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Le blog d'Obili

Articles avec #essais

L’awalé, les graines de la liberté

19 Mai 2010, 10:42am

 

bidouaQuarante-huit graines à semer dans des maisons réparties en deux territoires. Deux joueurs, jongleurs espiègles des graines à ramasser dans un bol, choisis avec intelligence entre six autres. Vider le bol de son contenu, et procéder à la distribution des pions, toujours dans le sens contraires des aiguilles d’une montre.

 

Le plateau d’awalé est harmonie. Deux territoires de six maisons chacun se donnant la main en signe de solidarité. Quarante huit graines indifférenciées, chantant l’égalité au contact du bois, matériau naturel dans lequel est creusé le plateau de jeu.

 

La liberté n’est pas une valeur oubliée de ce jeu millénaire, né en Afrique. Une Afrique ancienne, celle des cités lumineuses, aujourd’hui disparues, des fleuves amicaux, des montagnes éternelles et des peuples, multiples, riches de leurs différentes cultures. Des femmes et des hommes  ayant en partage un amour sincère de la terre, toujours prodigues du sourire fraternel.

 

La graine d’awalé est portée par des vents de liberté. Dans son voyage entre les deux territoires se faisant face sur le plateau de jeu, il suffit de traverser le gué et la voilà devenue fidèle allié de votre case, sous la menace d’une capture. Sans cesse en balade sur le plateau de jeu, cette graine nonchalante s’embellit des caresses des joueurs, toujours indocile, infatigable.  

 

Jouer à l’awalé, c’est ramasser toutes les graines d’une case de votre territoire, puis les distribuer dans les cases suivantes, en semant chaque fois un pion par case. Le but du jeu étant de récolter le maximum de graines dans le camp de l’adversaire.

 

L’adversaire est d’abord ici un partenaire de jeu qu’on n’a pas le droit d’affamer. Il existe donc une règle dite de solidarité, vous interdisant de priver votre compagnons de pions. La générosité est donc encouragée ici, une générosité s’appliquant avec finesse. Il s’agit en effet d’éviter d’assécher le gué transportant les graines d’un camp à l’autre, sans oublier que l’inonder serait préjudiciable aux récoltes futures.

 

La simplicité des règles de l’awalé encourage à le pratiquer très tôt. Le plaisir ici est sans limites et s’accompagne d’un développement des capacités de réflexion, lorsque s’ouvre devant les regards épanouis, lalucarne des multiples stratégies du jeu. 

 

L’awalé, des graines à mastiquer le temps. Ici, dans l’Afrique actuelle, celle des métropoles, des villages et des quartiers populaires, là-bas, dans les établissements scolaires, dans la chaleur d’une soirée en famille ou entre amis, le temps n’est plus compté, il est dégusté, au contact des petites graines à épanouir les psychologies.

 

 

 

 

Man Ekang

 

Lire: L'awalé, de Serge Mbarga Owona, Paris, L'harmattan

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Afrique, Pillage à huis clos : prions ensemble

29 Avril 2010, 17:38pm

Publié par obili.over-blog.com

   pillage

    Sur les bancs propres de l’église de mon ancien quartier, là-bas dans un faubourg populaire de Yaoundé, la capitale du Cameroun, nous parlions le latin. Chaque dimanche, le curé de la paroisse, le très saint père Jean l’Oiseau disait : « Dominus vobiscum » et nous répondions en cœur « Et cum tiéré tutuuuu… ». Je trouvais la phrase très amusante…  «  Et cum tiéré tutuuuuuuuu ». C’est connu, c’est l’enfant qui prie en riant, aurait dit le regretté Cyril Effala peut-être…

 

   L’âge m’a appris que Monsieur l’abbé nous prédisait : « le seigneur soit avec vous » et nous, les fidèles, assis sur les bancs immaculés de la paroisse, nous lui répondions : « Et avec votre esprit », en latin « Et cum spiritu tuo ». J’ai également appris avec l’âge que je vivais dans un continent mal parti et que mon pays était pauvre et très endetté. Comment pouvait-on être pauvre et très endetté ? Cette question n’a cessé de me turlupiner l’esprit, puisque c’est connu, on ne prête qu’aux riches. L’Afrique devait donc bien être riche de quelque chose.

 

   On peut être riche de tout, essayons-nous à une petite énumération facile. Riche d’idées, riche de matières premières, riche de cupidité, riche d’imbécillité, riches de prières, riche de pleurs, riche de regrets…Nous le constatons, cette énumération vire au tableau de lamentations. Et si les Africains étaient riches de leurs incessantes lamentations ? Je disais tantôt que nous parlions le latin à la messe du dimanche, dans l’église blanche de mon ancien quartier à Yaoundé. Nous parlions le latin sans le comprendre et cela nous amusait beaucoup. Nous étions de grands enfants joyeux.

 

   Ce que nous ne comprenions pas nous amusait beaucoup, car nous priions alors. L’âge a grandi, le temps s’est écoulé et nous prions toujours. Deux faits me conduisent à cette conclusion heureuse pour la foi et bien malheureuse pour l’espérance de vie. Notez qu’espérance de vie et foi vont bien ensemble, une foi grande s’accommode bien des caprices de l’espérance de vie.

 

   En une après-midi ensoleillée, un ami dont l’espérance de vie se dirigeait à vive allure vers un mur en béton armé héla en toute confiance un dignitaire africain de notre république démocratique. Mon ami apprit le mal qui le rongeait à l’autre qui lui répondit : « il faut prier… ». J’ai revu l’image de mon ami dans son aparté furtif avec le dignitaire démocratique au détour d’une page  du livre que je lisais jusqu’alors avec  nonchalance. En découvrant les nombreuses pages fortement documentées de l’ouvrage écrit par Xavier Harel, un journaliste « spécialiste de l’Afrique et des questions pétrolières », je pensais alors, encore un « afro quelque chose » perdant son temps dans des élucubrations tropicales. Seulement, dans un chapitre titré « Les disparus du Beach », un passage attira toute mon attention. L’auteur rapportait quelques phrases distillées par un avocat dans les oreilles d’une mère en peine, ayant perdu son mari ou son fils dans des circonstances pour le moins suspectes. « Il faut beaucoup prier, madame, et vous en remettre aux mains de Dieu. »

 

   Comme atteint d’une exaltation foudroyante, je repris la lecture de l’ouvrage avec bien plus d’attention et me plongeais avec gourmandise dans «  Le roman trouble des relations entre les anciennes métropoles et les nouvelles capitales pétrolières du continent… » Selon la définition que l’auteur donne de son livre paru aux éditions Fayard. Xavier Harel, l’auteur de ce livre de moins de trois cents pages,  a écrit le roman d’une prière. Une prière qui a le mérite de ne pas être dite en latin, une prière qui n’invite surtout pas aux lamentations, une prière qui révèle des pratiques surprenantes, menées avec intelligence, l’intelligence des pyromanes.

 

   C’est le roman de Denis Gokana, un Congolais docteur en physique, pétrolier créateur de sociétés off-shore spécialisées dans la vente à perte – pour qui ? – et   la revente à profit – pour qui ? - du pétrole brazzavillois; c’est le roman de Jean-François Ndengue et sa « nuit de Ndengue »; c’est le roman des préfinancements, une technique d’exploitation très brillante, création du « génie français ».  « Le mécanisme consiste à accorder ou à garantir un prêt à un Etat producteur de pétrole en s’assurant des droits sur les barils encore enfouis. Un système extrêmement lucratif pour ses principaux bénéficiaires – Elf et les dirigeants africains – mais ruineux pour les Etats… », C’est le roman des « gouvernements qui ont besoin de cash tout de suite. ». Afrique : Pillage à huis clos, est un roman d’investigations à poser entre toutes les bonnes mains. Une prière à méditer.

 

 

  Man Ekang

 

 

 

Afrique

Pillage à huis clos

Xavier Harel

Paru chez Fayard

19 €

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L'équation du songo

9 Avril 2010, 15:15pm

Publié par obili.over-blog.com

 

bidouaIl ne faudra plus le décrire comme le partage des seuls oisifs . On ne pourra plus dire du songo qu'il est l’affaire des grands paresseux. L’Afrique centrale, l’aire culturelle beti-fang, en particulier, est le berceau du songo. Le songo, comme l’owani au Gabon ou l’awalé en Afrique de l’ouest, est un jeu de calcul, où l’esprit s’éprouve de manière très stratégique et tactique. Au passage, la personne qui en joue apprend par le même temps à affronter les écueils habituels du quotidien en société ou en privé. Le songo enseigne les vertus de la patience, de l’ironie, de la dérision, de la solidarité, en les mobilisant vers l’épanouissement individuel. Mieux encore, il est capable d’initier les jeunes enfants aux notions de nombre, d’espace, de droite, d’équation.

 

Les plus grands peuvent y puiser des lumières en matière de stratégie, de tactique, de statistiques ou même de philosophie de vie. Cette manière singulière de concevoir l’existence comme un tablier de jeu de réflexion, les cases et les grains s’y mettant à la disposition de notre personnalité, est désormais consacrée par les sciences exactes. Le professeur Bonaventure Mvé Ondo ayant assuré avec panache la promotion de ses significations plus sociologiques, anthropologiques et philosophiques.

 

Le songo enseigne que vivre est mastiquer le temps qui court avec soi. Tous ces principes sont aujourd’hui éclairés des regards scientifiques du mathématicien et de l’informaticien à la fois. Il aura fallu, on le devine lisant le livre paru aux éditions L’Harmattan, une passion remarquable, et un amour consommé des cultures à l’auteur des travaux publiés par l’éditeur parisien.

 

Serge Mbarga Owona, l’auteur du livre Le jeu de songo, offre en une même livraison les éléments de compréhension mathématique complète du songo et le complément informatique pour élever ce jeu à l’universel.  Première, qui n’est pas la seule, le livre s’accompagne d’un CD-ROM, conçu par l’auteur, permettant de jouer seul ou en réseau au songo. L’amateur de songo, ou même le simple néophyte pourront désormais célébrer les jeux de réflexion africains sans aucun complexe.

 

Une première qui dévoile  les mérites de la démarche, virtuose et iconoclaste au sens noble du terme, de ce mathématicien féru de poésie et des questions liées au développement de son continent.  Le livre, très didactique, emploie une langue dépouillée, chaleureuse, pour initier le lecteur aux règles et aux bienfaits du jeu pratiqué au Cameroun, au Gabon, en Guinée équatoriale, au Moyen Congo et au Cap-Vert. On est saisi par les révélations que les mathématiques, à travers l’auteur, donnent du degré d’abstraction des anciens Africains.  On apprend par exemple, heureux,  qu’il est possible de rendre compte du rapport au temps africain par une équation. On y découvre même que la modélisation de ce rapport au temps vécu à la beti-fang est l'une des clés de succès de toute menée scientifique fructueuse qui concernerait les peuples africains.

 

Le jeu de songo s’impose ainsi comme une œuvre majeure des sciences en Afrique. La présentation des travaux de modélisation du songo ne rebute absolument pas le lecteur. Ils l’impressionnent plutôt, le laissant deviner quel plaisir existe à jouer et à comprendre le monde à l’aide de son univers maternel. Le plaisir de partager avec le plus grand nombre est bien ce que l’auteur, Mbarga Owona, met en avant pour exposer les ressorts de ses travaux. Tombé dans le sablier de songo alors qu’il avait juste cinq ans, il a souhaité allier sa passion des mathématiques à celle des schémas de réflexion africains. Le songo n’est que la première étape de ses travaux, le jeu d’awalé, originaire de l’Afrique de l’Ouest, ayant lui aussi été magnifié par les mathématiques et l’informatique, grâce aux soins du mathématicien poète . Il est aujourd'hui disponible, sous le titre, L'awalé, chez le même éditeur.

 

L’approche originale des cultures africaines déployée dans Le jeu de songo est riche d’enseignements. Outre les nombreux prolongements pédagogiques incontournables, l’auteur va, pour la première fois, jusqu’à formaliser le raisonnement même des joueurs de songo, en élaborant les outils statistiques de connaissance et de critique des parties de songo. Des matériaux dont la valeur, pour d'autres disciplines, telles que les sciences cognitives, se dévine aisément.

 

Une démonstration implacable de ce que le songo n’est pas un jeu de hasard, mais bien un art de réfléchir, un art de vivre. Le CD-ROM contenu dans le livre est l’aboutissement de plusieurs années de travaux, entamés à la sortie du DEA de l’auteur.

 

 

Ada BESSOMO

 

 

 

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