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Le blog d'Obili

Articles avec #musiques

Coco Mbassi, la musique en médium social

15 Septembre 2011, 18:16pm

Dossier réalisé par Ada Bessomo

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Pour peu que l’on y prête quelque attention, on note tout de suite quelle voie est la sienne. Coco Mbassi a trouvé son la voici un bon moment déjà. Le la comme d’aucuns trouveraient leur chemin, leur vocation. Cela lui donne ce chant apprivoisé, apprivoisé pour dire intimiste; ce chant tellement complice de l'oreille qui l'accueille, en même temps, qu’on le sait d’inspiration autrement spirituelle. Il plaît, ce chant, vêtu du coeur des essences qu'il est. Le chant de Coco Mbassi, chant d'appel au banquet des délices qu'on étreint avec le conseil de ne pas oublier l'autre, le créateur.

Depuis son premier pas hors des rangs des choristes, en 1996, la lauréate du prix Découvertes RFI, catégorie Afrique Gilles Obringer, affirme son pas dans la musique d’exigence humaniste, la musique atypique. Deux albums déjà, et le sentiment que, avec elle, les voix de l’âme profonde n’iront plus se commettre seulement avec le prosaïque.

Coco Mbassi a accepté de jouer cette fois encore. Elle a accepté de laisser courir son chant sur des arpents d’enfance précoce et farouchement musicienne. Coco Mbassi, du profane au sacré.

 

 

« Je suis née à Paris en 1969. Mes parents étaient entre l’Europe (France, Grande-Bretagne) où ils faisaient leurs spécialisations et terminaient leurs études.

Je suis retournée au Cameroun à 9 mois puis j’ai vécu à Yaoundé jusqu’à mon départ pour la France en 1983.

 

 coco

Toute mon enfance a été bercée et rythmée par la musique, par les musiques…ambass bey (à Dibombari, village de mon père), les chants protestants a l’église et ceux que ma grand-mère paternelle m’enseignait ; les musiques classiques que mon père affectionnait, notamment Haendel, Beethoven, Mozart, makossa (par la radio et ensuite avec les vinyles que j’écoutais à la radio et avec le tourne-disques que nos parents nous avaient acheté), les musiques folkloriques qui passaient à la radio, les musiques latines, les disques de Bob Marley que mon frère aimait particulièrement, les musiques noires américaines – Isaac Hayes, Shaft, Duke Ellington, Barry White, Otis Redding – un des artistes préférés de ma mère - , Michael Jackson, Les Commodores, Shalimar, etc…

    

 

    

                                                                                                                     

J’avais rencontré Ekambi Brillant qui est le cousin de mon père, et vu des concerts de Tokoto Ashanti, Fela Anikulapo Kuti, Miriam Makeba et même de James Brown.

La prestation de Miriam Makeba (au Capitole???) m’avait bouleversée; elle était la chanteuse préférée de ma mère et la mienne pendant des années.

                                            

 

A cette époque j’étais très réservée et la musique, l’écriture et la lecture intense étaient mes modes d’expression et mes fenêtres vers autre chose.

 

Le seul moment où je sortais de ma coquille, c’était sur la scène du cinéma Abbia, avant les films, lors des concours de chant de Johnny 33.

Je gagnais des t-shirts, de casiers de « jus », et autres lots qu’il y avait à gagner. Je chantais Nana Mouskouri, Françoise Hardy, Claude François etc….autant d’artistes français dont ma mère avait rapporté les 45 tours de France.

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Ma rencontre-clé avec le makossa a été la sortie en 1979 du premier morceau de Dina Bell; je l’ai entendu à la radio un matin avant d’aller à l’école et cette ligne de basse que l’on pouvait (enfin!) chanter et ce timbre nonchalant m’ont ravie.

 

Désormais, je passerais beaucoup de temps devant les baffles de notre chaîne à écouter les moindres détails, et ensuite je passerais également du temps devant le miroir à chanter mes propres compositions, une brosse à la main.

J’enseignais ensuite ces chansons à mes camarades du Collège Bilingue d’Application (CBA) section Anglophone.

 

Eh oui! J’étais une « anglose » dans une ville franco. Une mauvaise expérience avec une bonne sœur de la maternelle de l’école de la retraite avait décidé mon père à m’inscrire quelques années plus tard à l’école internationale de Yaoundé (ISOY) où j’irais passer quatre ans ; puis mon Certificat d’Etudes Primaires en candidat libre avec succès, et une dérogation du ministère de l’Education me permettrait d’entrer en 6ème au CBA à l’âge de …9 ans!

 

 Cococ7

 

Ces années étaient très agréables…chorale et « ballets » du CBA, études tranquilles, bonnes relations avec mes camarades, quelques coups de fouet par-ci par-là (en général lorsque toute la classe était punie, car j’étais très sage). J’ai passé le BEPC en candidat libre à l’âge de 12 ans (au cas où) et cela s’est avéré très utile car finalement, ma destination européenne ne serait pas Londres mais Paris.

Nous avions déjà de la famille là-bas, donc….

 

Paris… la solitude, études secondaires, pop rock ( The Cure, Duran Duran, Goldman…), Michael Jackson toujours, Stevie Wonder, Prince etc…puis la découverte des musiques du Maghreb, Baccalauréat série D (Biologie, Chimie, Physique) – un vœu de mon père – puis fac de médecine. La rupture avec le système scolaire « traditionnel » a commencé à cette époque. Je me sentais appelée à faire autre chose.

Négociations au sommet…puis réinscription à la fac pour étudier les langues cette fois-ci. J’ai commencé des études de traduction et peu de temps après, des séances de studio et des tournées en tant que choriste avec des artistes.

 

J’ai fait ma première séance de chœurs avec Toto Guillaume qui avait accepté de me laisser faire un essai et qui m’enverrait faire des chœurs pour Jocelyne Beroard quelques années plus tard.

J’ai appris à harmoniser les voix et à entendre la musique lors de ces séances de chœurs avec Toguy. Quelques années plus tard, j’ai également commencé à travailler avec Aladji Toure, puis d’autres arrangeurs.

 

A cette époque le makossa battait son plein; je pouvais faire entre 5 et 10 séances de chœurs par semaine.

J’ai commencé à travailler avec des artistes d’autres pays: Antilles, Côte d’Ivoire etc.

 

J’étais aussi danseuse traditionnelle, avec Sammy Ateba, et danseuse de soukous avec divers groupes congolais.

En travaillant avec Sammy Ateba, j’ai commencé à renouer avec les musiques africaines.

 

Un pied à la fac, l’autre sur scène…posture assez inconfortable…

La fac n’est plus devenue au bout d’un moment qu’un passeport pour avoir le titre de séjour qui me permettait de voyager.

 

De fil en aiguille, par les contacts que j’avais eus en travaillant comme choriste, j’ai entendu parler de la chorale « Les Chérubins », je suis allée à un de leurs concerts et j’ai été très touchée. Georges et Marilou Seba étaient tellement performants et en même temps ouverts et accueillants.

J’ai ensuite visité leur église et je suis devenue chrétienne, non pas par tradition, habitude ou par principe, mais par choix personnel, la décision de vivre le plus possible selon la Bible et de suivre l’exemple de Jésus. J’ai vite découvert que (comme le dit si bien Maya Angelou) être chrétienne signifie savoir que l’on est faible et qu’on ne peut rien accomplir sans Jésus.

 

A travers la chorale, j’ai rencontré Manu Dibango, Sixun, Nicole Croisille, Nino Ferrer, Demis Roussos, Florent Pagny, Dee Dee Bridgewater…et de fil en aiguille, j’ai rencontré des musiciens et des chanteurs qui me « branchaient » quand on leur demandait une choriste.

 

Salif Keita était devenu mon chanteur Africain préféré…et quelques années plus tard j’ai été engagée pour travailler avec lui, puis Touré Kunda, Ray Lema etc…

 

Je composais des chansons sur le magnétophone à quatre pistes d’une amie lorsque je gardais son fils, et j’avais commencé à travailler avec des amis musiciens. J’ai même tenté de monter un groupe vocal à l’époque mais certains des chanteurs avec qui je travaillais n’étaient pas motivés. J’allais souvent au Baiser Salé, un club de jazz Parisien où je faisais le « beuf » avec les musiciens qui y jouaient (Richard Bona, Micho Din (l’arrangeur du tube des années 80 ‘Nen Lambo’, chanté par Bill Loko) avec qui j’ai travaillé longtemps, Francis Lassus, Brice Wassy etc…

A travers ces rencontres j’ai fait de la belle musique avec Richard, Brice et j’ai même travaillé avec Mama Ohandja!

En 1993, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon époux, et très rapidement, nous nous sommes mariés. A travers lui j’ai découvert le be-bop et redécouvert Bach. Quelques années plus tard, un ami chez RFI nous a conseillé d’envoyer des chansons pour le concours des Découvertes, et nous avons envoyé quelques titres, y compris la chanson Muenge Mwa Ndolo, composée par Noël Ekwabi. Je suis ensuite partie me reposer au Cameroun, car j’étais enceinte de 5 mois et un coup de fil nous a appris que j’avais gagné le concours des Découvertes.

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Prix, maquette, tournées, cours de chant au Studio Des Variétés…ce concours m’a ouvert de nombreuses portes et m’a permis d’apprendre la scène, le contact avec le public etc…

 

La suite…vous la connaissez sûrement…las d’attendre des producteurs qui ne se décidaient pas, nous avons produit mon premier album avec un ami guitariste français, Philippe Robert, puis nous avons démarché et trouvé un tourneur et un label en Allemagne avec qui nous avons signé un contrat de licence. Sepia est sorti en Novembre 2001, a gagné le prix allemand des Critiques des Musiques du Monde en 2001, et a été nommé pour les BBC World Music Awards 2002. Ensuite j’ai tourné, tourné, tourné….puis Sisea, produit à deux cette fois-ci (avec mon mari, Serge Ngando Mpondo) et enregistré à 90% à la maison par lui, et encore des tournées…

                               

La musique m’a permis de voir du pays ( Japon, Australie, Nouvelle Zélande, Singapour, plus de 200 villes en Allemagne, Pays-Bas, Suède, Norvège, Danemark, Slovénie, Macédoine, Estonie, Lituanie, Turquie, Belgique, Mali, Sénégal, Benin, Guinée Bissau, Portugal, Espagne, Italie, Martinique, Guadeloupe, Cuba, Afrique du Sud, Zimbabwe, Malawi, Zambie…)

 

J’ai rencontré des musiciens très talentueux et partagé la scène avec les plus grands. Mon sentiment demeure que les musiques camerounaises ont été, et sont tellement belles et les musiciens camerounais tellement talentueux. En définitive c’est Dieu qui donne et qui a créé la musique. La musique est sacrée, elle guérit, abolit les barrières de langues et les préjugés, apaise, énerve parfois, bouleverse, facilite le recueillement…

Aujourd’hui, j’ai envie de faire de la musique dans l’état d’esprit dans lequel mes ancêtres la faisaient…comme un medium social, un témoin des événements qui rythment nos vies, un moyen de louer Dieu pour Ses bienfaits, une source d’encouragement… tout en vivant de cette même musique, car comme le dit la Bible, « tout ouvrier mérite salaire »… »

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Patrick Noah en afromusiques

18 Octobre 2010, 15:30pm

noah patrick200Ngaoundéré, 1990. Un lycéen de première C, fondu des mathématiques, tombe malade. Gravement. Il lui faut sans tarder rejoindre le Centre du pays, le petit bourg dans lequel il a grandi, afin de se faire soigner auprès de son premier médecin, sa mère.

Là-bas, à Nkometou, les semaines s’étirent bientôt, sans fin, sans changement notable dans la santé du jeune Patrick. Tout au contraire : voici deux mois déjà que l’adolescent est « descendu » là, et cette absence pourrait lui causer bien du tort à son examen de fin d’année, le probatoire, si jamais elle se prolongeait. Il ne faudrait pas qu’elle dure davantage. Les médecins ont bien diagnostiqué le mal qui mine Patrick, ils lui ont bien prodigué et médicaments et attentions, mais rien n’y fait : le jeune garçon a plutôt l’air de se mourir encore plus, malgré les veilles incessantes de sa mère, Técla, et malgré cette guitare qui ne le quitte pas depuis son arrivée dans cet hôpital. Pour ses seize ans, l’année précédente, Técla a fait très fort. Elle lui a offert cette guitare. Dont il joue comme pour chasser la maladie. Les standards de zouk qu’il affectionne sont enfin à portée des doigts de Patrick. C’est le temps de la splendeur des musiques antillaises au Cameroun. Les ados de sa génération se forgent une sensibilité grâce à ces rythmes langoureux et suaves. A Nkometou, quelques années en arrière, un groupe de musiciens a fait parler de lui au niveau national. Son leader s’appelait Guy Noah Essimi. Mais Patrick est toujours au plus mal. Alors, de guerre lasse, sa mère lui donne à boire une décoction d’herbes, une de ces recettes que les aïeux ont chaque fois prodiguées en cas d’hépatite. Et Patrick de se porter mieux pour de vrai, de pouvoir enfin se lever, pour jouer encore plus de sa guitare, et repartir pour Ngaoundéré, où l’attendent ses exercices de maths et la décision de devenir plus tard pharmacien. Pharmacien, parce que l’Afrique est peut-être un héritage inestimable de connaissances qu’il faudrait préserver et même penser à améliorer.



Aujourd’hui, Patrick Noah est pharmacien d’industrie devenu. Arrivé à Grenoble en 1993, il fonde immédiatement un groupe de musiciens, avec lequel il écume les scènes de la région, tout à ses études de Pharmacie. Le jeune homme a alors tout juste vingt ans, un appétit sans limites de musiques, qu’elles s’appellent Jazz, Bossa, Soul, Makossa, ou même Bikutsi. A Grenoble, des compatriotes mordus de musiques l’entraînent sur les terres qu’il souhaite connaître en profondeur. C’est de jouer, de jouer seulement que Patrick rêve. Du moment que cela vient d’Afrique, alors tout va. Son jeu de guitare est affiné, subtil, son chant enjoué, enthousiaste, énergique, ses compositions enlevées.

 

En février 2003, avec le collectif de musiciens qu’il a créé, « Akum Be Tara », ou héritage des aïeux, il sort un maxi cinq titres nommé « Dzal », le Village. Très dansant, très soigné, sans programmation aucune, dans lequel rien n’est laissé à la facilité. Le natif de Yaoundé y décline une identité musicale très forte. On est séduit par les fusions qui traversent chaque titre du disque. Le reggae épouse la bossa, la guitare zaïroise embrasse la basse aux lignes mélodiques jazzy, le flamenco voisine avec la samba et le makossa. Le bikutsi, instrumental, est en qualité d’arrangements parmi les meilleurs des dix dernières années, avec en découverte Joël Mbarga, guitariste et bassiste qui ne devrait pas demeurer longtemps inconnu du grand public. Patrick Noah nomme cela l’afromusiques. L’accueil du maxi cinq titres est enthousiaste au Cameroun. Michèle Ngoumou en fait tout de suite le générique de son émission à la radio. En France, où il vit, les impressions sont tout autant encourageantes. Le Festival Nuits métissées, en Vendée, qui l’a promu tête d’affiche de l’édition de cette année, le 23 août, se nomme dorénavant Festival des afromusiques. Patrick Noah ne mord pas au concept de World Music, en effet. Une démarche définie pour lui d’abord par l’hégémonie des grandes maisons de production sur les artistes. L’afromusiques, qu’il entend proposer au public, se fonde sur l’idée d’un patrimoine commun, d’un héritage ancestral à partager par tous ceux qui, de près ou de loin, se réclament de l’Afrique.

 

Homme de scène confirmé, Patrick Noah entre dans le gotha des musiciens africains muni de sérieux atouts. Exigeant dans ses compositions, curieux des autres musiques qui l’entourent, ses textes parlent des parents qu’il faut honorer, des tracas du chômage des jeunes, de la joie qu’il faut lutter à conserver envers et contre les déboires quotidiens…

 

Depuis, avec le Septeto araison de Cuba, un album mature, aux compositions aussi dépouillées que racées, est dans les bacs.  Saperia, est son titre. Titre hommage à sa grand-mère Xaverie, il apporte confirmation que Patrick Noah appartient au club très serré des musiciens les plus déroutants que le Cameroun possède. Les afromusiques s’en donnent cette fois à cœur joie, mêlant avec brio et subtilité son et bikutsi, par exemple. Avec d’autres Macase et Simon Nwambeben, alias Le pélican, c’est la génération des années soixante-dix qui ainsi fait une entrée remarquée dans le monde des artistes camerounais du plus haut étage. On le verrait bien volontiers sur les scènes du monde distiller plus souvent ses afromusiques pour le régal de tous. Ce qui ne saurait tarder.

 

Ada Bessomo.

 

Article paru à www.cameroon-info.net en 2003.

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"Bal intérieur" de Wilfrid Etoundi : révélations d’un artiste inclassable

23 Septembre 2010, 13:22pm

Partie I

 

L’artiste grandit à force d’audace/ les vents se lèvent, le portent en grâce/. Deviner ce qu'il y a d'autobiographique dans ce chant, mots d’abord dédiés à un frère d’armes, très tôt parti pour le paradis des artistes. Album en vérité fort surprenant, que ce Bal intérieur de Wilfrid Etoundi, artiste camerounais, vivant au Cameroun. Précision peut-être élémentaire, une fois égrené ce chapelet de textes et de mélodies portés par un sens racé de la composition. Bal intérieur. Une qualité sonore hissée à la borne des exigences mondiales. Bal intérieur, album qui semble hurler l’ambition d’excellence que l’artiste nourrit pour son art, la vie qu’il a choisie, ou qui l’a happé, c’est selon. Nul besoin, nul moyen cette fois d’avoir le plaisir chagrin : il y a si longtemps que, des studios camerounais, des artistes vivant et voulant mourir sur la latérite ou le bitume camerounais n’avaient  proposé au monde autant de convictions solides, d'originales sensations.

 wilfrid etoundi ns 600

La rareté croissante des offres originales venues du cru camerounais serait-elle ce qui rendrait l’œuvre de cet artiste d’autant plus remarquable ? De nombreux talents existent à Douala, Yaoundé, Maroua ou Bafoussam, à qui seules manquent les occasions pour leur pleine expression, ce qui est bien l’essentiel, pour tout artiste. D’où la nécessité, devenue loi presque immuable, pour tout artiste qui se respecte, de casser la figure du triangle national, d’aller chercher bonheur ailleurs. A moins de se résoudre à courir le guilledou, moqué par les parents, les amis, et la société si avide de musiques et si avare de marques de respect de l’artiste musicien. Partir, ou se résoudre à tâter des abîmes qui attendent, implacables, l’artiste désabusé, le créateur écoeuré, le citoyen déclassé, l’homme destitué. C’est que demeurer artiste, vivre en art n’est déjà pas aisé ailleurs, le tenter par le temps qui court au Cameroun prend les allures d’un tour de force inouï.

 

Wilfrid Etoundi et son Bal intérieur proposent donc l'inouï au monde, de Yaoundé, Cameroun. Quatorze virées dans un bal intime, autant de plongeons en eaux rares, où l’oreille rencontre la densité des réflexions au détour d’un aphorisme créé comme par une langue ancienne, devenue virtuose à nommer les sentes du cœur et de l’œil sous les brassées de l’artiste ; une langue comme en voie de disparition, l’éwondo, dont Wilfrid Etoundi ravive les pouvoirs de poésie et de symbolisme ; l’éwondo qu’il réhabilite en tant que moyen de refondation d’un monde qu’il observe et dont il est acteur en même temps. Les instances de discours abondent, de cette profession de foi à sa mère, Mema Dédé, qui vous arracherait bien une larme, au souvenir de la vôtre, tant le ton est humble, confident, confiant, à cette lettre à l’ancêtre homonyme, Mbomo, aux menées plus sociales, voire politiques.

 

L’habileté de Wilfrid Etoundi à innover, à inventer un langage nouveau, à la fois musical et poétique, le dispute à l’élégance des orchestrations qui escortent son chant. On se surprend alors à penser que ce Bal intérieur, si riche de nuances, est peut-être bien l’empreinte d’un artiste inclassable, en somme. Pour qui s’attendrait à apprécier un instrumentiste d’exception, ce que le guitariste est d’évidence, l’épaisseur des textes pourrait agir telle une bourrasque : elle pourrait même déstabiliser. L’écriture, tout en symbolisme, de Wilfrid Etoundi, par ses charges d’évocation, ses qualités purement littéraires, pourrait troubler le mélomane peu habitué des chanteurs à texte, ceux qui mettent tant de soin à leurs pensées, aux mots qui les disent. Pour chaque planteur acharné/ il viendra des écornifleurs tout autant déterminés/ Partout c’est la marche des choses/ Le sort de l’artiste en est là jeté. Celui de l’artiste, ou le nôtre, à tous, au fait ? Les rythmes bikutsi approuvent ici la langue française pour élever une statue à l’idée de l’homme ou à celle de sa  destinée. Le français s’imprègne d’une mystique de la pensée et de l’action qu’elle n’a pas toujours fréquentée. La mystique de la forêt équatoriale africaine.

 

 

Ada Bessomo

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Le Panthéon pour Pierre Claver Zeng

26 Mai 2010, 13:26pm

pierre claver zeng'
 
 
" J'ai chargé mon corps de plumes,
 
De peaux et de kaolin

 
Pour mieux danser aujourd'hui


Et si parfois pusillanime
 
J'ai caché ce beau costume

Je ne l'ai jamais oublié

Car ce soir au pas de danse
 
Qui croisera les genoux
 
Dans ces flammes misanthropiques

Qui déciment sans recul et sans amour

Il serait de très bonne guerre
 
Qu'on nous laisse au moins danser sans histoire

Car demain au grand matin

Devant le tabernacle magique
 
Des contrats nous chanterons

 

 

Oh massa laissez-nous au moins danser

 
 
 
Ce soir je laisse le chant des autres

Pour revivre mon histoire

Avec les mots de chez moi

J'ai perdu dans ces batailles

Tout ce que j'avais chez moi

Il ne me reste plus que danser
 
Car ce soir, à moins que je crève
 
Je vais chanter sans souffler
 
Sur les flammes sur les eaux
 
Chez les morts, chez les vivants peu m'importe
 
Je le ferai mes frères et moi
 
Avec nos femmes et nos enfants sans ambages
 
Car demain, au grand matin
 
Devant le tabernacle magique des contrats nous pleurerons
 
Oh massa, laissez-nous au moins rêver
 
(...)"

Ce chant de P.C. Zeng, ''Massa'', me révèla à la musique, à la parole, à la mystique des souffles. Aux dangers qui environnent la vocation d'artiste.

J'avais sept ans. Ebolowa. Epoque suspendue à l'écologie fiévreuse de ce sud noceur par les mots de Zeng, ses rythmes imités des sortilèges les plus hypnotiques;  Zeng, que je revois, vingt-cinq ans, sur pochette de trente-trois tours, sourire sans apprêt, polo vert et jeans, racé, après la maison dite du cycle, avant la place de l'indépendance.

C'était Ebolowa quatre-vingts. Années menteuses déjà. Qui étions-nous, dans ce bourg à peine ville? Un corps peut-être, cette ville tanière, organisé en jets d'or et d'ombres que mon musicien favori savait, lui seul,éclairer, célébrer.

Zeng était le musicien de la ville. Tity Edima et Marthe Zambo n'ont jamais eu à s'en formaliser outre mesure, que je sache. Qui n'aurait donné chemise et âme pour entendre chanter '' Edima'' chez moi? Edima, le miracle en langue fang-beti. Edima, le nom que l'on donne pour se passer de tout commentaire ensuite, à propos de celui ou celle qui le porte.
 
Mais, il y eut d'abord pour moi cette langue, française, qui s'éloignait déjà de France, de tout d'ailleurs, tant rêves et danses faisaient peine à voir autour de moi, dans cette ville, Ebolowa. Plutôt: la langue de Zeng disait les tourments d'une terre, terre mienne, célébrait  ses projets qui n'étaient pas, ne pouvaient être affaires de Paris, ni même celles de Libreville -sur-Seine ou Yaoundé-sur-Rhin.
 
Pierre Claver Zeng cette nuit a été accueilli à Libreville, ainsi qu'on entre au Panthéon de son peuple. Rodrigue Ndong Ndong, homme de lettres gabonais, m'enverra de Libreville ces mots par téléphone, écrits à une heure et trente-quatre minutes du matin:" Tata, nuit de veille indescriptible pour le grand esprit Ebome ! Un immense cortège depuis l'aéroport jusqu'au stade sur des dizaines de kilomètres. Que de monde! Pas moins de dix diseurs de mvett ! De nombreuses chorales, les artistes, musique passée en boucle...du jamais vu! Que d'émotion..."

 

Que rêver d'autre pour toi, Zeng, affectueusement appelé Nzeng par ceux de l'Estuaire, que ce panthéon formé de millions d'oreilles que tu as éveillées à l'attention des perdrix, à la confidence du tambour messager, au verbe pudique du diseur de mvett, à la place si troublante, si nue, de l'homme parmi les siens?

 

Bonne route à toi, Zeng Ebome !

 

Ada Bessomo

 

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Pierre Claver Zeng, éternel enfin

19 Mai 2010, 18:21pm

pierre claver zengL'association des étudiants gabonais du Nord de la France a écrit à son membre Ricky. Elle lui présente ses condoléances, auxquelles tous s'associent, à l'occasion du départ de son père, Pierre Claver Zeng Ebome.

 

Inestimable, vivant, inestimable après, inestimable à jamais.

 

Qu’on me laisse pleurer

seulement ce soir et les prochains soirs

je ne voudrais pas les compter

cela m’importe peu

qu’on me laisse rouler ma stupeur le long

du Sentier sans fin que je vais entamer

ce soir et tous les soirs prochains

qu’on me laisse pleurer sans parler

sans crier sans savoir pourquoi

le terrain qui porte le poids de

mon corps qui n’est plus que pleurs

devient meuble à mesure que je lui

pleure dessus

 

C’est que le temps cette fois encore

se penche sur mon œil puis lui

vole une couleur rare, la chromie la plus

fière de mon monde celle que me donnait

le poète chaque fois que j'apposais sur ma langue

son chant du perdreau percussion du tronc d’essi

le temps avance sans m’avertir jamais des tisons

dans mon ventre comme si je me nourrissais  toujours

des brûlures et de ces feux à ma masure

 

Je commence pourtant à manquer de vigueur

des forces qui me restent bien peu daignent encore

escorter les douleurs que je recueille à tout bout d' escale

dans une trouée de forêt où m’attend la vision sage

et acérée d’un ami qui pour moi n'a qu’un mot un sourire

une écuelle et la poignée de main franche avant que l’attente

la patience ne prennent le relais pour mon grand étonnement

 

Qu’on me laisse pleurer ce soir comme je le souhaite

et jusque très tard dans la vie si  tel mon honneur est

car ma mémoire elle aussi consent à reconnaître

la loi millénaire à laquelle mes mains et même

leurs tremblements colère acceptent de se soumettre

désormais je voudrais veiller moi aussi mille saisons

et ma descendance entière le chantonnement discret

délicat de ma sylve natale que lui seul lui seul

le barde l'humble  grillon libéra

 

Ada Bessomo

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Benjah Rutabana et les fantômes du miroir

28 Avril 2010, 17:09pm

Publié par obili.over-blog.com

benjah.jpg" Je me suis souvenu des mots de mon frère sud-africain, Lucky Dube: tous les Noirs ne sont pas mes frères. Et tous les Blancs ne sont pas mes ennemis ".

 

Le jeune homme qui le dit est debout, sur la scène du Centre Culturel Delefosse de Wattignies. Il porte très beau. Le pagne blanc aux cercles noirs noué à l'épaule gauche. Un bâton blanc à la main, pieds nus, il a la voix douce, le verbe mesuré, et entame ce soir son retour à la vie d'artiste.

 

Benjah Rutabana retrouve ce soir les motifs de sa passion, celle de musicien, attaquée, là-bas, en Afrique, par d'autres passions, des événements singuliers d'horreurs et d'affres indicibles.

 

Attiré par le chant depuis son plus jeune âge, il s'est vu rattrapé à vingt ans, en 1990, par l'histoire récente de son Rwanda natal. Emprisonné, pour soutien au Front Patriotique Rwandais, aux côtés duquel il combattra des mois plus tard, parce que, dit-il, de son timbre apaisé:" J'ai fait la guerre car je m'y sentais obligé mais il n'y a rien de bon dans la guerre ". Emprisonné, une fois encore, en 2000, par ce même FPR, suspecté de fomenter quelque basse manœuvre de déstabilisation du pays avec les cercles monarchistes. Lui, Benjah, chanteur pour la paix, chanteur pour l'amour.

 

Alors, il a dû se résoudre à partir, pour risquer là-bas d'autres choses que la perte de sa famille, assassinée, mère, frères et autres parents proches, lors de ce génocide de 1994. Le retour d'Imana est le titre de son dernier album, le quatrième, l'album de son engagement total dans l'art, après sa démission de l'armée, gradé sous-lieutenant. Imana, ce Dieu dont Rwandais et Burundais, monothéistes depuis toujours, n'ont pas voulu renier le nom, même lorsque le Dieu de Rome s'imposait à eux. Imana dont Benjah Rutabana implore le retour, certain que son absence est une cause majeure des déchirements de son peuple.

 

Soutenu par une section cuivres au phrasé très enjoué, un bassiste dont la longue complicité avec lui devient spectacle en soi, un duo de choristes aguerries, Benjah Rutabana affirme son art par ses textes en anglais, kinyarwanda, swahili et français. Le rythme qu'il joue, le kamchereggae, emprunte au reggae ses thèmes, son engagement, et lui ajoute un sens de la fête, de la joie, salutaire.

 

Un poète de la région, Jean-Christophe Delmeule, écrit désormais des textes que Benjah transforme en kamchereggae. C'est ainsi que l'artiste venu du Rwanda a séduit la centaine de personnes présentes pour ses grands débuts en France, toutes convaincues qu'il est taillé pour le succès, avec ces mélodies-là, ces textes-là, ce rythme-là. Un rythme qui lui permettra, peut-être, de mieux expliquer à son fils qui sont ces gens qui éparpillent la vie en tueries et idéologies sanguinolentes. Son ami poète, Jean-Christophe Delmeule, lui en aurait soufflé quelques mots, dit-il. Eux, ce sont les fantômes du miroir.

 

Ada Bessomo

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YEELEN, MUSIQUE MILITANTE

14 Avril 2010, 12:42pm

Publié par obili.over-blog.com

    yeelen[1]"Ils veulent tous qu’on soit Américains, impolis comme 50 cent !" Les jeunes musiciens burkinabé de Yeelen ont peut-être mis le doigt sur la difficulté pour certains d’apprécier le RAP africain, très souvent réduit au décalque caricatural des tendances nord-américaines et européennes.

 

   Rythm And Poetry. Le RAP est d’abord affaire de rythme et de poésie. Ou peut-être est-ce dans ces rythme et poésie que se retrouvent et son sens premier, et son sort ultime. Et l’observateur pourrait bien des fois s’étonner de ne pas pouvoir situer l’apport d’originalité des jeunes rappeurs d’Afrique noire. Exception faite des écoles sénégalaises et guinéennes, pour lesquelles la scansion et même l’instrumentation se sont imprégnées les techniques artistiques de l’Afrique ancienne. Plutôt que de promouvoir au grand jour les nuances bien réelles et nombreuses entre les univers urbains, dans lesquels s’épanouissent la presque totalité des expériences de rap africain, la séduction des modes et modèles venus des Etats-Unis opère davantage comme une assignation des rappeurs africains au mimétisme intégral. Mimétisme plus accusé chez les rappeurs de l’Afrique noire francophone, quand l’horizon des banlieues françaises, dégaine et accents compris, s’invite en patron presque despotique des interrogations nées sur le continent noir.  

 

   Le groupe burkinabé Yeelen est un procureur implacable du mouvement rap en Afrique noire d’expression française. Un excellent modèle pour les villes d’Afrique centrale, davantage mobilisées par le pastiche pauvre de France, des Etats-Unis et des textes bien éloignés de quelque impact sur leur environnement, très souvent même insipides ces textes.

 

   Si les jeunes Burkinabé nous ont séduit à ce point, c’est qu’ils nous semblent avoir compris, plus que tant d’autres, le profit possible du rap adopté, ou réinventé par les cultures africaines. Les cultures artistiques nées dans les villes des Etats-Unis, quand elles l’ont été du fait des Africains-Américains, se fondent aussi par cette acclimatation forcée à des absences, à des manques d’instruments, d’outils, déportation « originelle » oblige. Et tout le sel de la vitalité des créations nées sur les terres de Sitting Bull réside là, dans cette perpétuelle inventivité, qui paraît ne jamais renoncer au patrimoine, même très tenu, conservé de l’Afrique. Le flow du RAP n’a pas encore pu éclipser de l’esprit la scansion de certains diseurs de mvett, de Xaxar ou de Bakk. Les jeunes Sénégalais le démontrent à la perfection.

 

   Yeelen emprunte des voies parallèles au Hip-Hop américain. Il dit bien que le RAP est fille des villes en Afrique. Que le RAP est rythmes divers et entraînants, que l’Afrique pourrait en faire un lieu de rencontres rythmiques très vivifiantes. Kora et élégie dans un même mouvement par exemple. Quelle fraîcheur ! Et puis que le RAP est poésie, c’est-à-dire manière d’habiter le monde, invite à la diversité donc, à la fréquentation des urgences politiques et sociales de la société qui le produit ! La recherche obsédée de la rime, dans les textes français, pourrait un jour ouvrir le chemin au vers libre, à l’assonance heureuse, au regard vraiment autochtone, autonome des jeunes mouvements urbains de culture hip-hop.

 

Ada Bessomo

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