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Le blog d'Obili

Marc Mve Bekale : la mémoire est pour moi un jeu d’écriture

17 Mars 2011, 20:04pm

 

mvebekale

 

Marc Mve Bekale est aujourd'hui un écrivain, essayiste prolixe au regard dense, qui se démarque par une quête constante de liberté. Il y a huit ans, à l'entame de son chemin d'auteur...

 

Vous commencez votre parcours d'écrivain par un essai portant sur l'herméneutique fang, ce n'est pas courant…

 

Marc Mvé Bekale : je tiens à recadrer la question. Mon premier livre ne porte pas sur une herméneutique globale de la culture fang (peuple d’Afrique centrale que l’on rencontre au Cameroun, au Gabon et en Guinée-Equatoriale). J’ai d’abord cherché à sortir de l’oubli une œuvre fascinante, celle de Pierre-Claver Zeng, dont j’ai véritablement découvert la splendeur en Europe. La particularité de ce travail réside dans l’approche, car j’ai essayé d’arracher le chant de Pierre-Claver Zeng à la vision « folkloriste » souvent d’inspiration ethnologique, courant dans l’interprétation de la littérature traditionnelle africaine, pour l’examiner dans son rapport avec l’ontologie du peuple fang. Zeng a réussi à dire l’essence de l’homme fang en s’appuyant sur ce qui révèle mieux l’Être : le verbe. La poésie de Zeng est géniale. Elle est portée à la fois par une impulsion orphique et prométhéenne. Orphique parce qu’elle chante la beauté du monde dans une langue inspirée. A d’autres moments, le chant de Zeng est une épopée révolutionnaire, ce qui le rattache au mythe prométhéen dans la volonté de lutter contre les forces supérieures (divines, sociales et politiques) qui écrasent l’individu. J’ai examiné ce chant sur un double aspect : la structure thématique et la structure prosodique. Le travail était une approche inaugurale qui appelle nécessairement des analyses plus exhaustives.

 

Avez-vous craint que l'approche même de votre travail ne le ferme déjà à d'autres que natifs de la culture fang ?

 

MMB : en aucune façon ! Tout en donnant de la  substance, de l’épaisseur à la notion d’africanité, mon travail est davantage une ouverture vers l’autre. J’ai quelque peu voulu sortir Zeng du « sanctuaire fang » pour le révéler au monde. L’herméneutique devient de ce fait un partage, un rite de célébration, un voyage menant à la découverte d’un petit coin de l’âme fang. Il a fallu néanmoins recourir à toute une armada théorique pour montrer l’extraordinaire travail de création que déploie Zeng. En outre, je propose une traduction des chants à la fin du livre. Ce qui confirme l’idée de partage. Beaucoup de lecteurs l’ont ressenti et me l’ont dit.

 

Quelle fut la réception de cet essai ?

 

MMB : l’essai porte sur une langue peu connue. Ceux qui l’ont lu, pour la plupart des universitaires, ont apprécié l’entreprise. Je crois que ce genre d’ouvrage est beaucoup plus pour la postérité. La poésie de Zeng est un lieu de mémoire. Et en la consignant par écrit, j’ai voulu l’inscrire, comme je l’indique dans l’introduction de mon livre, dans la permanence qu’offre la trace écrite. Au Gabon, les langues nationales sont prises comme option dans les collèges. Je crois que cet ouvrage pourrait être un bon support pour les élèves qui auraient choisi d’apprendre le fang.

 

Le roman Les limbes de l'enfer expose, parmi d'autres, le thème de la mémoire. Vous le traitez à partir de la culture fang, cela vous a-t-il apporté un regard nouveau sur la question?

 

MMB : le regard d’un « creative writer » n’est jamais figé, du moins c’est ce que je soupçonne. Il est inventif et plein de fantaisies. La mémoire en question est davantage imaginaire, parfois créée de toutes pièces, voire fantasmée. Il ne s’agit pas de la mémoire telle qu’elle est transcrite chez des auteurs comme Chinua Achebe ou Ayi Kwei Armah. Ma fictionnalisation de la mémoire est plus proche de la stratégie d’appropriation à la Toni Morrison. Sauf à des rares exceptions, je crois surtout que la mémoire est pour moi un jeu d’écriture : je m’amuse surtout avec les personnages de l’épopée fang de la même façon que je détourne les proverbes, les contes, les légendes fang (je m’en sers comme insert diégétique), leur donnent un sens délocalisé, donc personnel. L’appropriation de la mémoire se fait non seulement sur l’histoire fang, mais aussi à partir de la construction des versions imaginaires (détournement de l’histoire officielle) des grands événements ou réalisations du passé (cf. l’histoire d’Ogodong Ulysse sur le Château de Versailles ou sa version de la guerre d’Indochine, etc.) En un sens, j’essaie de faire parler ce que Paul Ricoeur appelle la « mémoire empêchée », qui prend parfois la forme du récit fantastique. Les histoires s’emboîtent ainsi dans Les Limbes de l’enfer, parce que l’écriture est d’abord une activité ludique. Enfin, je dirai qu’il y a peut-être une autre explication à ce jeu : si la mémoire africaine (fang dans mon cas) doit être préservée, comment puis-je le faire en usant d’une langue étrangère ? Etant donné que cela me semble impossible, alors autant jouer. Je tiens cependant à rassurer les Africains. J’ai actuellement en chantier un recueil de proverbes, de contes et légendes en version trilingue (fang-français-anglais). Ce recueil sera ma contribution à la transmission de l’héritage.

 

Le livre propose aussi la ronde des générations africaines autour de la mémoire. La question de la transmission vous est-elle si chère ?

 

MMB : on dirait que je viens de répondre à cette question. Je ne crois pas pouvoir transmettre le monde fang par des récits fictifs en langue française. Je refuse l’illusion de la négritude. Sur la question de l’héritage, je suis irréductiblement essentialiste. C’est pour cela que j’ai plusieurs registres de travail. C’est aussi pour cela que j’ai opté, dans le cadre de la transmission du petit héritage dont je suis dépositaire, pour le trilinguisme. Le roman est un espace de la parole recréée, un moyen d’expression plus individuelle. J’y rêve en réinventant le passé. J’y dis parfois mes frustrations et mes colères. J’y mène des procès et des combats. Je crois que mon orientation tend davantage vers une synthèse entre le radicalisme des écrivains comme Richard Wright, Ayi Kwei Armah et le réalisme magique de Toni Morrison. Vu l’état actuel du continent africain, peut-être devrions-nous nous servir de l’écriture comme d’un « glaive magique ». Je crois que l’une des dimensions de mon projet littéraire est contenue dans les mots d’un personnage au nom d’Al, qui veut écrire le roman « des droits de l’homme », et du « coup de poing » sans sacrifier à la magie du monde africain.

 

Relire le monde par le prisme des cultures africaines est également présent dans les Limbes de l'enfer. Je parle bien des cultures africaines.

 

MMB : votre question renvoie sans doute à la première partie de mon roman : « Echos troubles des limbes ». Tout regard sur les choses se fait sous la médiation de ce que Charles Johnson appelle « Lifeworld », terme qu’il emprunte à Husserl. Le fils interroge le père sur le mystère de « l’immortalité », présent dans l’épopée fang. La réponse appelle une périlleuse traversée de l’Afrique, un peu comme dans Ten Thousand Seasons d’Armah. Les versions de la migration du peuple fang et de ses mythes vont s’affronter. Il y a celle des conteurs anciens et celle laissée par un explorateur français, Père Colombey. Chaque version obéit bien sûr à un prisme.

 

 

Propos recueillis par Ada Bessomo

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Le choix de la prière

11 Mars 2011, 20:51pm

ndarylo

 

 

La préoccupation d'un homme, le leitmotiv d'un chantre, le thème d'un artiste : des gens en prière. Mais sont-ils vraiment en prière? Tout l'indique en tout cas, ou du moins le laisse penser.

 

A genoux, le buste droit ou légèrement penché en arrière, les bras levés vers le ciel ou face à soi, les créatures de Ndary Lo sont de fer, de bouts de fer pour être précis. Anthropomorphes, rien chez ces "êtres" n'autorise à voir en eux des hommes ou des femmes. Par la taille, les dimensions, on devine des adultes (quand on ne parle pas tout simplement de géant). Comme si l'artiste n'avait voulu évoquer que l'essentiel, on n'a sous les yeux que des charpentes, des squelettes, arrêtées dans une attitude-standard et humainement attribuée à l'univers du religieux. Ndary Lo est allé au fondamental.

 

Pour qui a longtemps frayé avec l'Eglise apostolique romaine, et qui connaît ses us et coutumes, la posture de ces "êtres" de fer ne s'embarrasse d'aucune équivoque. Autant dire que tout est clair, limpide. Du moins en apparence, car ici la pose de ces "êtres" de fer exprime certes un moment de prière, et même de supplication, mais est-ce tout?

 

Dans la longue histoire de la production artistique négro-africaine, la question du religieux aura toujours occupé une place d'importance. Dans ce qu'il est convenu d'appeler l'art traditionnel négro-africain, une bonne part de celui-ci ne vit le jour qu'à cause des besoins exigés par une certaine pratique cultuelle. Les Nommo aux bras levés des Dogon, les statuettes Blolo bla des Baoulé, byeri des Fang et nkonde des Vili en sont les exemples les plus illustratifs.

 

Médiateurs entre le monde visible et l'au-delà, ou entre le ciel et la terre pour emprunter à la terminologie chrétienne, ces objets d'art ont d'abord et surtout été fonctionnels. Tout comme sont encore "fonctionnelles" de nos jours les réalisations sculpturales de nombre d'artistes Africains contemporains. Comme au Moyen- Age chrétien occidental, où l'éducation religieuse de la masse, parce qu'elle ne savait pas lire, passait par une représentation visuelle des scènes principales de la Bible, les Africains chrétiens, à leur tour, firent leur cette conception des choses. Et les résultats en furent heureux.echographie

 

Au Gabon par exemple se dresse une merveille architecturale, une église "populaire", Saint Michel, dont les cinquante colonnes sculptées par Zéphirin Lendogno racontent l'Ancien et le Nouveau Testament. Le père Mveng, au Cameroun, et à travers toute l'Afrique où ses nombreux voyages le portèrent, n'a eu cesse de soutenir et d'encourager ce type d'art sous toutes ses formes. Et comment ne pas évoquer, pour le Sénégal, la vierge à l'enfant de Laurent Ndong; vierge à l'enfant : ce thème qui se moule si parfaitement dans le diversité des maternités exprimés dans l'art traditionnel négro-africain, parce que son pendant - la mère à l'enfant - aura indubitablement préparé les esprits.

 

Dans ce sillage, ou plutôt en rupture avec lui, émerge Ndary Lo. Mais la position de l'artiste est moins fixe, donc moins sûre, que celle de ces "êtres" en prière. Car où le placer? Est-il le continuateur de ces artistes qui ont consacré leur savoir-faire à la louange de Christ, ou plutôt un contempteur dans la lignée de ceux que Jean-Godefroy Bidima classe dans "l'art négro-africain des marges"? L'un et l'autre, peut-être.

 

Car sur la thématique - le religieux - Ndary Lo n'innove pas. Certes, sa perspective est autre, et rien de ce qu'il a produit ne s'apparente directement aux réalisations de ses devanciers africains. Cependant, l'on ne pourrait faire l'impasse sur un certain air de famille entre ces "êtres" de fer en prière et la production missionnaire africaine, plus vieille dans le temps. On se référera à l'ouvrage de Pierre Gaudibert, L'Art contemporain africain (1994), qui fourmille d'illustrations relatives à cet art missionnaire, pour en mieux percevoir le lien, l'union, l'unité thématique avec les réalisations de Ndary Lo.

 

Lesquelles réalisations s'arrachent du schéma constant et longtemps repéré dans la sculpture africaine: celui de la structure dite fermée, et qui ne permet pas d'ouvrir trop amplement les bras et les jambes. Ndary Lo nous présente ses hommes (ou ses femmes) les bras levés, les genoux en équerre et écartés, le buste et la tête passablement inclinés: c'est la déconstruction du faire ancien. Parce qu'il s'en écarte, notre artiste fait bande à part, joue en solo, ne veut rien devoir à l'art traditionnel. Il a cherché et trouvé sa voie, seul.

 

Solitude qui ne pouvait que rejaillir sur ses "êtres" de fer: On le voit bien, à beau les installer les uns à côté des autres, ces créatures en prière sont résolument seules. Et il n'aurait pu en être autrement, s'il est bel et bien admis que ces "êtres" de fer sont en train de prier ou de supplier. La relation avec le Très-Haut, ainsi que l'enseignent tous les catéchismes connus, est avant tout une entreprise intime, personnelle, solitaire. Elle ne saurait fondamentalement se vivre à plusieurs. Le voisinage géographique de ces créatures en prière, lors des expositions ou des séances photographiques, ne doit donc pas faire illusion. Elles sont et seront toujours seules, figées à vie dans cette noble pose, la pose de ceux qui s'adressent humblement - parce qu'à genoux - à Dieu, pour quémander, rendre grâce, se confesser, dire merci…

 

Et ceux qui s'adressent à Dieu debout? Ils ne sont pas moins humbles. Plus que la posture, c'est certainement l'échange avec son Créateur qui importe. C'est ce que semblent avoir compris ces autres créatures de fer de Ndary Lo, qui se sont dressées de tout leur long, les bras largement ouverts, comme pour recevoir l'immensité d'un don qui vient. Mais pourquoi ces haillons? Simple élément décoratif? Autorisons-nous un doute. Ces hardes peuvent être considérées comme des objets-signes. Objets, car elles sont composées d'un ensemble hétéroclite de vieux tissus bariolés, de sachets déchirés, de laine effilochée, de ficelles racornies et de bouts de bande à panser. Signes, car elles traduisent la pauvreté, la misère, la souffrance de leur porteur; elles indiquent de fait son état social : c'est un pauvre hère. Un loqueteux qui n'a rien, et dont l'ultime secours ne peut provenir que du Très-Haut. N'ayant rien reçu ici-bas, l'"être" de fer se tourne vers le ciel, implorant (et peut-être même larmoyant), afin de recevoir ce que seul le ciel justement dispense dans ces moments-là.

 

Mais que comprendre de tout cela? Peut-être que seuls les pauvres, les misérables prient, que seuls les nécessiteux mendient. Au vrai, seul celui qui n'a rien aspire à posséder, à jouir, à obtenir ne fut-ce que le minimum vital. Le pauvre est celui qui toujours va vers un mieux-être. En tout cas il aspire à cela. Et quand humainement rien n'y fait, Dieu reste son dernier recours, pour peu qu'il soit croyant. Lui seul donne le réconfort, lui seul peut changer le cours d'une vie, lui seul accorde des faveurs insoupçonnées.

 

 

Ndary Lo le conçoit peut-être ainsi, eu égard à la récurrence dans sa production de ces "êtres" en prière. La prière, passage important pour qui sollicite le concours de Dieu, ou pour qui lui rend hommage. Un souvenir: en 1990, lors du mondial de football tenu en Italie, l'international Camerounais Roger Milla, après chaque but inscrit, fonçait exécuter, comme un rite, quelques pas de danse devant le poteau de corner, puis il tombait à genoux, bras dressés, le regard porté vers le haut, comme pour remercier le Très-Haut de ses abondances. Indubitablement, les "êtres" de fer de Ndary Lo ne sauraient nous faire penser à autre chose qu'à des gens qui prient ou qui rendent grâce. Et si c'était là le moyen par l'artiste trouvé pour personnellement rendre grâce? Dans l'univers de l'art, disons que toutes les stratégies sont permises.

 

 

 

 

R. Ndong

 

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LA LUNE N’A PAS TOUJOURS PLEURE

5 Mars 2011, 01:31am

 

Palmier        

 

Les étoiles l'ont jusque là toujours enviée, et même jalousée. Les murmures chevauchaient les nues et prétendaient que sans cette rondeur, sans sa belle circonférence, ses atours pâliraient sans aucun doute.

 

On chuchote encore qu’une nuit terre et ciel virent surpris une demi-lune comme d’habitude en ronde dans l’espace : fêlée, blessée, mais hiératique comme jamais. Seulement, en fille raisonnée qu’elle est, Lune résolvait certaines nuits de panser ses plaies. Plutôt que sa rondeur lumineuse, l’espace puis le temps rencontrent les ombres et les hommes connaissent même la nuit noire. Ciel et Terre inventent depuis des beautés bien pâles comparées à la lune alors restée chez elle soigner sa santé.

 

On peut craindre que ces faits n'engendrent nostalgie en ceux qui savent vite se troubler de culpabilité ou s’apaiser aidés de la fatalité. L’inconnu seul réussit à persuader qu’on a manqué ses plaisirs, ses paradis, par la faute des autres. Les hommes n’apprennent pas qu’ils sont maîtres de leur destin. C’est ailleurs là-bas, très loin, aux nues qu’ils cherchent la mère de leurs malheurs. Faut-il donc que cette lune ne leur ait pardonné pour poursuivre ainsi sa bouderie ! Les contenir parmi ces ombres, dans cette nuit qui dure, qui dure !

 

Voici cinquante ans, en Afrique, des Etats s’érigeaient en lieu et place des colonies françaises, anglaises, portugaises.

 

Une manière de mesurer le temps dans l’Afrique ancienne associait son cours au rythme de l’effort personnel. Les Beti, le rameau camerounais du peuple Fang, avaient accompli un cycle quand arrivait la saison sèche, saison des cultures et moissons. Une année avait passé. Ils continuent pour certains, c’est vrai rares aujourd’hui, de consigner l’avancement de leurs jours en Biseb, pluriel de éseb, la saison sèche.

 

La cadence des jours faisait donc que, à cinquante biseb, vous pouviez, sans que cela interroge quelque politique démographique ou sociale, être devenu grand-père ou grand-mère. Ceci et bien d’autres mobiles vous avaient introduit au monde des femmes, des hommes accomplis. On disait de vous que vous étiez Nya mor mvia.

 

Ces temps qui portaient d’autres valeurs, d’autres codes, nous évoquent-ils la lune blessée ( par qui donc, au juste ?) éteignant son phare sur le monde ? Les Afriques des cinquante ans jouent aux armes de mort, attisent les dictatures et ravivent toutes sortes d'autres souffrances. Une seule voie l’attend, selon  certains : l’impasse.

 

Trois, quatre siècles auront  juste suffi à éponger des esprits les prédictions alors déjà trompeuses sur les Afriques. Pour ne pas leur substituer, trop injuste sinon, le moindre avis encourageant.

 

La sagesse fang-beti recommande de toujours se garder de l’avis que les yeux livrent : ils sont si peureux ! Ceci marque la préférence des nomades de la forêt pour l’action. Si vous envisagez, en effet, le défi lancé par la forêt avant de le relever, peu s’en faudra que vous rebroussiez chemin, effrayé.

 

L’impressionnante tâche étalée devant nos regards pourrait beaucoup devoir à ce que  la politique subordonne tout à son contrôle en Afrique jusqu’ici. Et la politique ne recruta pas les fils de l’Afrique les plus sages. Et nombre d’occasions de galvaniser le talent, la compétence, l’exigence s’en sont allées, obscurcies par la bêtise et l’immodestie.

 

Peu de ces errements engage pourtant à prendre la pose dépitée, celle du découragé pour toutes excellentes raisons. Juste est-il de donner encore davantage d’entrain à cette action commandant seule la réflexion généreuse, la réflexion fructueuse.

 

La culture par exemple a très peu été animée en Afrique depuis les indépendances. Entendons par culture l’expression la plus large et la moins sclérosée des  donnés mentaux d’une collectivité. La contagion par les cultures prépondérantes engendre des variations de comportements chez les plus «  fragiles ». Un Africain de trente ans et moins a peu de chances de penser que la seule voie de succès est d’abord collective et qu’il serait en certaine mesure aussi responsable du sort de son pays, lorsqu’il choisit de ne plus y penser, que l’homme politique qui n’a de cesse d’être, lui, à protéger ses avoirs volés en Suisse. Un Africain né après indépendances risque peu de se convaincre que tous les savoirs sont indispensables dans leur complémentarité, leur globalité à qui pense, certes à raison, que la tâche n’est pas sinécure en Afrique…

 

La saison sèche est aussi saison pendant laquelle les hommes paysans de chez moi ménagent dans la forêt, sans abattre les arbres comme pour un champ de semailles, des espaces qui accueilleront les jeunes pousses de bananiers. L’ombre et le soleil les mèneront à maturité plus lentement, et tout aussi sûrement que les semis portés à mûrir en trois mois.

 

C’est cette forêt que la lune boude toujours les nuits sans lune, parce qu’on la fendit de moitié ( qui donc, enfin ?), qui sait à ce point travailler à l’avenir des hommes et femmes qui l’habitent.

 

La réalité n’a pas la simplicité d’un conte que les étoiles racontent à leurs enfants et à leurs petits-enfants, afin de leur enseigner comment être plus belles les nuits obscures. Lune qu’elles envient, même ravalée par sa moitié, réduite des trois quarts.

 

Les hommes, eux, en ont gardé le dicton qui veut que la lune n’a pas toujours pleuré.

 

Ils ne s’accordent toujours pas sur le sens à lui donner.

 

 

Ada BESSOMO

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