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Le blog d'Obili

Orphée négro

16 Avril 2010, 09:51am

Publié par obili.over-blog.com

   Dans sa mémorable préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française (1948), dirigée par Léopold Sédar Senghor, Jean-Paul Sartre associait la Négritude à une plongée dans les profondeurs de l’âme noire. Articulée dans une poésie puissante, révolutionnaire, surréaliste (surtout chez Césaire), la Négritude se déployait en un « dépouillement systématique », « une ascèse qu’accompagne un effort continu d’approfondissement ». Ainsi se dévoile l’expérience esthétique à laquelle nous convie Grégoire Biyogo dans ce récit, qui se lit comme une quête orphique à travers une ville frappée par un terrible cataclysme. La ville en question s’appelait Atlanta. Son nom fait écho à l’île de l’Atlantide grecque, dont la disparition au fond de la mer, à la suite d’une catastrophe géologique, était une réponse des dieux à la déchéance morale de ses habitants, « l’enflure malsaine » à laquelle les avait menés la recherche effrénée des biens matériels au détriment des richesses spirituelles.

     orphéeneg

    La lutte contre le mal appelait alors une punition radicale et devait précéder l’avènement d’un monde nouveau. Ce schéma narratif, l’appropriation du mythe platonicien, se situe en contrepoint du voyage d’Orphée négro à Atlanta. On le suit en compagnie de sa muse, Esméralda, qui se révèle d’un grand soutien moral (sorte de psychopompe) dans cette douloureuse « recherche de l’expression musicale et poétique de la phrase » en une contrée « où [jadis] parlaient les mystères » (p. 76). Le retour vers le royaume de l’enfance, à la poursuite du Graal des Atlantes enseveli sous les décombres, épouse quelque peu les contours d’une descente aux enfers, une traversée du « waste land » au bout duquel Orphée négro sera confronté aux fantômes du passé, dont Hoffenbach (Mvome Ekoh), le poète harpiste maudit et puni pour avoir offensé les dieux, puis le prêtre Aton, gardien du « livre des oracles de l’Atlantide ». C’est auprès d’Aton qu’Orphée négro lèvera le voile de son destin. Il devrait s’exiler, entreprendre un voyage intérieur pour préparer la renaissance d’Atlanta.

 

 

    Le récit, d’une lecture agréable, agrémenté d’une belle prose poétique, constitue aussi une réflexion sur l’art et le devenir de la culture dans un pays (Neverland) où on se livre à de véritables autodafés au sein des campus universitaires. Voilà l’horrible mésaventure qui est arrivée à la « maison des livres » d’Orphée négro et en fait un être inconsolable, « écrivant en fuyant et fuyant en écrivant sans trop savoir pourquoi » (p. 161). Certes, le « Cygne blanc d’Atlantide » peine à discerner la cause de son nomadisme, cependant l’errance apparaît, en réalité, comme une épreuve initiatique que doit surmonter « l’Albatros de l’Eternel » avant de pouvoir « instruire […] l’ère de la Renaissance » (p. 151). 

 

Marc Mvé Bekale

Université de Reims

Pour la Revue Afram Review

(Centre d’Etudes Africaines-Américaines)

 

Grégoire Biyogo. Orphée négro. Paris, L’Harmattan, Coll. « Ecrire l’Afrique », 2006, 164 p. 15 euros.

 

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