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Le blog d'Obili

Alain Mabanckou : écriture et subalternité

23 Avril 2010, 11:06am

Publié par obili.over-blog.com

PalmierDepuis quelque temps, Alain Mabanckou anime un blog (hébergé par le site http://www.congopage.com) dont certains commentaires font l’objet de vives polémiques, en l’exemple d’un billet caustique posté le 17 avril dans lequel l’écrivain congolais mettait en doute l’existence d’une littérature gabonaise. Récemment, on a pu y lire un entretien avec Michel Cadence, directeur de la maison d’édition Ndzé. A la question « comment s’opère la sélection des manuscrits chez Ndzé », l’éditeur-écrivain nous explique que, contrairement à ses collègues français, lui assortit souvent le refus d’un tapuscrit de quelques conseils généreux et conclut généralement sa lettre par les mots suivants : « Combien d’auteurs ayant obtenu le Grand prix littéraire d’Afrique noire dans ces dix dernières années avez-vous lus ? Inutile de me répondre, je sais en découvrant votre manuscrit qu’il n’y en a aucun. Lisez ! relisez ! Et quand vous les aurez découverts, reprenez votre texte, vous verrez que vous n’écrirez pas après comme vous le faites maintenant. » Nul ne devient écrivain ex nihilo. Nous souscrivons à l’évidence de M. Cadence. Le conseil prodigué ici reste néanmoins problématique, sinon pernicieux, lorsqu’il rattache le talent aux prix littéraires, souvent contrôlés par des lobbies parisiens. Combien de grands écrivains, encensés aujourd’hui, n’ont pas vu leurs œuvres rejetées au début de leur carrière ? Qu’on se souvienne de la grande « tapisserie romanesque » de Proust, parue plus tard sous le titre de A la recherche du temps perdu, refusée par diverses maisons d’éditions, dont Fasquelle et NRF, avant que le volume, Du côté de chez Swann, ne paraisse chez Grasset à compte d’auteur.

 

En renvoyant l’apprenti écrivain aux auteurs couronnés, M. Cadence pense forcément à son intervieweur. Il nous oblige à soulever la question de la dynamique esthétique qui sous-tend les romans à succès publiés par les auteurs francophones d’origine africaine. Evoquant la carrière d’Alain Mabanckou, Mme Diop des Editions Présence Africaine fait remarquer à juste titre que « son écriture a changé parce qu’il ne s’adresse plus au même public ». Au-delà d’une traversée des frontières artistiques due à une évolution personnelle, force est de reconnaître que la mutation est également dictée par des impératifs commerciaux. L’illustre fort bien, l’annonce par Alain Mabanckou de la sortie imminente d’un essai sur James Baldwin, projet conçu non de sa propre initiative, mais à la demande « d’un grand éditeur parisien »— y a-t-il meilleure illustration de la posture subalterne ?

 

En raison de la dictature du capital financier sur la création littéraire, l’écrivain africain en quête de succès travaille avec une idée obsessionnelle en tête : plaire au marché français. L’art entre ainsi dans le cycle du formatage et adopte la posture de la subalternité. Il s’agit de se mettre aux goûts d’un public qui semble avoir réduit le livre à un pur produit de consommation quand il ne le confine pas à un simple objet de divertissement. Pour ce public-là, il convient de créer des récits légers, sans épaisseur à l’instar des histoires cocasses d’un Verre Cassé. Des histoires aussitôt oubliées dès qu’on a refermé le livre. L’on comprend que certains écrivains africains contemporains versent dans l’art parnassien, qui n’a d’autre enjeu que sa propre essence. La seule préoccupation ici est d’ordre littéraire comme l’indique la suppression artificielle de la ponctuation dans Verre cassé.

 

La grandeur d’une œuvre, à mon humble sentiment, réside tant dans la maîtrise de l’art narratif que dans les problèmes philosophiques, existentiels et politiques qu’elle pose. James Baldwin est admiré en raison du pont qu’il établit entre « l’art et l’engagement ». On pense aussi, pour rester dans le domaine africain-américain, à Richard Wright, dont les œuvres romanesques (Un enfant du pays et Black Boy sont devenus des classiques) constituent une photographie à la fois réaliste et surréaliste des ravages psychologiques du racisme sur le Noir. En ce sens, les cris de colère des jeunes Français des banlieues, issus pour la plupart des familles émigrées, qui ont culminé dans les émeutes de 2005, semblent renvoyer en écho les angoisses de Bigger Thomas, le héros de Un Enfant du pays, lequel allait affirmer, anticipant le soulèvement massif des Noirs dans les années 1960, sa citoyenneté américaine par la violence. Dans la même veine, Toni Morrison est considérée comme une grande écrivaine pour son écriture, d’une beauté, d’une précision et d’une puissance éblouissantes. Mais son œuvre contient bien plus : la profondeur des problèmes ontologiques traités au travers des drames socio-historiques (tels l’esclavage) vécus par les Noirs. Ces quelques exemples tendent à montrer que la seule maîtrise du projet esthétique ne saurait être une fin en soi. L’écrivain sud-africain J. M. Cotzee le soulignait récemment dans un entretien au quotidien Le Monde, lorsqu’on lui a demandé, en rapport avec son livre Elizabeth Costello, si l’écriture romanesque ressortit à une simple activité divertissante : « C’est une question que tout auteur sérieux doit se poser à un moment ou un autre. Et la réponse doit comporter une réelle défense de la valeur – de la valeur éthique – de la fiction. »

 

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences

(Université de Reims)

Pour le magazine Journal de l’Afrique en Expansion

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