-delà des stéréotypes, les contingents de clandestins qui viennent s’échouer aux frontières de l’Europe ou ces jeunes gens qui bravent tous les dangers et arrivent en France, tapis dans le train d’atterrissage des avions. Plus que la misère, le rêve constitue le moteur fondamental de ces actions héroïques. L’écrivaine sénégalaise Fatou Dioume l’a plus ou moins montré dans son roman Le ventre de l’Atlantique, où elle met en scène un jeune garçon qui voue un culte à un footballeur italien, devenu son idéal.

 

l’Afrique apparaît immobile à Sarkozy parce qu’il ne la voit qu’à travers le prisme négatif de la presse occidentale, où prédomine l’image d’un continent moribond, plongé dans les ténèbres. Sarkozy eût-il visité le cœur vivant des villes africaines qu’il aurait découvert des sociétés débordant de dynamisme, dont la Raison imaginative et inventive ne demande qu’à être encadrée par des hommes politiques probes.

 

Au sujet de l’Allemagne nazie, Nicolas Sarkozy faisait remarquer dans Philosophie Magazine : « Qu'un grand peuple démocratique participe par son vote à la folie nazie, c'est une énigme […]. Il y a là une part de mystère irréductible ». Ce raisonnement ne saurait valoir pour l’Afrique dont les maux sociaux, politiques et économiques sont assignés à une cause immanente à l’Africain. Pourtant, l’exemple de l’Allemagne montre à quel point l’homme, où qu’il se trouve et quelle que soit l’époque, est capable du meilleur (l’abbé Pierre ou Nelson Mandela) comme du pire (Hitler ou Pol Pot). Des écrivains tels que Dostoïevski et Joseph Conrad ont bien traduit cette réalité. A ce titre, Au cœur des ténèbres reste un exemple édifiant. L’Occident a souvent fait une lecture réductrice de ce récit en associant les « ténèbres » au continent africain, alors qu’il s’agissait d’une métaphore bien plus complexe, en lien avec l’entreprise coloniale dont Conrad stigmatisait les contradictions et les effets pervers,  qui renvoyait d’abord à la substance même de l’âme humaine. Ainsi Dostoïevski, dans Les frères Karamazov, s’étonnait-il que l’homme (« un animal aussi féroce et méchant ») ait pu inventer l’idée de Dieu tant celle-ci, sacrée, est mise à mal par l’industrie de la violence dont il s’est rendu coupable tout au long de l’histoire. Le fait est que l’homme, comme le pensait Descartes (« Je suis comme un être écartelé, une corde tendue entre le suprême être et le non-être ») semble pris dans une tension vertigineuse, qui en fait une créature insaisissable. On peut alors penser que la part négative de l’essence humaine donne lieu en Afrique à des régimes politiques quasi-nihilistes, qui condamnent les populations à une insupportable misère.  L’Europe a connu pareille histoire pendant des siècles, avant l’explosion de 1789. 

 

Sarkozy et le portrait du colonisé (commentaire de texte)

 

Les colons européens « ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale ». Une telle affirmation ressortit à une vision fantasmatique car, au regard de réalité, les cultures africaines (langues, pratiques ancestrales, savoirs médicinaux) ont su résister à l’impact colonial.

Porté par un élan altruiste, le président français poursuit : en Afrique, les colons européens « ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être sûr de son identité, de ses valeurs, ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé a fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir». De cette psychanalyse se dégage l’image d’un Africain irrémédiablement aliéné, jaloux du Blanc qu’il hait, étouffé par un pénible complexe d’infériorité. En un mot, le colonisé est une créature déséquilibrée, un monstre de type Frankenstein crée par le maître européen. Il est un malade mental. Aliénation culturelle et sous-développement économique apparaissent alors consubstantiels.

  

Sans doute les conseillers de Sarkozy, pour dresser ce portrait psychologique et métaphysique du colonisé, ont-ils puisé autant chez Albert Memmi (Portrait du colonisé) que chez Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs), quand bien même les travaux contemporains ont souligné les limites de leurs analyses. Tout se passe comme si la « blessure coloniale », insurmontable, était inscrite à jamais dans la personnalité du Noir et l’enfermait dans un déterminisme implacable.

 

 « Je veux dire à la jeunesse africaine que le drame de l’Afrique ne vient pas de ce que l’âme africaine serait imperméable à la logique et à la raison. Car l’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme blanc. » Décryptons ce vocabulaire lourd de sous-entendus malheureux, à commencer par l’entité métaphysique appelée « âme » dont l’existence n’a jamais été rationnellement prouvée. L’âme n’a rien avoir avec la logique ou la raison qui, elles, trouvent leur origine dans le cerveau humain. Notons aussi que la comparaison dit implicitement la supériorité de l’homme blanc dont la logique et la raison sont visibles à travers sa civilisation. En revanche, les drames auxquels l’Afrique se trouve confrontée constituent la preuve d’un déficit de logique et de Raison universelle par laquelle on entre dans l’Histoire.

 

Après avoir signalé à la jeunesse africaine à quel point la colonisation a abîmé sa culture, voilà que, dans sa conclusion, Sarkozy conseille à cette même jeunesse de se construire « en puisant dans l’imaginaire africain que t’ont légué tes ancêtres… ».

 

« Je suis venu te dire que tu n’as pas à avoir honte des valeurs de ta civilisation [cela suppose que ces valeurs contiendraient quelque chose de méprisable qu’il conviendrait de transcender], qu’elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde ». La contradiction devient effarante lorsqu’on sait que Sarkozy a stigmatisé cet héritage quelques minutes plutôt : « Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire […]. Jamais il ne s'élance vers l'avenir. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit des saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que le temps rythmé par l’éternel recommencement, par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. » Ici, l’orateur tente de circonscrire malicieusement son propos au cas du paysan africain. Mais le lecteur n’est pas dupe. Il y a décelé une litote par euphémisme, une circonlocution qui sous-entend que le paysan incarne la figure du primitif à l’heure d’Internet. Il représente une figure allégorique, dépositaire d’un « imaginaire où tout recommence toujours. Il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne [entendu le Blanc occidental, parce que sa Raison le pousse à réfléchir sur son devenir] mais il reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout est écrit d'avance. Jamais il ne s’élance vers l’avenir. Jamais l’idée ne lui vient de sortir de la répétition pour s’inventer un destin […] Il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. »

 

A certains moments, Sarkozy perçoit l’Afrique à l’aune de l’idéal de la Négritude « qui vivait trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance ». Une telle critique était souvent adressée à Senghor, cité abondamment dans le discours de Dakar. En somme, les prises de position virulentes contre la négritude senghorienne indiquent que les Africains n’ont jamais été unanimes quant à leur conception du passé et dans la manière de vivre leur histoire.

 

La jeunesse africaine doit répondre à l’appel des valeurs européennes que sont « la liberté, l’émancipation et la justice […] la raison et la conscience universelles. » Si ces valeurs ont été brevetées par l’homme blanc, comment alors expliquer cette mémorable déclaration de Nelson Mandela : « Toute ma vie durant, je me suis dévoué à la lutte [pour l’émancipation] du peuple africain. J’ai combattu le pouvoir blanc, j’ai combattu le pouvoir noir. J’ai toujours porté en moi l’idéal d’une société libre et démocratique dans laquelle tous les hommes puissent vivre en harmonie jouissant des mêmes droits. C’est un idéal pour lequel je compte vivre et que j’entends réaliser. Et au pire des cas, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir ».

 

Sarkozy conclut son harangue en demandant à la jeunesse si elle veut être respectée, si elle veut la démocratie, la liberté, la justice, le droit. Le lendemain, il rend visite à un des plus anciens autocrates du monde : Omar Bongo.  Est-il étonnant que la France, du Togo en Côte d’Ivoire, soit devenue si impopulaire auprès de la jeunesse africaine ?

 

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LA LUNE N’A PAS TOUJOURS PLEURE

5 Mars 2011, 01:31am

 

Palmier        

 

Les étoiles l'ont jusque là toujours enviée, et même jalousée. Les murmures chevauchaient les nues et prétendaient que sans cette rondeur, sans sa belle circonférence, ses atours pâliraient sans aucun doute.

 

On chuchote encore qu’une nuit terre et ciel virent surpris une demi-lune comme d’habitude en ronde dans l’espace : fêlée, blessée, mais hiératique comme jamais. Seulement, en fille raisonnée qu’elle est, Lune résolvait certaines nuits de panser ses plaies. Plutôt que sa rondeur lumineuse, l’espace puis le temps rencontrent les ombres et les hommes connaissent même la nuit noire. Ciel et Terre inventent depuis des beautés bien pâles comparées à la lune alors restée chez elle soigner sa santé.

 

On peut craindre que ces faits n'engendrent nostalgie en ceux qui savent vite se troubler de culpabilité ou s’apaiser aidés de la fatalité. L’inconnu seul réussit à persuader qu’on a manqué ses plaisirs, ses paradis, par la faute des autres. Les hommes n’apprennent pas qu’ils sont maîtres de leur destin. C’est ailleurs là-bas, très loin, aux nues qu’ils cherchent la mère de leurs malheurs. Faut-il donc que cette lune ne leur ait pardonné pour poursuivre ainsi sa bouderie ! Les contenir parmi ces ombres, dans cette nuit qui dure, qui dure !

 

Voici cinquante ans, en Afrique, des Etats s’érigeaient en lieu et place des colonies françaises, anglaises, portugaises.

 

Une manière de mesurer le temps dans l’Afrique ancienne associait son cours au rythme de l’effort personnel. Les Beti, le rameau camerounais du peuple Fang, avaient accompli un cycle quand arrivait la saison sèche, saison des cultures et moissons. Une année avait passé. Ils continuent pour certains, c’est vrai rares aujourd’hui, de consigner l’avancement de leurs jours en Biseb, pluriel de éseb, la saison sèche.

 

La cadence des jours faisait donc que, à cinquante biseb, vous pouviez, sans que cela interroge quelque politique démographique ou sociale, être devenu grand-père ou grand-mère. Ceci et bien d’autres mobiles vous avaient introduit au monde des femmes, des hommes accomplis. On disait de vous que vous étiez Nya mor mvia.

 

Ces temps qui portaient d’autres valeurs, d’autres codes, nous évoquent-ils la lune blessée ( par qui donc, au juste ?) éteignant son phare sur le monde ? Les Afriques des cinquante ans jouent aux armes de mort, attisent les dictatures et ravivent toutes sortes d'autres souffrances. Une seule voie l’attend, selon  certains : l’impasse.

 

Trois, quatre siècles auront  juste suffi à éponger des esprits les prédictions alors déjà trompeuses sur les Afriques. Pour ne pas leur substituer, trop injuste sinon, le moindre avis encourageant.

 

La sagesse fang-beti recommande de toujours se garder de l’avis que les yeux livrent : ils sont si peureux ! Ceci marque la préférence des nomades de la forêt pour l’action. Si vous envisagez, en effet, le défi lancé par la forêt avant de le relever, peu s’en faudra que vous rebroussiez chemin, effrayé.

 

L’impressionnante tâche étalée devant nos regards pourrait beaucoup devoir à ce que  la politique subordonne tout à son contrôle en Afrique jusqu’ici. Et la politique ne recruta pas les fils de l’Afrique les plus sages. Et nombre d’occasions de galvaniser le talent, la compétence, l’exigence s’en sont allées, obscurcies par la bêtise et l’immodestie.

 

Peu de ces errements engage pourtant à prendre la pose dépitée, celle du découragé pour toutes excellentes raisons. Juste est-il de donner encore davantage d’entrain à cette action commandant seule la réflexion généreuse, la réflexion fructueuse.

 

La culture par exemple a très peu été animée en Afrique depuis les indépendances. Entendons par culture l’expression la plus large et la moins sclérosée des  donnés mentaux d’une collectivité. La contagion par les cultures prépondérantes engendre des variations de comportements chez les plus «  fragiles ». Un Africain de trente ans et moins a peu de chances de penser que la seule voie de succès est d’abord collective et qu’il serait en certaine mesure aussi responsable du sort de son pays, lorsqu’il choisit de ne plus y penser, que l’homme politique qui n’a de cesse d’être, lui, à protéger ses avoirs volés en Suisse. Un Africain né après indépendances risque peu de se convaincre que tous les savoirs sont indispensables dans leur complémentarité, leur globalité à qui pense, certes à raison, que la tâche n’est pas sinécure en Afrique…

 

La saison sèche est aussi saison pendant laquelle les hommes paysans de chez moi ménagent dans la forêt, sans abattre les arbres comme pour un champ de semailles, des espaces qui accueilleront les jeunes pousses de bananiers. L’ombre et le soleil les mèneront à maturité plus lentement, et tout aussi sûrement que les semis portés à mûrir en trois mois.

 

C’est cette forêt que la lune boude toujours les nuits sans lune, parce qu’on la fendit de moitié ( qui donc, enfin ?), qui sait à ce point travailler à l’avenir des hommes et femmes qui l’habitent.

 

La réalité n’a pas la simplicité d’un conte que les étoiles racontent à leurs enfants et à leurs petits-enfants, afin de leur enseigner comment être plus belles les nuits obscures. Lune qu’elles envient, même ravalée par sa moitié, réduite des trois quarts.

 

Les hommes, eux, en ont gardé le dicton qui veut que la lune n’a pas toujours pleuré.

 

Ils ne s’accordent toujours pas sur le sens à lui donner.

 

 

Ada BESSOMO

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Les grands moments

11 Juin 2010, 17:21pm

paysage7

 

« […] Souvenez-vous de l’instant précis où le dérapage majeur a eu lieu afin que vous puissiez exorciser les vieux fantômes et prévenir une rechute. »[1]

 

 

Il était heureux ce matin, il marchait en souriant, son attention déployée à contempler les indices affichant à présent son bonheur tant ignoré autrefois. Sur un pétale d’hibiscus étrangement ambré, il déroulait quelques séquences du film de son enfance. Là haut, assis sur une étoile sereine, il disparaissait progressivement, l’esprit et le corps éclipsés par le néant éternel. Son âme suspendue au filin d’une interrogation capitale déjà : où est-il à cet instant où un autre, qui n’est même pas son frère, exhale sa fantaisie ? Le regard espiègle, il défiait puis vainquait l’obsession naissante : il n’est pas ailleurs, il n’est pas ; chaque point hérissé de la spirale du temps vit égoïstement son heure de gloire.

 

Encore un matin tranquille, le chant du coq soufflant sur le soleil levant, la boule de feu épand ses flammes sur les manguiers parés de fruits juteux. Et le grand muezzin, muet sur sa lune perché, siffle allégrement des commandements sorciers aux esprits florissants, couvés d’idées neuves d’amitiés fraternelles. A l’orée du bois sacré, le légionnaire chasseur de rat hume les parfums ruisselant entre les écorces anciennes. Précédés par la démarche nonchalante d’un cabot chétif, les bras puissants du rustre chevalier portent des sortilèges annonciateurs de sels exquis. Genoux à terre, le nez fouinant dans l’humus réchauffé, le couple prédateur d’onguents vrais tourne le dos aux ombres stériles.

 

Je ne peux croire à la discrétion de cet horloger, et pourtant elle roule, ma bile dévoreuse d’aspérités inconfortables. Aujourd’hui est jour de sabbat, les rameaux épineux iront boire à la mer, seuls les Néréides et les fils d’Icare  en réchapperont. Le fils de l’Homme, trahi par sa mère, ira les pieds en sang s’engouffrer d’oubli. Un jour qu’il nomma le quatrième, il s’assit à la droite d’une bouture solaire. Un petit bout de noblesse étoilée qu’il s’empressa de délacer, noyé par la certitude d’un sourire éphémère. Les fils perlés de cet instant précieux, auréolé de baisers bleus s’enroulent encore autour de ses jambes défaites.

 

Sur cette grande avenue déserte en cette heure tardive, le ballet de la luciole solitaire a entraîné ses plus belles acclamations, debout, l’œil réjoui par la maestria du petit insecte insignifiant  dans le tumulte des journées burlesques. D’une joie non contenue, il s’est avancé vers l’artiste tranquille, l’oreille gourmande des notes glissant sur les douces vagues du vent nocturne. L’intensité inouïe de l’instant s’est éprise de son âme légère, emportée par l’explosion de son corps supplicié. Son sérum, abandonné en gouttes éparses sur l’asphalte tiède, a épousé les larmes de la mariée, fulminant son impuissance devant le deuil d’une nuit pour la vie, ses noces ultimes.

 

 

« Que peut vous importer une longue vie ! Quel guerrier veut qu’on l’épargne ? »[2]

 

 

Manékang

[1]  Eugène Ebodé, Le Fouettateur.

[2] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

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L’Afrique est morte, vive l’Afrique !

4 Juin 2010, 15:59pm

 

EmanePlaidoyer pour une nouvelle Afrique, sans complexes et sans frontières

 

 

Ludovic Obiang

Institut de Recherche en Sciences Humaines

Libreville

 

Le professeur Dongala détient-il les réponses aux questions qu’il nous pose? Il aurait été intéressant qu’il nous les soumette. Cela nous aurait simplifié la tâche. Toutefois, s'il attend de chacun de nous une contribution sincère, voici ce que « trois décennies » de réflexion m’autorisent, moi, à penser:

 

Je ne crois pas que le problème de l’Afrique soit celui de son rapport à la science, encore moins de son aptitude ou non au développement, à la démocratie, à l’universalisme, tels que l’Occident nous en représente les différents modèles. La démocratie occidentale par exemple n’est pas une panacée (le modèle chinois le prouve en effet). Elle n’est qu’un discours symbolique au moyen duquel une minorité (politiciens, financiers, militaires, ecclésiastiques, etc.) asservit une majorité consentante.

 

 L’Afrique en tant que germe d’un développement au modèle occidental n’existe pas et l’Afrique telle qu’elle existe est condamnée à mourir. Dès lors les questions soulevées par Emmanuel Dongala ne se posent plus, puisqu’elles concernent un non-lieu, un eldorado chimérique de la géographie scientifique ou du cadastre politique.

 

Je m’explique.

 

L’Afrique n’existe pas, parce que – il nous suffit de lire Jean Ziegler – l’Afrique actuelle – du moins l’Afrique subsaharienne –, politique, économique, géographique, n’est qu’un produit de la stratégie occidentale, parce l’Afrique reste un déchet, une sorte de « vomissure » du monde occidental, qui n’a même pas le loisir de s’assumer comme telle. Puisque les « indépendances » ne sont que des acquisitions fictives et que jusqu’aujourd’hui nos « Etats » restent des terres occupées, des proto-nations, pour ainsi dire, des vraies-fausses nations. Je ne résiste pas au plaisir de citer longuement Jean Ziegler, en m’étonnant de ce que des paroles aussi fortes et des vérités aussi évidentes aient besoin d’être rappelées :

 

La proto-nation est aujourd’hui la forme la plus répandue en Afrique. Je le répète : elle n’est pas une étape sur le chemin de la construction nationale. Elle n’est pas non plus une forme pervertie de nation achevée et qui aurait périclité. La proto-nation est une formation sociale sui generis. Elle est une pure création de l’impérialisme. [

 

Cette mainmise est admirablement camouflée. Un gouvernement « indépendant » règne formellement sur le territoire. Un Etat autochtone (police, armée, législation du travail, etc.) étouffe toute velléité de révolte ou de revendication contre la spoliation. Une bourgeoisie locale, étroitement associée aux organes de spoliation, vit des miettes de l’exploitation impérialiste du pays et administre l’Etat. Surtout, cette bourgeoisie produit un discours « nationaliste », un discours « d’indépendance » revendicateur et même « révolutionnaire » qui, s’il ne tire jamais à conséquence, agit comme un écran. […]

 

J’insiste sur ce point. Il ne s’agit pas d’un pillage de type colonial classique (travail forcé, productions coloniales, exportations des biens coloniaux vers la métropole, impôts sur la personne, etc.). Le système d’exploitation mis au point par le capital multinational dans les proto-nations qu’il gouverne est plus complexe, plus rentable et plus efficace. (Ziegler, 1980, pp. 228-229)

 

Voici ce qu’est l’Afrique subsaharienne, et tant qu’on ne voudra pas le reconnaître, aucun développement n’est possible pour l’Afrique, et aucune lamentation de la part de l’intellectuel n’est recevable.

 

Il en va de notre Afrique comme du cadavre d’un accidenté grave auquel la chirurgie essaie de rendre une forme humaine, alors qu’il a déjà rendu son dernier souffle de vie. Le problème n’est donc pas de proposer de solution pour un redressement qui n’a pas de sens [référence] en soi, mais de chercher en profondeur, de redonner une âme à l’Afrique, une conscience historique, une conscience nationale, sans laquelle aucune logique de développement n’est à sa place.

 

Il s’agit ainsi de bien plus que de simples ajustements structurels, qui se font souvent d’eux-mêmes par la proximité géographique et nécessaire des cultures. L’Africain n’est pas plus conservateur qu’un autre et l’adaptation de son patrimoine culturel aux exigences de la « planétarisation » est envisageable, dans les limites qu’il se sera lui-même fixées. La question des obstacles culturels au développement, en particulier la fameuse « situation inégalitaire de la femme » me semble une imposture et une ruse derrière laquelle « l’impérialisme » veut simplement étendre son emprise.

 

D’abord, parce que les situations diffèrent – ou divergent - d’une communauté, sinon d’une concession, ou d’une famille à une autre. Il y a donc là une généralisation abusive – comme elles le sont toutes. Mais surtout parce que si asservissement de la femme il y a, il n’est pas - du moins à l’origine et dans son principe – le fait d’une volonté personnelle, mais le code d’une institution sociale qui a fait ses preuves dans le passé et qui ne peut être supprimé sans provoquer de graves déséquilibres. Je pense en cela à Rousseau :

 

Je ne dis pas qu’il faille laisser les choses dans l’état où elles sont ; mais je dis qu’il n’y faut pas toucher qu’avec une circonspection extrême. En ce moment on est frappé des abus que des avantages. Le temps viendra, je le crains, qu’on sentira mieux ces avantages, et malheureusement ce sera quand on les aura perdus (J.J. Rousseau, .

 

Il est relayé en cela par Césaire :

 

On se targue d’abus supprimés.

Moi aussi, je parle d’abus, mais pour dire qu’aux anciens – très réels – on a superposé d’autres – très détestables (Césaire, 1955, pp. 20-21)..

 

Je prendrais un seul exemple de ces « abus ». La question de l’excision qui fait couler tant d’encre et gémir tant d’âmes sensibles – les mêmes qui n’ont eu aucune larme à accorder aux massacres du Rwanda. Il est possible, sinon souhaitable  de supprimer l’acte d’ablation, mais il est impératif de lui substituer un équivalent symbolique, qui en conserve l’idéal éthique et social, qui exprime une certaine représentation de la femme, de son rapport au corps et à la sexualité. Il faut conserver une incision rituelle par laquelle la société exprime sa foi en la primauté du spirituel sur le charnel.

 

Il faut donc reconnaître la conscience identitaire comme le début d’une conscience nationale moderne. Le Japon n’est-il pas le Japon d’aujourd’hui par référence à un empire multi-séculaire ? De même pour la Chine, la Russie, l’Allemagne, la France, l’Angleterre, etc. En Afrique, le Maroc, l’Egypte sont des nations plus homogènes et respectées, parce qu’elles peuvent se réclamer d’un enracinement profond à l’Histoire et à la Terre. Une nation ne peut être viable dans le contexte actuel si elle ne peut se réclamer d’une identité qu’elle est prête à défendre au prix de son extinction. C’est ce que Rousseau recommandait aux Polonais :

 

Je ne vois dans l’état présent qu’un seul moyen de lui donner cette consistance qui lui manque : c’est d’infuser pour ainsi dire dans toute la nation l’âme des confédérés ; c’est d’établir tellement la république dans le cœur des Polonais, qu’elle y subsiste malgré tous les efforts des oppresseurs (Rousseau, Gouvernement de Pologne).

 

Or, combien de « nations » africaines peuvent se prévaloir d’une telle mystique de la patrie ? Aucune. Parce qu’elles sont nées artificiellement, de découpages tendancieux, stratégiques, intéressés, etc. Parce qu’elles ont d’autres finalités, d’autres objectifs. On ne peut que revenir à la dénonciation de l’Afrique éclatée, balkanisée, divisée, etc. D’où le retour au panafricanisme, à la nécessité impérieuse de construire l’Afrique pour l’Afrique, pour les Africains, par des personnes réellement éprises de paix et de liberté. A l’heure où l’Occident repense la logique des « blocs » par la création forcenée des «Etats unis » d’Europe  (Hugo) ; à l’heure où les vrais Etats-Unis se replient sur leur solidarité et leur puissance de feu, l’Afrique ne peut se permettre le luxe de divisions et de dissensions interminables. Elle « doit s’unir ». Ce n’est pas une utopie, c’est une nécessité vitale, qui doit primer, malgré les divergences, malgré les difficultés pratiques inévitables. La question de l’unité africaine ne peut être éludée. Elle est donc au centre de la question du développement africain. Pour ainsi dire, si l’histoire et la culture nous ont proposé l’intuition de l’unité africaine, le présent et l’avenir nous en imposent la construction. A défaut de la construire, alors, il faut l’enraciner dans la conscience des peuples comme une référence constante dont ils pourront toujours se prévaloir lorsque la terre à leurs pieds finira par se dérober.

 

 

Avons-nous atteint ce moment fatidique ? De là l'hypothèse : Et si l’Afrique devait malgré tout mourir, si l’Afrique était condamnée, et si notre destin était alors de préparer cette mort, d’apprendre à mourir, de nous préparer pour ainsi dire à cette fatalité ? Comme ces scientifiques qui, nous dit-on, en prévision de la destruction inéluctable de la terre, se préparent à coloniser Mars, ou d’autres confins de l’univers.

 

Et si, reprenant la théorie évolutionniste du destin des empires, de leur apogée et leur décadence, l’Afrique était arrivée au terme de sa chute ? Et si, l’Afrique actuelle était bien le rejeton dénaturé de la prestigieuse Egypte pharaonique ? Si, dégringolant d’empire en empire, de catastrophe en catastrophe, de l’esclavage à la colonisation, des indépendances aux « démocraties », notre continent approchait de sa néantisation définitive…  Cette hypothèse expliquerait en tout cas l’infamie, la déréliction actuelle, la fameuse « malédiction africaine » comme d’un processus de pourrissement à l’échelle d’un continent. La folie serait de vouloir de toutes forces rétablir l’Afrique, la régénérer, alors qu’en elle-même se sont enclenchés les mécanismes de la putréfaction. Il faut peut-être accepter la fin de l’Afrique.

 

Car, à bien considérer la situation actuelle, il n’y a pas incapacité de l’Afrique à se régénérer, ni même simple improbabilité, mais plutôt une réelle impossibilité, qui naît de la rencontre d’une multitude de facteurs. A « découper le problème en autant de parties que possibles » on se rend compte en effet que trop de facteurs contrarient - s’opposent à - la réhabilitation de l’Afrique. Les séquelles de l’histoire, les préférences et les clivages culturels, les disparités sociales modernes, les catastrophes naturelles, l’avancée du désert, le sida, etc. c’est trop, beaucoup trop pour un seul continent, et pour les pauvres chercheurs qui ont la lourde tâche de lui proposer des solutions.

 

Hormis ces facteurs, il en est un qui me semble essentiel, sinon principal, mais que je redoute de placer pour ne pas être targué de racisme primaire, c’est l’action [la survie] de l’Occident. Je pense – et il s’agit moins d’un postulat scientifique que d’une conviction fervente, presque religieuse – que l’édification de l’Occident subsume l’assujettissement de l’Afrique, son évidement progressif et total : « c’est à ce prix que vous mangez du sucre toute l’année » (Voltaire). Tout discours dominant d’affirmation et de développement chez l’Occidental, même le discours scientifique, présuppose une supériorité, sinon un refus absolu de l’Autre, de l’Africain en particulier, dans la mesure où il n’intègre pas le schéma préétabli.

 

Oui, l’universalisme prôné par les machines et les bordereaux n’est qu’une sordide pax romana qui de part et d’autre du monde impose le modèle occidental, la vision occidentale du rapport au monde, et fait de tout homme un Européen quelle que soit sa souche. D’où l’interpellation que je me permets: préparons-nous à être des Occidentaux, d’origine africaine s’il le faut. Si nous ne le sommes pas déjà… Et ce n’est pas un hasard, si celui qui nous parle réside désormais au Canada. Et ce n’est pas un hasard, si la plupart des producteurs africains de savoirs « se sont fait la malle » ou rêvent de le faire. Ce n’est pas un hasard si les meilleurs footballeurs, les meilleurs artistes, les meilleurs scientifiques s’installent en Europe et se sédentarisent au prix d’un reniement dramatique. C’est parce qu’ils n’ont plus d’autres issues et que l’Europe possède le cadre, l’économie, l’intérêt qui « va avec » leur génie. Penser le contraire, c’est de l’utopie, du funambulisme verbal ou simplement de la démagogie électorale. Le destin de l’Afrique est en Europe, en Occident, c’est le cours normal de l’histoire, et peut-être qu’au lieu de perdre nos maigres forces à ressasser notre désespoir, nous devons désormais nous préparer à cette échéance, à notre propre découverte du « nouveau monde », d’autant plus nécessaire qu’elle peut être chargée de réhabilitation et de réparation. Se profile ainsi une possible victoire à la grecque, une « victoire des vaincus », une possible colonisation de l’Europe par ses anciennes victimes…

 

La référence au paradigme grec est d’autant plus heureuse qu’il me protège d’éventuels travestissements ou de déformations de ma pensée. Il ne s’agit donc pas pour moi de provoquer le pourrissement du poisson par la tête (Roger Ikor, 1983), d’« infiltrer » à l’Europe le poison de notre rancœur ou de notre cannibalisme pour la faire « crever », mais d’apporter à l’Europe marchande, capitaliste, un nouvel humanisme, une autre conception de l’homme, de sa place dans la nature, de son rapport à l’éternité, comme la Grèce avait servi à spiritualiser Rome. Il faut à l’Africain retrouver, et faire retrouver au monde, les valeurs, les savoirs, les pensées, les dieux qui font obstacle à la décadence, à la barbarie des temps modernes. Il nous faut en un mot dépasser la variété de nos institutions, pour atteindre à une Afrique Une et spirituelle. L’Africain doit devenir le symbole d’une révolte contre la déshumanisation, le tenant d’un dérèglement positif, le champion d’une « désobéissance civique » à la loi du plus fort, du plus nanti ou du plus habile. Il nous faut redevenir les enfants terribles des contes, les dieux Eshu au cœur de la tempête sociale, les rebelles par lesquels la vie affirme sa volonté de changement et de régulation.

 

A ce niveau, s’explique tout le discours et la prescience de Senghor, toujours actuel, jamais égalé :

 

Car qui apprendra le rythme au monde défunt des machines et des canons

Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l’aurore

Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l’homme aux espoirs éventrés ?

 

Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile

Ils nous disent les hommes de la mort

Nous sommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur (Senghor, 1990, pp. 22-23).

 

 

 

 

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Que veut Israël ?

6 Mai 2010, 18:12pm

Publié par obili.over-blog.com

    Accoutumés comme nous le sommes aux actions guerrières d’Israël, nous nous sentons, à chaque attaque portée contre le peuple palestinien, semblables à ces paumés du petit matin, le visage défait par une cuite assommante. Et nous découvrons toujours avec stupeur la violence à laquelle semble se laisser aller un État dont on dit qu’il est le plus démocratique du Moyen-Orient. Certes, Israël possède les structures déterminantes pour assurer l’expression politique des représentants de son peuple (peut-être d’ailleurs, y a-t-il trop d’expressions car on ne compte plus les « particules » qui, vaille que vaille, constituent les alliances des deux grands partis du pays et qui empêchent une réelle volonté constructive et, surtout, pacifiste de se manifester et de se concrétiser), mais il tend à réunir autour de lui (ou à étouffer) toutes les composantes de la société israélienne dans cette seule direction : la défense de son intégrité (et de ses intérêts), nationalisme, quand tu nous tiens !

 

    Une société démocratique doit laisser extérioriser ses contradicteurs, les opposants ou ceux qui ne sont pas d’accord avec la politique de l’État. Or, que voit-on ? qu’entend-t-on ? Un silence de plomb, un voile de pudicité sur les dommages collatéraux infligés aux Palestiniens. Un juif vaut-il quatre, cinq, ou huit Arabes ? Car, à faire le décompte macabre des victimes de ce conflit répété, on peut aisément indiquer que le rapport des morts est systématiquement de 1 pour 4, ou 1 pour 6, voire plus ( plus d’un millier de morts au Liban pour sauver deux cadavres ) en faveur des Israéliens. Ce n’est pas que je veuille apporter mon soutien indéfectible au Hamas, que je ne porte pas dans mon cœur car les intégristes pour moi sont toujours des intégristes et je convoque à ce titre la décennie dramatique qui a frappé l’Algérie et qui tout récemment, comme un effet d’une séquelle, endeuilla ma famille. Non, l’utilisation des roquettes ou des missiles contre les civils israéliens n’est pas un acte de résistance contre l’occupation (un acte de résistance suppose une stratégie), un kamikaze qui se fait exploser dans un bus ou dans un lieu public, n’est pas un résistant, c’est un désespéré, manipulé par de machiavéliques et morbides politiciens. Ce qui revient à se poser la question de l’existence du Hamas, de ses objectifs, de son credo (encore que là, la vision exclusive et étriquée de l’islam sert de support à sa rhétorique politique).

 

    Il est étonnant qu’Israël, connu pour ses services de renseignements ultra-professionnels (combien de juifs ont l’apparence d’Arabes ou ont trempé dans la culture arabo-musulmane ? Ne sont-ils pas d’ailleurs cousins, selon la Bible ?) et son extra-lucidité en matière de prévision, ait laissé naître un parti de Dieu à proximité, pour ne pas dire dans ses flancs, de ses frontières. N’est-il pas curieux qu’un État prévoyant comme Israël n’ait pas infiltré dès le début ce mouvement dont les influences « hezboliennes », voire « afghanes », étaient manifestes ? N’est-il pas singulier que cet État n’ait pas soutenu les tenants de la paix au sein de l’OLP et de l’Autorité palestinienne ? Israël avait probablement les moyens d’étouffer le serpent dans son œuf. On peut donc s’interroger sur la capacité de l’État juif à vouloir la paix avec ses voisins, à vouloir vivre si ce n’est en symbiose, au moins en harmonie avec le peuple palestinien. Car, de toute évidence, les juifs et les Palestiniens sont condamnés à s’entendre et à vivre ensemble (le Hamas ni l’Iran ne pourraient anéantir le peuple juif s’ils en avaient les moyens, et Israël n’a pas plus capacité à éradiquer les Palestiniens : la haine a ses limites aussi). Alors ? Vivre en état de guerre est une constante d’Israël ? Comme une sorte d’habitude qu’on a peine à se défaire ? Maintenir la pression pour justifier de ses actions guerrières, montrer au Monde que les Arabes sont des sauvages et des indigènes qu’il faut mater avec les coups. Est-ce cela la politique de l’État juif ?

 

    Répondre coup pour coup aux piqûres d’insecte (même si l’explosion d’une ceinture d’explosifs ou d’une roquette est toujours un immense drame pour les blessés ou les survivants), temporiser, ergoter, tergiverser pour ne pas mettre son nom au bas d’un traité de paix et de non agression, négocier sans concession (Jérusalem Est, démantèlement de colonies illégitimes, etc.) comme pour écraser encore ce peuple qui vit en exil dans son propre pays depuis 60 ans ! Où est la démocratie là-dedans ? Et qu’on ne me fasse pas la leçon d’analogie avec l’état de dictature ou de corruption des pays arabes voisins, de l'état d’esprit des gens de la rue ou des politiciens arabes sur leur « haine » des juifs. C’est, en l’occurrence, à Israël de montrer la voie : de servir de modèle démocratique s’il était encore possible. Il est temps que l’État hébreu fasse la ménage chez lui avant de s’occuper de faire le ménage chez ses voisins. C’est en faisant des concessions que les nations se bâtissent. En attendant, des enfants et des mères, des frères et des sœurs, des pères et des fils, se trouvent démunis de tout, périssent les uns après les autres sans que cela émeuve outre mesure l’opinion publique internationale (à l’exception de la rue arabe).

 

    Morrad.jpgEt c’est là le danger : le ressentiment sans cesse remonté des peuples arabes et musulmans contre cette arrogance occidentale dont l’expression la plus concrète est la politique d’Israël. Ressentiment qui forge, jour après jour, les illuminés et les désespérés de demain, lesquels participeront du fossé se creusant encore et toujours, malgré les « Unions » envisagées et les échanges intellectuels, entre les cultures du Nord et du Sud.

 

 

Morrad B.       06/01/2009

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La machine infernale

4 Mai 2010, 17:05pm

Publié par obili.over-blog.com

    La vieille école tropicale aime attirer l’attention de son auditoire par une course haletante dans des mondes lointains. Nous savons cependant, depuis l’apparition de la relativité, que le lointain des uns vit très souvent dans le voisinage proche des autres. Tout est ici question de perspective. Il faut remarquer qu’à vouloir courir toujours très loin, la mémoire épuise sa hotte de souvenirs. Et que dire des poumons ? Malgré toute leur saine volonté de porter toujours allégrement le tempo du coureur devenu ancien, ils ne peuvent s’empêcher de s’étouffer sous la lourde cloche des emprunts byzantins.

 

    Mon ami très cher, armé de sa plume épaisse, nourrie aux gouttes délicieuses de la rosée matinale, aime à réclamer des exemples. Il faut que des exemples tiennent compagnie à la soupe aux palmistes. Des accompagnateurs « quoi ! » comme dirait l’écrivain Kangni Alem. Allons donc à la cueillette aux exemples ; le cordage du grimpeur ne devra cependant pas être trop long. Un tronc de palmier, c’est glissant le matin, sur les rives du lac rose ou au plus près de l’équateur.

 

    Que ne fus-je pas surpris, un soir, dégustant une bière blanche, de me retrouver assis sur un nuage tel un fakir indien, les yeux ronds, à contempler les pentes de l’Olympe. Quelques secondes avant cette téléportation fantastique, je tenais encore entre mes mains un document très sérieux : le rapport écrit à la suite du douloureux nauYaoundéfrage du ferry  sénégalais Le Joola. Le navire, de construction récente, assurait le transport des passagers et des marchandises entre la Casamance, une région méridionale du Sénégal et Dakar, la capitale de ce pays. Les faits sont d’une simplicité exaspérante : un navire prévu pour transporter un maximum de 580 personnes, s’est retrouvé au moment de son naufrage délesté d’une foule officielle de 1034 individus au moins. Et les faits sont précis : chaque accès à ce navire important pour la communication entre l’île rebelle et le continent, est géré par l’armée nationale du pays de Lat Dior Diop, un résistant de haute stature.

 

    Mais il semble que c’est noël tous les jours dans les casernes de Ziguinchor, chaque traversée du Joola devait respecter cette tradition millénaire dans la capitale pluvieuse. Le cadeau tient lieu de ticket d’embarquement pour la traversée, il faut surtout le laisser entre les bonnes mains sur le quai. Et personne pour se soucier du poids de la déraison. Un troupeau de chèvres dans les cales du poisson de fer, vaut bien quelques piécettes ou un bouc dans la main qui tient l’arme et la barrière. Tout ceci ne serait qu’une histoire de buveurs de thé tropicaux, sombrant sous la mer en colère, par la faute d’une trop forte consommation du breuvage anglais. Toutes ces larmes versées ne seraient qu’une misère de plus à poser sur le balancier déjà fort déséquilibré du continent berceur de l’humanité, si dans son introduction, le rapport d’enquête ne nous entraînait dans la belle cité antique, sur les pentes majestueuses de la grande montagne : l’Olympe.

 

    Nous étions transportés en Grèce par un rappel fort pourvu sur les origines de la navigation maritime. Nous demandâmes donc à Athéna d’avoir l’amabilité de nous traduire toute cette sémantique juteuse. Et devant la bonté de la Déesse de la sagesse, des arts et de la guerre, l’esprit éclairé par les lumières généreuse d’Athéna s’irradia d’un duo de certitudes nouvelles : l’enfant noir voyage dans le temps, enfermé dans une machine infernale ; il faut démonter la machine infernale ! Ce n’est pas simple, elle est multiforme, mais il faut sagement la démonter. Il faut démonter la machine infernale qui tient l’arme, la barrière et le bouc, envoie les enfants à mille lieues sous la mer et glisse les billets dans les poches chaudes des tenues de combat, il faut démonter cette machine dont le nom provoque une peur terrible encline aux évocations pittoresques et lui épargne toute critique de ses agissements inconséquents.

 

    Bienheureux descendants de Lat Dior Diop, si vous saviez…J’étais une fois encore assis sur un nuage, mais je ne buvais pas de bière blanche cette fois-ci. Je recherchais patiemment le nom d’un ami ou celui d’un parent sur une liste fort abondante d’élus, appelés à assumer des responsabilités prestigieuses dans les palais lointains. De véritables fastes consulaires, c’est si rare chez nous, les vraies occasions de réjouissances. Je remarquai nonchalamment que beaucoup de vénérés vénérables passaient la main sous le poids de l’âge. La retraite officielle les accueillait à bras ouverts, même si certains l’avaient précédée dans son effusion affective. Certains vénérables avaient en effet abandonné leurs postes bien des lustres avant la parution de la liste. Et je pensai en silence. Le temps est un enfant têtu, mais il grandit. Il connaît même des périodes de croissance accélérée. On a beau jeu de le retenir désespérément, hargneusement par les côtes, mais on ne peut suspendre son vol. Tel la nature, il s’échappe en minces filets, grandissant en torrents. Les torrents du temps sont violents, ses ruptures sont définitives.

 

    Point de nom d’un parent ou d’un ami et j’étais content, ça ne coûte pas un sou, un sourire sur des lèvres sèches. Quelque temps après, voici apparaître une autre liste. Elle est plus volumineuse que la précédente ; son titre est alléchant : Nominations au ministère de la défense. Un régal. J’ai pensé à mon ancienne professeure d’histoire au lycée national. Je triche un peu « quoi ! », le lycée national ça donne du poids à la phrase. Mais des lycées, il en a germé des dizaines depuis, et des enseignants tels ma professeure d’histoire aussi. Des enseignants trente pour cent. C’était cela, le nom à l’époque ; enseignant trente pour cent. C’était la grande crise, il fallait, tous, se retrousser les manches. C’est connu, les salaires logent dans les manches ; les salaires des enseignants ont donc été amputés de trente pour cent. Pas un cri dans le triangle, pas une marche, pas une grogne ; nous avons été informés, notre professeure d’histoire nous a transmis l’information : trente pour cent du salaire en moins, c’est l’équivalent de trente pour cent des cours en moins.

 

    L’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas affirme que penser est une façon de vivre ; penser et ensuite écrire et aussi publier les pensées qu’on a pris la peine d’écrire. En parcourant la liste des différents nommés sur le document portant le nom : Nominations au ministère de la défense, j’ai pensé au concepteur de cette liste ; le ou les concepteurs. Je ne pense pas comme l’immense Vila-Matas, je me suis concentré sur un seul concepteur : le concepteur de la liste. Un professionnel, du véritable travail d’orfèvre, ce monsieur, ou cette dame a produit une œuvre d’art. Et moi qui me disais que l’art en Afrique c’était forcément vieux, très primitif ou premier. J’avais tort, la vie est un long apprentissage, un apprentissage incessant, merci l’artiste ! J’ai beaucoup d’admiration pour les artistes, ils expriment un idéal par les moyens à leur disposition.

 

    La liste de l’artiste est parfaite, pas une brique à la place d’une autre, pas un boulon usé dans l’engrenage. Sur le tableau affichant le faste consulaire, des vénérables à bout de souffle étaient appelés à faire valoir leurs droits en pension, d’autres étaient conviés à assumer d’autres fonctions, ce n’est plus le cas ici, la longue marche est d’une majesté époustouflante. Une véritable marche seigneuriale, interminable. Il faut s’armer de patience pour en suivre les pas. L’idéal du concepteur est atteint, l’ordre militaire est sauf. Que viennent à apparaître d’autres curiosités, telles par exemple ces nombreux capitaines de vaisseau sans vaisseau de commandement, les capitaines de corvette se partageant deux ou trois navires brinquebalants, aucun risque de fissure à craindre, la graisse est ce qui manque le moins dans chaque rouage de la machine.

 

    Certains doivent donc s’armer de patience tandis que d’autres, armes aux poings se congratulent dans la jungle de leurs émoluments infernaux. Ils consomment toute la sueur et ne produisent toujours et encore que du plomb. Chacun des six cents médecins expulsés honnêtement du triangle nous le confirmerait : du plomb dans le sang, c’est mauvais pour les enfants. Il est urgent de démonter la machine infernale. Allons-y sagement, avec application, au chalumeau, au laser, armés de clés à molette ou de clés de précision. Aucun boulon, aucune armature de la bête ne pourra résister à la volonté des bras sorciers. Jean Cocteau, dans sa pièce La machine infernale, suggère la rencontre de deux réalités qui vont se côtoyer, superposer, s’opposer. Opposons les bras sorciers à la vieille mécanique médiocre.

 

    Et nous sommes toujours assis sur notre nuage, buvant des bières blanches et proposant le démontage de la machine infernale. Mais que voulez-vous, certains privilèges accordent leurs faveurs aux seuls cocus du triangle.

 

 

Man Ekang

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