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Le blog d'Obili

Articles avec #litterature

Mongo Beti, ou les conseils à un jeune écrivain

15 Septembre 2011, 18:07pm

 africainssi 

Ouvrage posthume, Africains si vous parliez porte la signature de Mongo Beti. Qu’on ne présente plus. Ou presque, car il est toujours dangereux de présumer de la réputation établie d’un écrivain. La réalité du terrain n’a eu cesse jusqu’à ce jour de nous en convaincre.

En deux mots, rappelons donc que Mongo Beti (1932-2001) reste l’un des écrivains africains les plus sûrs et les prolixes de sa génération.

 

Originaire du Cameroun, Mongo Beti se signale en 1954 avec Ville cruelle[1] (sous le pseudonyme d’Eza Boto, chez Présence Africaine). Dès lors, le jeune écrivain ne s’arrêtera plus. C’est à son amour de l’écriture jamais démenti que nous lui devons Le pauvre Christ de Bomba (1956), Mission terminée (1957, prix Sainte-Beuve), Le Roi miraculé (1958), Perpétue ou l’habitude du malheur (1974), Remember Ruben (1974), La ruine presque cocasse d’un polichinelle (1979), Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama futur camionneur (1982), La revanche de Guillaume Ismaël Dzewatama (1984), L’histoire du fou (1994), Trop de soleil tue l’amour (1999), Branle-bas en noir et blanc (2000) en matière de roman.

Car l’homme fut aussi essayiste : Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation[2] (1972), Lettre ouverte aux Camerounais ou la deuxième mort deRuben Um Nyobé (1986), La France contre l’Afrique. Retour au Cameroun (1993) demeurent ses principales productions dans le genre.

Ce sont là merveilleuses et terribles procréations d’un intellectuel à l’idée fixe : dénoncer les abus de tout système oppressif, assassin, avilissant, aliénant, qu’il eut pour dénomination colonialisme, néo-colonialisme, impérialisme, dictature ou autre. Devoir ou mission qui ne va pas sans son corollaire, le rétablissement de la dignité humaine. Celle africaine en particulier, car la plus bafouée, depuis toujours.

Dans cette veine, le natif d’Akometan comprit très tôt la nécessité de se doter d’un porte-voix, d’une caisse de résonance, d’un amplificateur autrement efficace. C’est à quoi sa revue bimestrielle Peuples Noirs-Peuples Africains doit le jour.

Combat multiforme ? Pas précisément. Moyens, instruments de lutte diversifiés, plutôt.

Africains si vous parliez se présente donc comme une œuvre-bilan. Une œuvre-synthèse, une œuvre-arrêt sur image. C’est un recueil de textes, ces articles que Mongo Beti et ses collaborateurs, en tête desquels se placera éternellement sa compagne de toujours Odile Tobner, n’ont eu cesse de produire depuis 1978, date de naissance de la revue. Classés chronologiquement, les articles sélectionnés sont regroupés en six rubriques, qui vont de « Malheur aux peuples sans voix ! » à « L’exil et le retour » en passant par « Les médias et les intellectuels », « Francophonie, piège à cons », « Afrique, pompe à fric », « Dialogues avec le maître blanc ».

                                                      MongoBeti

Articles fort remuants, incisifs, instructifs, dérangeants, captivants à la vérité. Prenons celui-ci par exemple : « Conseils à un jeune écrivain francophone ou les quatre paradoxes de la francophonie ordinaire ». Plus qu’un article, il s’agit en réalité d’un discours que Mongo Beti prononça en avril 1981, à l’Université de Claramount en Californie.

Mais l’essentiel est ailleurs, dans ce que l’auteur nous dit de la destinée de l’écrivain francophone ordinaire. Que nous dit-il alors ?

« En premier lieu, (…) entraîne-toi à ne jamais traiter ce qui te tient le plus à cœur »[3].

Mais pourquoi ? Parce qu’on dénie à tout écrivain africain francophone d’évoquer dans ses œuvres tout ce qui a trait à son environnement mental ou existentiel. « Quel est le sujet qui brûle la plume d’un créateur africain francophone-en l’occurrence d’un romancier ? Eh bien, les drames traversés par son peuple ces dernières années. Drames terrifiants s’il en fut »[4] Or, voici que l’establishment intellectuel occidental et ses sous-fifres africains en charge des questions de production culturelles dressent partout où besoin est et de façon insidieuse des tabous thématiques.

Mais encore ?

« En deuxième lieu, je fis la confidence que voici à mon jeune interlocuteur pétri d’illusions : Ne t’attends point à être fêté, surtout si tu viens de publier »[5]

Car seuls sont au rendez-vous les boycotts des médias, la fuite des éditeurs et la présence discrète ou non des policiers, question de vous intimider. Point d’article dans les revues spécialisées, à moins d’avoir quelques accointances avec les habitués du sérail. Dur métier, indiscutablement.

« En troisième lieu(…) : Attends-toi à être le jeune écrivain africain, quel que soit ton âge.

En effet, les critiques de la francophonie, c’est-à-dire les critiques français, semblent ne pas savoir quoi faire de l’écrivain confirmé. C’est que tout se tient. Un peuple mineur peut-il avoir des écrivains majeurs ? Non, bien sûr. Ce serait une situation contraire à tous les principes du cartésianisme. Or, comme vous le savez, les peuples africains sont à jamais mineurs. »

Ce propos, malheureusement, repose sur une expérience vécue.

« Il y aura bientôt trente ans que je publie. Pourtant quand un média daigne m’envoyer un interviewer (cela arrive parfois quand même, sans garantie d’ailleurs de publication ou de programmation de l’interview ; il n’y a donc aucune contradiction avec ce que je disais en commençant), c’est comme par hasard toujours un très jeune homme, ou une très jeune femme, peu ou même point informés des problèmes de notre littérature. La conversation est si fastidieuse, les questions de mon interviewer si sottes que l’écoeurement ne tarde pas à me saisir. Me voici donc bien vite obligé de déclarer forfait et de renvoyer mon visiteur. » [6]

Enfin : « Attends-toi à mendier ta reconnaissance en tant que créateur auprès de ceux-là mêmes qui sont tes ennemis naturels »[7]

Mais pourquoi donc ?

« Nous sommes en effet toujours à demander aux éditeurs de l’ancien colonisateur de nous publier, à ses bibliothèques de nous inscrire sur ses fichiers, à ses libraires de vendre nos livres, à ses agents d’assurer notre promotion, à ses professeurs d’expliquer nos œuvres jusqu’en Afrique même, et surtout à ses critiques et à ses journaux de nous faire connaître en nous consacrant des articles, des recensions. Quel écrivain africain francophone n’a rêvé d’un article, fût-il un modeste écho, dans le Supplément Littéraire du Monde, le journal français le plus influent aussi bien en France qu’en Afrique ! Personnellement, je préfère me passer de ce privilège, que je tiens pour une faveur extrêmement compromettante ».

Mais encore ?

« Toute communauté qui ne s’est pas dotée d’institutions littéraires qui lui appartiennent en propre, qu’elle soit en mesure de contrôler à l’exclusion de tiers étrangers si bienveillants soient-ils, doit s’attendre à ce que ses écrivains se mettent d’une façon ou d’une autre au service d’organisations mieux pourvues, certes, mais en dernière analyse hostiles. Dans ce domaine-là, comme dans les autres, il n’y a pas de miracle »[8].

A bon écrivain africain francophone entendeur, salut !



[1] 1951 : publication de sa première nouvelle, Sans haine et sans amour, dans la revue Présence Africaine, dirigée par Alioune Diop

[2] A sa sortie, aux éditions François Maspéro, l’ouvrage est interdit par un arrêté du ministre de l’Intérieur français, Raymond Marcellin, sur la demande (suscitée par Jacques Foccart) du gouvernement camerounais.

[3] Beti (M), Africains si vous parliez, Paris, Homnisphères, 2005, p.111

[4] Id., ibid., p.111

[5] Id., ibid., p.113

[6] Id., ibid., p.115

[7] Id., ibid., p.116

[8] Id., ibid., p.116

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LE DEALER D’ IVOIRE.

2 Septembre 2011, 22:18pm

Pour Aminata et tous les autres.

 

 paysage12 case

 

                            Ne m’attends pas. Ne m’attends plus jamais, d’ailleurs. Il est midi et je t’écris de cette gêole où les caïmans côtoient les hyènes.  J’ai vraiment cru, au début, que j’étais l’objet d’hallucinations. J’ai cru qu’on m’avait drogué, jeté dans  un de ces comas où nul n’est jamais tout à fait inconscient, néanmoins. Je me disais moi aussi, que des caïmans parmi des hyènes, c’était incroyable, c’était impossible. Voilà pourquoi j’ai cru halluciner d’abord. Je dois te dire que dans ces cellules où nous suspendons aux vices aux virus nos vies nos pensées s’affolent très souvent. Elles débloquent, s’emballent plus que nos corps.

 

Ce qui m’intrigue tout de même je vais te le dire, entre nous. C’est que nous faisons tous le même rêve entre minuit et trois heures du matin. C’est l’heure où les caïmans et les hyènes sont entraînés loin de notre pénitencier. L’heure où ils ont faim, où l’on les sépare pour qu’il n’y ait pas ce carnage généralisé de l’année dernière. Les uns s’étaient jetés sur les autres, les ont déchirés le long des murs de la prison.

  crocodile

J’ai noté que plusieurs prisonniers paraissent alors soulagés et plus gais que d’ordinaire. Nous avons très souvent l’impression que les portes de la prison restent grandes ouvertes, qu’aucun maton n’est plus à son poste, et même que cette prison d’où je t’écris est un mauvais rêve, quand les caïmans et hyènes sont loin de nos murs. Un cauchemar qui s’est évanoui. Quand ils sont partis, il me semble souvent que nous seuls l’avions inventée dans nos têtes, cette prison, en regardant le ciel si bleu que nous en avons eu envie de le rougir un peu, pour l’emmerder, en nous transformant les uns les autres en caïmans et hyènes. Pourquoi, personne  n’a pu dire aux autres ici ce qu’il en sait. Personne. En tout cas dans notre rêve, commun, la nuit, un éléphant chenu s’arrache la défense gauche et la tend au directeur de la prison.

 

Le directeur est pris de panique, il se met à hurler, appelle au secours sa famille, qui jamais n’arrive, il court hurlant se cacher dans son bureau en nage, arme là-bas un fusil d’assaut dernier modèle et sort tirer en l’air des heures durant, voyant peut-être que l’éléphant a disparu entre-temps.

 

Ada Bessomo

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Marc Mve Bekale : la mémoire est pour moi un jeu d’écriture

17 Mars 2011, 20:04pm

 

mvebekale

 

Marc Mve Bekale est aujourd'hui un écrivain, essayiste prolixe au regard dense, qui se démarque par une quête constante de liberté. Il y a huit ans, à l'entame de son chemin d'auteur...

 

Vous commencez votre parcours d'écrivain par un essai portant sur l'herméneutique fang, ce n'est pas courant…

 

Marc Mvé Bekale : je tiens à recadrer la question. Mon premier livre ne porte pas sur une herméneutique globale de la culture fang (peuple d’Afrique centrale que l’on rencontre au Cameroun, au Gabon et en Guinée-Equatoriale). J’ai d’abord cherché à sortir de l’oubli une œuvre fascinante, celle de Pierre-Claver Zeng, dont j’ai véritablement découvert la splendeur en Europe. La particularité de ce travail réside dans l’approche, car j’ai essayé d’arracher le chant de Pierre-Claver Zeng à la vision « folkloriste » souvent d’inspiration ethnologique, courant dans l’interprétation de la littérature traditionnelle africaine, pour l’examiner dans son rapport avec l’ontologie du peuple fang. Zeng a réussi à dire l’essence de l’homme fang en s’appuyant sur ce qui révèle mieux l’Être : le verbe. La poésie de Zeng est géniale. Elle est portée à la fois par une impulsion orphique et prométhéenne. Orphique parce qu’elle chante la beauté du monde dans une langue inspirée. A d’autres moments, le chant de Zeng est une épopée révolutionnaire, ce qui le rattache au mythe prométhéen dans la volonté de lutter contre les forces supérieures (divines, sociales et politiques) qui écrasent l’individu. J’ai examiné ce chant sur un double aspect : la structure thématique et la structure prosodique. Le travail était une approche inaugurale qui appelle nécessairement des analyses plus exhaustives.

 

Avez-vous craint que l'approche même de votre travail ne le ferme déjà à d'autres que natifs de la culture fang ?

 

MMB : en aucune façon ! Tout en donnant de la  substance, de l’épaisseur à la notion d’africanité, mon travail est davantage une ouverture vers l’autre. J’ai quelque peu voulu sortir Zeng du « sanctuaire fang » pour le révéler au monde. L’herméneutique devient de ce fait un partage, un rite de célébration, un voyage menant à la découverte d’un petit coin de l’âme fang. Il a fallu néanmoins recourir à toute une armada théorique pour montrer l’extraordinaire travail de création que déploie Zeng. En outre, je propose une traduction des chants à la fin du livre. Ce qui confirme l’idée de partage. Beaucoup de lecteurs l’ont ressenti et me l’ont dit.

 

Quelle fut la réception de cet essai ?

 

MMB : l’essai porte sur une langue peu connue. Ceux qui l’ont lu, pour la plupart des universitaires, ont apprécié l’entreprise. Je crois que ce genre d’ouvrage est beaucoup plus pour la postérité. La poésie de Zeng est un lieu de mémoire. Et en la consignant par écrit, j’ai voulu l’inscrire, comme je l’indique dans l’introduction de mon livre, dans la permanence qu’offre la trace écrite. Au Gabon, les langues nationales sont prises comme option dans les collèges. Je crois que cet ouvrage pourrait être un bon support pour les élèves qui auraient choisi d’apprendre le fang.

 

Le roman Les limbes de l'enfer expose, parmi d'autres, le thème de la mémoire. Vous le traitez à partir de la culture fang, cela vous a-t-il apporté un regard nouveau sur la question?

 

MMB : le regard d’un « creative writer » n’est jamais figé, du moins c’est ce que je soupçonne. Il est inventif et plein de fantaisies. La mémoire en question est davantage imaginaire, parfois créée de toutes pièces, voire fantasmée. Il ne s’agit pas de la mémoire telle qu’elle est transcrite chez des auteurs comme Chinua Achebe ou Ayi Kwei Armah. Ma fictionnalisation de la mémoire est plus proche de la stratégie d’appropriation à la Toni Morrison. Sauf à des rares exceptions, je crois surtout que la mémoire est pour moi un jeu d’écriture : je m’amuse surtout avec les personnages de l’épopée fang de la même façon que je détourne les proverbes, les contes, les légendes fang (je m’en sers comme insert diégétique), leur donnent un sens délocalisé, donc personnel. L’appropriation de la mémoire se fait non seulement sur l’histoire fang, mais aussi à partir de la construction des versions imaginaires (détournement de l’histoire officielle) des grands événements ou réalisations du passé (cf. l’histoire d’Ogodong Ulysse sur le Château de Versailles ou sa version de la guerre d’Indochine, etc.) En un sens, j’essaie de faire parler ce que Paul Ricoeur appelle la « mémoire empêchée », qui prend parfois la forme du récit fantastique. Les histoires s’emboîtent ainsi dans Les Limbes de l’enfer, parce que l’écriture est d’abord une activité ludique. Enfin, je dirai qu’il y a peut-être une autre explication à ce jeu : si la mémoire africaine (fang dans mon cas) doit être préservée, comment puis-je le faire en usant d’une langue étrangère ? Etant donné que cela me semble impossible, alors autant jouer. Je tiens cependant à rassurer les Africains. J’ai actuellement en chantier un recueil de proverbes, de contes et légendes en version trilingue (fang-français-anglais). Ce recueil sera ma contribution à la transmission de l’héritage.

 

Le livre propose aussi la ronde des générations africaines autour de la mémoire. La question de la transmission vous est-elle si chère ?

 

MMB : on dirait que je viens de répondre à cette question. Je ne crois pas pouvoir transmettre le monde fang par des récits fictifs en langue française. Je refuse l’illusion de la négritude. Sur la question de l’héritage, je suis irréductiblement essentialiste. C’est pour cela que j’ai plusieurs registres de travail. C’est aussi pour cela que j’ai opté, dans le cadre de la transmission du petit héritage dont je suis dépositaire, pour le trilinguisme. Le roman est un espace de la parole recréée, un moyen d’expression plus individuelle. J’y rêve en réinventant le passé. J’y dis parfois mes frustrations et mes colères. J’y mène des procès et des combats. Je crois que mon orientation tend davantage vers une synthèse entre le radicalisme des écrivains comme Richard Wright, Ayi Kwei Armah et le réalisme magique de Toni Morrison. Vu l’état actuel du continent africain, peut-être devrions-nous nous servir de l’écriture comme d’un « glaive magique ». Je crois que l’une des dimensions de mon projet littéraire est contenue dans les mots d’un personnage au nom d’Al, qui veut écrire le roman « des droits de l’homme », et du « coup de poing » sans sacrifier à la magie du monde africain.

 

Relire le monde par le prisme des cultures africaines est également présent dans les Limbes de l'enfer. Je parle bien des cultures africaines.

 

MMB : votre question renvoie sans doute à la première partie de mon roman : « Echos troubles des limbes ». Tout regard sur les choses se fait sous la médiation de ce que Charles Johnson appelle « Lifeworld », terme qu’il emprunte à Husserl. Le fils interroge le père sur le mystère de « l’immortalité », présent dans l’épopée fang. La réponse appelle une périlleuse traversée de l’Afrique, un peu comme dans Ten Thousand Seasons d’Armah. Les versions de la migration du peuple fang et de ses mythes vont s’affronter. Il y a celle des conteurs anciens et celle laissée par un explorateur français, Père Colombey. Chaque version obéit bien sûr à un prisme.

 

 

Propos recueillis par Ada Bessomo

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LE GARS DE LA CEDILLE

29 Septembre 2010, 17:13pm

 Première partie 

 

 

    cedPar terre, épousant les déchets, des mots couchés sur des cartons éventrés.Cartons étalés qui sont lit ou trône de ces mots. Mots entassés, escortés par des pages ridées, burinées par les pluies, les soleils qui vont et viennent ici sans jamais sourciller. Par terre, au ras des ordures, des idées regroupées telles des rebellions armées. Des idées prises à partie par une météo acariâtre. Il pleut dans mon pays plus que de mesure. Il tombe ici des idées comme larmes de rage d’un ciel toujours bleu pourtant. Par terre des pages rebelles qui prirent le maquis depuis longtemps. Le maquis, oui, entendez bien. Des pages, des livres qui ont veillé la parole ailée mieux que toute armée. Les maquisards ici sont d’abord livres que l’on vend au plus près des poussières, à même la terre. 

Le mot maquis est ici une déclaration  claire à souhait. On dit maquis chez moi comme pour dire suicide. On dit maquis pour nommer le mépris de ceux qui vous regardent de haut, parce que rampant vous vivez, vivez à terre. Vous êtes à terre, disons-nous ici pour cela. A terre, parmi cafards et cancrelats. Allons donc, riez un bon coup. Que dites-vous ? Les cancrelats ne rient pas…Ils pullulent plutôt, les cancrelats. Dans les chambres, doublures des vestes, poches des pantalons... Les cancrelats sont chez eux au maquis. Ils ont envahi les librairies du pays. Même la mieux fournie, la plus grande, la plus industrielle librairie du pays est d'ailleurs mitée, rongée par des cancrelats. Même La cédille est aux mains de ces cancrelats ! Je veux bien vous croire.  Etant moi-même un cancrelat.

 

             Pourquoi les cancrelats d’abord ? A cause de lui et ses manies de taré. C’est un écrivain, paraît-il. Un dangereux, qu’ils disent ici. Les cartes d’identité mentent toutes dans ce pays.  Pierre n’est certainement pas Pierre. Pierre pourrait être  Alexandre si vous fouillez bien. Il est elle pour peu qu'on y songe. Vous aussi, gars du Poteau, serez toujours des dangereux. Ce que vos cartes d’identité ne disent surtout pas. Les pièces officielles ressemblent aux dirigeants de ce pays. Formatés pour masquer le cœur de ces terres, noyer l’âme de ce pays, étrangler son amour de la parole ailée. Ils l’ont nommée rébellion, la parole ailée, pour la connotation sanguinolente du mot dans nos ignorances, et tout ce qui lit, tout ce qui est livre ou s’ouvre sur une insolence de talent est dit rébellion par les dirigeants. Ils nous fabriquent à la place hagiographies, légendes et mythes jaillis de leurs folies.

 

On appelle Poteau l’art de vendre du livre d'occasion ici. Je suis Camerounais, et peu d' attaches me lient au français, ce qui est fort bien. Je dis ça pour m’assurer qu’un écolo du style ou de l’étymo ne présentera pas bientôt la Grèce ou Rome à mes camerounismes. Le poteau c’est le livre camerounais trouvé par terre. Mais le livre rebelle. Mais le livre majoritaire, éloquent, malin, essentiel, vital. Le livre maquisard, le livre cancrelat.  Dites donc à ce ministre, amateur de bons mots, qu’il fut aussi des cancrelats. Passant par ici, Yaoundé, vous verrez comment réagissent les cancrelats ministres devenus. Le cancrelat de ministre, jadis nourri par le poteau. Il aura la répartie des coqs effarouchés. Voudra vous picorer. Vous le cancrelat aujourd’hui.  Le vendeur au Poteau.  L’ami de Tchicaya U’tamsi. Tu me manques, vieux. Michèle Rakotoson m’a parlé de toi, vieux père. J’ai ri comme pas possible. Depuis, pour moi le meilleur c’est toi, man. Bien sûr Jean-Jacques Beylac m’a dit la reconnaissance qu’il te doit. Il te doit son Max Pol Fouchet, Le cœur biseauté.

 

C’est au poteau que je t’ai connu. Par terre tu étais, parmi déchets et pas qui lacéraient le sol. Et ton livre avait titre Les cancrelats. Nous t’appelions tous le cancrelat deux mois plus tard. Tous autant que nous étions, gars du poteau de Yaoundé, au pied des marches de la cathédrale que nous avions réquisitionnées, urgence oblige. J’ai pour la première fois approché l’économie du livre de dernière main alors que j’entrais en terminale. Il s’appelait Pablo, mon mentor, mon coach, le gars qui m’introduisit dans le monde des libraires de la rue. Là où les livres sont rangés sur des cartons, ou couchés sur des feuilles de plastique. N’allez pas croire que notre condition était alors misérable, non. Années quatre-vingts. Le deuxième président du pays en vingt-trois ans d’indépendance nous offrait ses belles promesses. Je vivais dans un de ces quartiers surgis de la pauvreté et d’une rage irrépressible de la fuir au plus vite. Lui, semblait avoir découvert dans cet endroit aux frustrations s’amoncelant jour après jour, des trésors d’ingéniosité et de philosophie dans la vie. Toute la ville l’appelait Pablo. Ce nègre aux yeux verts a toujours été curiosité pour moi. Taciturne avec les adultes, il n’a jamais manqué de m’arroser de mots chaque fois que je l’ai rencontré. Pablo vivait de débrouilles multiples, aujourd’hui le taxi clandestin, demain le repos forcé, après-demain le poteau.

 

On peut vivre de tout et très vite se tailler un carré d’or au soleil de nos indépendances. S’essayer à la vente à terre du livre est autre chose. Au fond, même la passion y est  interdite, pour couper court. C’est ce que j’ai très vite appris de Pablo le jour où je l’ai trouvé dans son lit un matin. Il m’avait demandé la veille de passer chercher de quoi défendre mes chances pour des études qui me mettraient plus tard hors d’atteinte de la misère. De l’argent afin de constituer dossier de candidature dans des universités françaises. Il était couché lorsqu'il m’a demandé si j’avais des livres de classe à lui vendre. J’allais découvrir que les cancrelats sont une espèce qui vit de peu et apporte énormément à l’environnement de mon pays. Se constituer un fonds de livres exige une imagination atypique. De celle-ci dépend le statut du vendeur au poteau.

 

Deux catégories principales de gars du poteau existent. Le vendeur occasionnel, qui, vacances arrivées s’assure un pécule pour l’année à venir. Très souvent élève ou étudiant, il ne propose d’habitude que des manuels scolaires aux parents et élèves dont il est l’unique recours. Il aura aussi appris auprès de quelque frère ou ami comment négocier l’achat d’un livre très bien conservé, comment se procurer les diverses listes de livres des différents établissements de la ville, de la région ou même du pays. Pablo n’oeuvrait pas dans cette classe de poteau. Il était de ces gens du poteau que le livre d’occasion mobilisait toute l’année, de manière permanente, même parmi mille autres occupations. C’est le livre seul, et le livre dans tous ses états, passez-moi l’expression, qui les intéresse. Le vendeur du poteau connaît les livres comme très peu d’hommes le font ici. Il est d’abord amoureux de la parole. Connaît en général Brassens au bout des doigts, et se distingue par une fréquentation presque quotidienne des essais politiques. Ce qui le rend très souvent méfiant envers tout le personnel politique d’ici.

 

Les artères principales de la ville de Yaoundé sont les lieux les mieux indiqués à l’exercice de la librairie du poteau. Ma ville poussa pareille à l’essentiel des autres modernités africaines. En désordre et avec force incongruités. Cette ville sans eau où il pleut sans cesse, de l’avis de Mongo Beti, possède un cœur de plus en plus serré. Serré entre immeubles que le temps lézarde toujours un peu plus. Au pied de ces immeubles, nous disputons la chaussée aux quatre roues et bipèdes agglutinés là pour toutes sortes d’affaires. Les livres dans des sacs de sport, des sacs de toile, ou des cartons doivent être rangés sur le lopin que chacun aura gagné à la sueur de sa patience ou de son ancienneté.

 

Mon premier jour de poteau ne m’aura pas laissé de souvenir impérissable. J’aurai davantage été impressionné par le nom que Pablo avait donné à son bout de sol, son fonds de commerce à même la poussière. La cédille. Nous sommes arrivés vers six heures du matin. Suffisamment tard pour espérer proposer ses livres au premier rang des crieurs. Au poteau, comme partout ici quand vendre ne se fait pas en lieu fermé, nul n’est bon vendeur s’il n’est en même temps rabatteur et crieur. Hommes politiques, journalistes, perdent leurs charmes au poteau pour cela. Nous jugeons souvent leurs qualités d’orateurs bien médiocres pour des gens censés convaincre par la magie du verbe. S’il faut vendre un manuel scolaire, la différence s’obtient aussi par le bagout. J’ai vu faire Pablo. Un as de la prise de contact. Lui, pourtant très économe de sa parole d’habitude, se muait en boute-en-train du tonnerre devant les passants. Le Cameroun possède deux cent trente-sept langues dites nationales. Deux langues bombardées officielles, celles qu’il nous faut parler et écrire au nom du développement et d’autres choses : le français et l’anglais. Et puis il y a le pidgin, cette langue qui mêle l’anglais du colonisé aux langues locales. Le libraire du poteau voit ses ventes grimper ou stagner selon qu’il sait parler au client. Il doit savoir le convaincre qu’il est la bonne personne pour trouver en très peu de temps les livres recherchés. Nous ne parlons pas tous comme il faut anglais ou français. Les clients viennent très souvent de l’arrière-pays, avec des listes de manuels dont ils ne savent pas grand chose. Quelle édition antérieure le professeur pourra-t-il accepter ? Les parents, l’enfant pour qui on achète les manuels pourront-ils se satisfaire de l’état des livres que leur bourse aura pu acquérir ? Tous ces éléments, j’ai vu Pablo les  mener avec l'incomparable talent du polyglotte. Employer le bon ton, la bonne langue pour vendre les bons livres…de manière à en soutirer quelques bénéfices. 

 

 Ada BESSOMO

 

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Alice Endamne au-delà du Gabon

4 Août 2010, 15:12pm

NyingoneAlice Endamne est une écrivaine gabonaise qui a grandi en Europe et vit depuis dix ans aux Etats-Unis. Elle est déjà l'auteure de deux romans aux editions Jets d'Encre.

 

 

Croyez-vous aux amours impossibles, Alice Endamne?

 

Je pense que l'amour en soi n'est jamais impossible.  Bien sûr, il y a toutes sortes de barrières culturelles que nous créons autour de nous-mêmes et de nos enfants et cela peut rendre certaines relations difficiles. Dans mes deux livres, on voit l'évolution de la relation entre Laetitia et Stéphane qui, au début, est compliquée à cause des origines et des idéaux des protagonistes (C'est demain qu'on s'fait la malle) mais elle devient, par la suite, une relation simple entre une jeune femme et un jeune homme qui va quand même subir plusieurs obstacles, parce que les hommes et les femmes, on le sait bien, ce n'est pas toujours facile (Garçons et filles). Donc, je répète: l'amour en soi n'est pas impossible mais savoir préserver cet amour envers et contre tout n'est pas toujours possible.

 


Comment avez-vous fréquenté le personnage skinhead, Stéphane Pellerin,  de votre roman?

 

Pendant mon adolescence, j'ai vécu à Perpignan, dans le sud de la France. L'année où je suis entrée au lycée (comme pour Laetitia et Stéphane, c'était en 1989), le phénomène d'extrême droite était très poussé dans notre coin de la France. Il y avait plusieurs élèves qui étaient ouvertement skinheads (tête rasée, blouson bomber's, chaussures Doc Martens) et j'ai pu en côtoyer un dans ma classe. Je ne me souviens pas qu'il m'ait jamais adressé la parole mais le souvenir de ce garçon distant ne m'a pas quittée. A l'époque, je me demandais pourquoi et comment ces jeunes hommes-là pouvaient juger les gens de ma couleur sans en connaître un seul. Quand l'idée du roman m'est venue, je me suis tout naturellement inspirée de ce garcon. J'y ai également ajouté un mélange de garçons que j'ai connus.

 


Quelle Afrique est celle que vous présentez dans vos romans?

 

Celle que je connais bien sûr. Dans C'est demain qu'on s'fait la malle, Laetitia parle des étés passés à Libreville à ecouter le chanteur Akendengue et à se balader pieds nus dans les bas-quartiers. Le Gabon est mon pays d'origine et j'en suis très fière.  Pour avoir passé six belles années à Libreville dans mon enfance, j'en garde énormément de souvenirs. J'y retourne quand je peux. Par ailleurs, dans Garçons et filles, l'un des protagonistes, un  noir américain, se rend au Ghana pour la première fois et cela m'a beaucoup amusée de discuter des appréhensions de ce jeune Occidental (il décide notamment d'entreprendre un “régime Afrique” sans produit laitier, pour s'habituer à la nourriture de là-bas) mais aussi de ses attentes (descendant d'esclave, il pense être accueilli comme un enfant qui rentre au  bercail, ce ne sera pas le cas), puis finalement de son séjour à Accra.

 

Chester Himes pensait que le noir américain était l'être le plus complexe qui soit, du fait de son histoire.  Diriez-vous la même chose de  Laetitia Obame?

 

Il est vrai que l'histoire des noirs américains a été semée d'embûches mais cela a également été le cas pour les Sud Africains, les Antillais, et tout autre peuple qui a été agressé physiquement et moralement à un  moment ou un autre de son histoire. Il ne faut pas oublier que Laetitia est tout de même une jeune fille privilégiée, une fille d'intellectuels qui a grandi, non pas en HLM, mais dans un pavillon. Et, à vingt ans, elle est étudiante dans une université prestigieuse des Etats-Unis et se destine à une carriere en diplomatie. De plus, née en France dans les années 1970, elle est trop éloignée de son histoire africaine pour comprendre la complexité de son peuple. Elle ne porte donc pas de souffrance “historique.” Pourtant, elle ne connait pas vraiment ses racines et ne sait donc pas qui elle est.  Il y a donc bien une complexité qui existe  en elle.  Grandir dans un pays qui n'a pas l'air de vouloir de vous à cause de votre couleur n'est pas chose facile. C'est d'ailleurs pour cela que son désir, dans C'est demain..., c'est de s'en aller afin de comprendre enfin son identité. 

 

Comment mettez-vous à profit vos racines gabonaises dans vos écrits?

 

Mes racines influencent forcément tout ce que je fais, notamment mes histoires. Par exemple, dans mes deux  romans, Laetitia (personnage tiré de ma propre expérience) parle souvent de son pays d'origine, le Gabon. Un écrivain a tendance à écrire ce qu'il connait et c'est aussi le cas pour moi mais quand j'écris, je ne veux pas me limiter au fait d'être une femme originaire du Gabon. Je ne pense pas à mes racines dans ce sens. Ce qui m’intéresse d’abord c’est d’écrire quelque chose que j’aimerais lire. Je me concentre sur mon histoire, mes personnages, sur les virgules et sur les points. Un écrivain est un écrivain, pas un écrivain gabonais, suisse ou sénégalais. Par exemple, dans le roman que je suis en train d'écrire, les personnages principaux viennent du Sénégal, du Congo, des Antilles et de France.  Même si je privilégie les histoires avec des personnages d'origine africaine,  ce qui compte vraiment c'est que ces histoires puissent être lues et comprises par tous. 

 

Etre édité est souvent une aventure, comment y êtes-vous parvenue?

 

Ce que je vais vous dire c'est ce qu'on m'a dit bien des fois quand je me suis lancée dans cette aventure. J'écris depuis longtemps mais ce n'est qu'en 2002 que j'ai eu envie de partager mes histoires. On m'a conseillé de perséverer et c'est ce que j'ai fait. J'ai envoyé mon premier manuscrit à une trentaine de maisons d'édition en Afrique et en Europe ; aucune n'en a voulu. Jusqu'à ce jour, ce manuscrit n'a toujours pas été publié. Mais ce que je n'oublierai jamais c'est qu'un éditeur a pris le temps de l'analyser et de me dire qu'il manquait d'authenticité. Et c'est cela qui m'a poussé à écrire C'est demain qu'on s'fait la malle. Je me suis dit que si on reprochait à mon premier manuscrit de manquer d'authenticité, j'allais écrire une histoire narrée à la premiere personne qui s’inspire de mon expérience personnelle. Je ne pouvais pas faire plus authentique que cela! J'ai envoyé ce manuscrit-là à une douzaine de maisons d'édition. Je recevais des commentaires très positifs mais personne ne voulait le publier. Je croyais tellement en mon livre que j'étais prête à me lancer dans l'auto-publication et c'est là que la directrice des Editions Jets d'Encre m'a envoyé un email pour me dire qu'elle voulait publier C'est demain qu'on s'fait la malle. Garcons et filles étant la suite de C'est demain, je l'ai tout naturellement proposé à la même maison d'édition.

 

Propos recueillis par Ada BESSOMO

 

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Le voyage au bout du silence

9 Juillet 2010, 14:16pm

Panorama critique du roman gabonais (I)

 

Ludovic OBIANG

 

        


Près de trente ans depuis la parution du premier roman officiel de la littérature gabonaise - cette expression étant utilisée ici en dehors des questions épineuses de la sociologie littéraire - le constat reste toujours celui d’une discrétion étonnante du romancier, sinon de l’écrivain gabonais en général. Malgré l’émergence épisodique de quelques textes de qualité variable, malgré la pugnacité de certains pionniers, malgré les bonnes dispositions de quelques nouveaux, cette littérature végète encore dans un certain anonymat. Pourtant, ces derniers jours, la vitalité manifestée par l’UDEG (Union des Ecrivains Gabonais) témoigne d’une volonté collective, sinon politique, de combattre enfin les maux qui empêchent l’éclosion d’une véritable institution du livre et de la littérature. Il semble à observer ce regain d’enthousiasme que le roman gabonais soit prêt de sortir des oubliettes où l’avaient muré les premières anthologies de littérature négro-africaine.

 

Ca existe ça ?

 

            A un étudiant qui lui soumettait un projet de thèse portant sur la littérature gabonaise, un spécialiste des plus éminents de littérature africaine n’avait pas craint de répondre : « ça existe, ça ? ». Au-delà de la boutade un rien péjorative, il fallait bien sûr voir la confirmation d’une insuffisance sur le plan de la notoriété internationale et corrélativement, le point de départ d’un questionnement : qu’est-ce qui contrarie l’expansion de la littérature gabonaise et l’empêche de se hisser au rang des littératures qui ont fait jusqu’à présent le renom de l’Afrique ? En attendant d’approfondir ces questions qui ont trait nécessairement à des problématiques complexes de sociologie littéraire et de psychologie sociale, il importe déjà de faire un recensement de ce qui a pu être accompli jusqu’à présent - au moins sur le plan du roman - et des espoirs que ces premiers acquis laissent entrevoir.

 

Histoire d’un précurseur oublié

 

            Tout commence en 1971 avec un court texte dont le titre rappelle les romans d’Hector Malot. Il s’intitule Histoire d’un enfant trouvé* et il est l’œuvre d’un professeur d’anglais nommé Robert Zotoumbat. Ce texte relate la maturation pathétique de Ngoye, un orphelin de père et mère. Recueilli en plein temps de famine par un colporteur charitable, l’enfant grandit en découvrant au fur et à mesure l’animosité que lui vouent sa marâtre et son demi-frère. Cette hostilité va atteindre son paroxysme lorsque le bienfaiteur meurt en cédant à son fils adoptif le commerce qui a fait sa prospérité. La mère ourdit alors l’empoisonnement du jeune homme. Il y échappe miraculeusement, mais le poison est absorbé par son demi-frère. Accusé du crime, il ne devra sa survie qu’à la bonne foi du tribunal indigène, mais il conservera de ses déboires le sentiment d’un profond désenchantement. Il y a là certainement la trame possible d’un roman, mais le texte hésite plutôt entre la nouvelle et le conte. Par son volume certes (58 pages), mais surtout par la présence de composantes habituelles du récit court. Le personnage de l’orphelin en bute à l’hostilité de sa marâtre. La structure en miroir qui oppose le héros et son mauvais double dans une évolution aux finalités inverses. Le narrateur-narrataire et l’encastrement de l’histoire principale. Dans l’ensemble, ce texte manifeste les forces et les faiblesses d’un texte précurseur. A son crédit, il y a bien entendu le mérite de l’initiative, mais aussi sur le plan thématique, la peinture du vécu quotidien et des mœurs indigènes à la façon d’un Félix Couchoro. Ce n’est pas que les valeurs caractéristiques de la littérature négro-africaines soient entièrement bannies (conflits des cultures et des générations, critique de la situation coloniale), mais ici l’intérêt est d’abord porté sur le récit d’un destin particulier, sans obsession de son caractère universel ou symbolique. Toutefois, la fonction idéologique de l’écriture demeure. Elle transparaît à travers certaines remarques qui affirment de façon souvent maladroite le souci didactique et éthique de l’auteur (p. 6). C’est là une des faiblesses patentes du texte, à laquelle il faut ajouter certaines caractérisations maladroites et l’inévitable caractère ethnographique des descriptions et des précisions (pp. 30-31). Ce sont là des errements naturels, de ceux qu’une pratique régulière de l’écriture et un affinement du sens critique aurait pu corriger à terme. Mais comme pour de nombreux auteurs africains la carrière de Zotoumbat s’est arrêtée dès son envol. Il se sera limité à un rôle de simple précurseur, attendant de la génération suivante qu’elle assume le relais. Dans ce sens, il aura fait au moins deux émules : Okoumba-Nkoghé et Angèle Rawiri.

 

Les premiers peintres de la réalité sociale

 

            Il faut attendre près de dix ans pour voir paraître Elonga (1980), le second roman officiel de littérature gabonaise. Il connaît une promotion relativement importante du fait de la personnalité de son auteur, Angèle Rawiri, fille d’une des personnalités politiques les plus importantes du pays. Ce double caractère de femme et nantie confère à l’œuvre une dimension que ne justifie pas toujours sa qualité intrinsèque. C’est l’histoire d’un métis hispano-gabonais nommé Igowo qui une fois de retour sur sa terre maternelle d’Afrique est en bute à l’hostilité ouverte de son oncle Mbomba. Il connaît une déchéance progressive en perdant tour à tour sa femme, son fils, son emploi. Il aura été le damné de l’enfer (élonga) que représente la ville africaine moderne, confluence des valeurs sociales les plus nocives. Il y a là un témoignage précieux des ravages que peuvent causer le fétichisme et la superstition dans une société fragilisée par plusieurs années de domination coloniale.

 

Cette prédisposition au réalisme se confirme trois ans plus tard (1983), avec le roman G’amèrakano (Au carrefour) dont l’héroïne Toula représente une sorte de Maïmouna moderne. Comme sa lointaine consoeur, elle effectue le même itinéraire cyclique de la rupture et de l’aliénation. Plusieurs années après avoir quitté son pauvre bidonville pour le faste des grands quartiers de la capitale, pour le clinquant des soirées huppées, pour la prodigalité des amants nantis, Toula reviendra humblement à ses origines. Mais contrairement à Maïmouna, se sera pour sombrer dans une prostitution encore plus avilissante.

 

Autrement, l’œuvre pêche par certains travers qui, à l’époque, lui auront attiré les foudres de la critique universitaire : de la naïveté et de l’indécision dans le style ; des insuffisances de grammaire et de syntaxe regrettables à ce niveau de l’écriture ; et la prépondérance du discours réformateur, moraliste, impropre à rendre souvent le caractère expérimental de l’écriture romanesque. Autant de faiblesses qu’elle aura à cœur de corriger dans le troisième volet de son triptyque romanesque, le conséquent Cris et fureurs de femme (1989) où s’affirme une direction d’écriture envisagée dès G’amèrakano et à laquelle son statut de femme intellectuelle la prédisposait : la question ardue de la condition féminine en Afrique subsaharienne.

 

            Mine de rien, l’apassionata gabonaise aura réussi à occulter à son arrivée l’avènement simultané d’un autre peintre de la réalité librevilloise et tout aussi prolifique, il s’agit de Okoumba-Nkoghé, professeur de lettres à l’Université Omar Bongo. Plus poète que romancier, Okoumba-Nkoghé vient selon ses propres dires au roman par un souci de notoriété et d’écoute[1]. Il publie coup sur coup trois romans (Siana, La mouche et la glu, Adia), suivis plusieurs années plus tard par La courbe du soleil, inspiré par les événements qui vont accompagner l’ouverture du Gabon à la démocratie.

 

             Tout autant que celle de Rawiri, la prose de Okoumba-Nkoghé s’enracine dans un vécu social dont elle se veut d’abord le reflet et bientôt l’inspiratrice. L’aventure commence au plan de l’écriture avec La mouche et la glu, publié aux prestigieuses éditions Présence Africaine. Ce roman qui reste certainement le meilleur de Okoumba-Nkoghé, de par son accent sincère et son effort d’évocation, relate les amours impossibles de deux jeunes gens, Nyota et Amando, pris entre l’enclume d’une modernité cynique et le marteau d’une tradition dévoyée. Avec le dyptique suivant (Adia, Siana), le romancier en vient à une peinture des méandres acerbes de la vie citadine, au cœur des ambitions carriéristes et des frustrations sociales. Mudenle l’antihéros de Adia végète depuis son retour d’Europe, au point de sombrer dans l’alcoolisme et le crime. Il en vient à se constituer assassin pour vivre. Mais rongé par le remords, il finira par se suicider. Il est en cela la variante parfaite de l’opposant Ngombi le père de Nyota (la mouche et la glu) et du funeste Umangui, hostile à l’orphelin Siana. Ce n’est pas pour autant que Okoumba-Nkoghé rompt avec le paradis de l’enfance et ses idylles voluptueuses. Dans Siana, il parvient à fusionner ces deux orientations par le biais d’une remontée profonde dans le souvenir. Siana le jeune médecin, se remémore avec émotion ses amours enfantines avec Solo fille d’un riche gendarme. Dans Adia, Saele, épouse méritante du scélérat Mudenle, retrouve en Lamba, le jeune homme dont elle a été amoureuse dans son enfance. Les personnages de ces trois romans fonctionnent donc comme des avatars de forces actancielles fondamentales dont la récurrence confère à l’œuvre son unité et son caractère obsessionnel. Il y a, en effet, dans la répétition de ces motifs des indices d’une densité psychologique qui gagnerait à être approfondie.

Emane

* Les références complètes des romans sont fournies en annexe

[1] Cf. Notre Librairie, La littérature gabonaise, N°105, Avril-Juin 1991, l’interview intitulée « Je suis rhinocéros d’Afrique à deux têtes », p. 104.

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CANAILLES ET CHARLATANS

31 Mai 2010, 15:39pm

canaillesCe roman se présente d’emblée comme la « suite » d’une histoire commencée à l’occasion d’un premier récit que je n’ai pas lu.

 

La narratrice, Héloïse Bhinneka, que je suppose avoir fait le voyage de Ti-Brava à Paris, entreprend cette fois le parcours inverse, chargée d’une mission somme toute funèbre, celle de ramener les cendres de sa mère en terre d’Afrique, plus exactement sur la terre qui a vu naître les deux hommes de sa vie de femme en quête d’éternité, l’un mort, son amant, l’autre encore bien vivant, son ex-époux, père de la convoyeuse.

 

La jeune femme revient donc à son point de départ, comprenant toutefois que sa fidélité aux dernières paroles de sa mère ne vient pas tant d’une honnêteté filiale, qu’il serait aisé d’éluder, que de la volonté d’éprouver la solidité des attaches qui la lient encore à sa ville.

 

Evidemment, ce récit peut être considéré comme une quête, une quête de soi, de la mémoire, celle que l’on doit aux gens et aux lieux qu’on aime et qu’on a aimés, une remise en question existentielle, si l’on peut dire. Toutefois, pour moi qui ne suis jamais allée en Afrique, le retour d’Héloïse chez elle a surtout été un véritable voyage. Je l’ai suivie en boîte de nuit à Cotonou, et j’ai « guinché », morte de rire, avec ce fantastique danseur de « zouk façon » en boubou yoruba ; avec elle, j’ai traversé le quartier des prostituées de Ti-Brava, montée en croupe sur la moto du doux Séli, et j’ai admiré l’exubérance de Littoral, la passionnée. J’ai également vu les conséquences sanglantes de la dictature, les cadavres de femmes et d’hommes gonflés d’eau fangeuse ; j’ai perçu les effluves nauséabonds des quartiers pauvres et la pourriture de l’âme de Sosthène, ancien bonimenteur ayant abdiqué devant la facilité d’une réalité fangeuse mais autrement plus lucrative que les rêves.

Héloïse a été d’une agréable compagnie, jeune femme sensible qui ne perd cependant pas son sens très pointu de l’ironie, son humour – noir –, qu’elle distille savamment au détour de sa parole. Sans dénaturer la gravité des faits guère reluisants, cette sorte de dérision un peu distante, nous en révèle toute l’absurdité, absurdité des actes, absurdité des hommes, d’autant plus tragique qu’elle existe tout autour de nous, tous les jours, aussi atroce et à la fois évanescente qu’un fait divers.

 

La leçon que je garde de cette lecture est que, s’il existe des Sosthène et des dictateurs, il y a également des Littorale qui traversent les frontières par amour, et des pères chevaleresques auxquels il est malgré tout possible de pardonner.

 

Je garde de ce voyage le souvenir tendre de personnages auxquels je me suis attachée – même l’horrible Sosthène que je n’arrive pas à complètement détester, je l’avoue -, et ce piège dans lequel je me suis laissée complaisamment tomber, c’est le charme d’Héloïse qui m’y a poussée, sa force couronnée de faiblesses, son esprit clair d’observatrice intelligente, revenue mettre ses comptes au clair avec la ville qui l’a vue naître.

 

Merci, monsieur Kangni Alem pour Héloïse et tous les autres – jusqu’au plus insignifiant douanier endormi sous un soleil de plomb : je n’ai pas lu le premier épisode de la saga, mais vous pouvez bien compter sur le fait que je n’y manquerai certainement pas.

 

Sylvia Placoly.

 

 

CANAILLES ET CHARLATANS

Kangni Alem, DAPPER littérature, 2005.

 

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UN FANTOME DE LILLE, DE ZERBIN BULER

21 Mai 2010, 08:16am

UN FANTOME DE LILLE

ZERBIN BULER

Ed. Du Rewidiage, Coll. Acompte d'autor

 

Facile de résumer un roman d'amour, une saga familiale, le dernier livre à la mode... encore faut-il que le trait caractéristique du livre soit résumable... Mais s'attaquer à Un fantôme de Lille de Zerbin Buler est une toute autre affaire.

 

 

 

Ce n'est ni un romanfantome-de-lille.jpg ni une promenade touristique dans une ville du Nord de la France – que seuls ses habitants reconnaîtront par petites touches pointillistes – mais une fiction, une vraie fiction. Inclassable dirait le critique sans mot, absurde écrirait un autre, infraréaliste prononcerait, en évidence, Guy Ferdinande. Le mot est lâché...

 

infraréalisme que d'autres écrivent infrarréalisme1. Mais où est donc passé l'R manquant chez Buler ? Dans son vaste imaginaire ? Dans sa farouche indépendance d'esprit ? Dans sa poétique et sybilline complexité ? Les deux R auraient-ils été une ironie aux deux R du surréalisme ? En fin de compte, peu importe qu'il y ait un ou deux R ; je l'écrirai à la Buler.

 

Le Petit Robert, édition 2002, ouvert page 1362. Je cherche... infranchissable... infrangible... infrarouge... Trouve pas. Regarde à infra, me conseille Christoph. En adverbe : sert à renvoyer à un passage qui se trouve plus loin dans le texte ; en élément, il signifie inférieur, en dessous de. Et dans la fiction de Buler ces deux définitions se mêlent : nous sommes à la fois en dessous et plus loin. L'exemple que le dictionnaire propose, résume parfaitement cette situation : Se reporter infra, page tant. Le texte de Buler est dans ce mouvement, il en est partie intégrante. Ce n'est pas si peu dire :  Un fantôme de Lille balade son lecteur d'une page à l'autre, dans un dédale architectural qui, s'il doit nous perdre, nous égarer, nous entraîne dans un monde baroque et populaire, tout au plaisir d'appartenir à cette histoire parfois loufoque, ou à une palette de James Ensor. Un régal !

 

Le texte de Un fantôme de Lille est tout empreint de ces éléments, et d'autres qui posent le récit dans un hors temps, hors champ, dans une fragmentation qui, si elle a vocation d'embrouiller les pistes du lecteur, n'en est pas moins un moteur bien huilé pour une lecture passionnante. Nous sommes en dessous dans la plupart du temps de la fiction, mais un dessous vivant, riche, grouillant, vivifiant, qui nous emporte toujours plus loin. Nous y rencontrons des personnages (en tapant ce texte j'ai fait un lapsus : j'ai écrit paysages au lieu de personnages !... si vous lisez le livre, et je vous le conseille ardemment, vous comprendrez que ces deux mots se couplent à merveille ; nous pouvons même penser aux paysages urbains et sociaux), donc des personnages hauts en couleurs et puissants en émotions, de ceux qui nous enchantent, que nous croyons connaître, que nous espérons connaître. Des personnages qui se ramifient d'eux-mêmes, tel un fantôme qui, doué d'ubiquité, ne se détacherait jamais tout à fait de « ses morceaux éparpillés ». Toutes ces figures nous transplantent du souterrain au bitume de la ville, en prenant les escaliers d'Escher, en traversant le fantastique des gravures de Mohlitz, en s'habillant des couleurs d'une folle ducasse. Ils savent nous faire partager leur unicité, leur humanité, grâce au style de Buler qui n'est ni ampoulé ni abstrait, juste ce qu'il faut pour savoir nous raconter une fiction d'une verve convaincante, avec quelques gouttes de folie qui nous réjouissent.

 

Peut-être l’avez-vous constaté, mais je n'ai pas fait un choix d'extraits et n'en ferai pas. Il me paraît aberrant, sous prétexte de parler d'un bouquin, de couper quelques mots, quelques phrases à un tout homogène, sans déstabiliser l'ensemble, sans déformer l'intrigue. À mon humble avis, présenter des extraits n'est que remplissage, tirage à la ligne. Je ne pêche pas dans cette eau croupie... De même je n'ai pas étalé en quelques lignes le contenu : c'est l'histoire de..., ça raconte un... Je ne pense pas qu'il soit important de connaître l'histoire d'un livre, d'avoir en tête sa trame pour le découvrir et l'apprécier. Un livre se découvre comme un bon plat dégusté les yeux fermés : l'apprécierez-vous davantage si vous saviez à quelle température la sauce a frémi ? Toutefois, je ne préciserai que quelques noms de personnages : Zerbin Buler, si si le même qui écrit, qui s'écrit, Chouchoute, Yolande, Josette, Odilon, Carole, Martine... toute une ribambelle de prénoms à la nostalgie chantante. Parce que nous chantons et dansons aussi avec Un fantôme de Lille.

 

Autre figure plaisante : mettre en scène le propre auteur Zerbin Buler qui tente de rédiger son Fantôme de Lille. Exercice convenu, n'ayons pas peur de le dire, mais admirablement bien tourné et mené par le véritable auteur. Avec ce principe, son lecteur appartient davantage à l'œuvre, reste à ses côtés s'il le souhaite, participe, partage, bref ne lit pas idiot ; doublement pas idiot parce qu'il sait deviner entre les lignes de cette fiction quelques pensées philosophiques (n'ayez crainte : aucun mal de tête ne viendra briser votre plaisir de lire intelligent), politiques (qui désarçonnent), humoristiques (qui étonnent).

Et surtout Un fantôme de Lille est une excellente fresque sur la ville, je ne parle pas des murs et des toits, bien que ces éléments soient parfaitement mis en valeur et quasi scénarisés comme des personnages. Une architecto-fiction, une fiction urbaine qui vous fera voir toute ville autre, qui vous fera passe-muraille d'une traversée citadine. Vous serez en dessous de la ville, vous marcherez infra rue tant, pour plagier l'exemple du Petit Robert. Vous serez au dessus de la ville, le regard plongeant sur cette fourmilière plus étonnante à chaque coin de rue. À ce petit jeu, vous vous amuserez beaucoup, même si Un fantôme de Lille n'est pas un livre d'humour, il laisse bon goût à sa fermeture.

 

Un fantôme de Lille se lit partout, debout en attendant le métro, ou mieux en marchant dans les dédales de couloirs blanchis aux caméras policières, ou assis chez soi, sans musique, parce que celle des mots de Zerbin Buler suffit. C'est une œuvre hors du commun des mortels, une fiction au sens premier du terme : un mensonge. Mais quelle agréable et divertissante menterie !

 

1.       au lendemain de son exclusion du mouvement surréaliste, le peintre Roberto Matta créa l' « infraréalisme » dont il fut l'unique membre. Ce mouvement se définit comme un courant poétique plutôt penché vers le dadaïsme, héritier – en partie - du surréalisme. Quelques noms qui l'ont croisé : Marion Santiago & Roberto Bolaño2, Marc Eemans, Delcol...

2.       Bolaño rédige, en 1977, « Abandonnez tout, de nouveau. Premier manifeste infrarréaliste », publié dans « Rimbaud, reviens à la maison ! », revue à tirage plus que confidentiel.

(je remercie Chistoph pour ces deux précisions)

 

 

Anne Letoré

www.anequibutine.com

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le Bourreau, de Séverin Cécile Abega

11 Mai 2010, 18:02pm

lebourreauLa pierre angulaire du Bourreau, de monsieur Séverin Cécile Abega, est la mort d’un homme de lettres, intellectuel et journaliste - un long crayon -, provoquée par une faute de frappe, aux conséquences d’autant plus terribles qu’elle est insignifiante. L’ironie est belle et caractérise efficacement la situation politique et sociale que connaîssent des pays d'Afrique depuis de longues années.

 

Cette ironie moqueuse, aux relents de désespoir, fait une entrée fracassante lors d’une conversation surprise par la narratrice. Ce premier échange, magistralement mené, entre le bourreau et une de ses clientes, prépare l’entrée, dans le récit, de l’assassin et imprègne l’ensemble de son histoire. Elle représente toute la richesse de ce petit roman – ou de cette longue nouvelle-, et soulage des descriptions, parfois excessives, de cous tranchés et de bouillons de sang.

 

Le bourreau, horriblement absurde, et absurdement sanguinaire, laisse toutefois entrevoir les signes enfouis d’une humanité obstinée : ses mystérieuses migraines qui obligent ses victimes au silence absolu ; un – unique – embryon de doute vite balayé par un rire méprisant, lancé tonitruant comme pour faire taire une petite voix intérieure…

 

Malheureusement, l’auteur nous laisse tout juste deviner une complexité de caractère qui dépose sur la langue à la fin de la lecture comme un goût d’inachevé. On voudrait connaître le passé du « héros », les raisons de son fatal acharnement, ses peurs et ses rêves.

 

Ce personnage mériterait un plus long développement que ce que permet un récit rapporté par une narratrice, à laquelle, somme toute, il n’a pas été accordé plus d’épaisseur que celle d’un simple témoin, un relais.

 

 

Le Bourreau est une histoire qu’on ne perd rien à lire et qui annonce, peut-être, pour la suite, une plus grande prodigalité.

 

Sylvia Placoly.

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Régine Mfoumou traduit Olaudah Equiano

10 Mai 2010, 16:37pm

Publié par Ngoura

 

Olaudah Equiano, l'esclave devenu modèle d'intégration en captivité, lui collerait presque à la peau. Pour son plus grand plaisir, sans doute. Régine Mfoumou  a traduit l'autobiographie de celui qu'on appellait aussi Gustavus Vassa l'Africain. Paru en 2008 aux éditions Mercure de France, après une première publication aux éditions l'Harmattan en 2002, ce livre nousMfoumou a permis de la rencontrer, en 2004.

  

v     Olaudah Equiano, c'est d'abord un travail de traduction, de l'anglais au français. Est-ce votre origine camerounaise qui vous a poussé aux études de langue anglaise?

 

Non. J’ai poursuivi des études de langue anglaise un peu par hasard, car j’ai en réalité obtenu un baccalauréat de comptabilité (G2). Toutefois, je dois souligner que j’ai toujours été très motivée et intéressée par l’étude des langues étrangères (je parle un peu l’allemand et j’avais commencé l’apprentissage du japonais que j’ai abandonné par manque de temps).

 

Pour revenir au début de votre question, en effet, Olaudah Equiano c’est avant tout un récit d’esclave écrit en anglais au 18e siècle et dont il manquait une version française fiable. Avant ma traduction, il en existe une qui présente malheureusement de nombreuses omissions et lacunes, car elle n’est basée sur aucun texte original connu à la date de sa parution. J’ai donc examiné cette première traduction de très près, puis j’ai envisagé de fournir une traduction plus complète avec des annotations qui peuvent être utiles à tous ceux qui s’intéressent aux récits d’esclaves en général et à Equiano en particulier. En bref, il ne s’agit pas seulement d’un travail de traduction, car le plus important à mes yeux c’est de permettre au lecteur d’avoir une bonne compréhension d’Olaudah Equiano à travers le récit de sa vie.

 

v     Quand et comment Paris, où vous grandissez, vous apporte-t-il l'histoire d'Olaudah?

 

Une fois de plus, c’est le fait du hasard : pendant mes études pré-doctorales, j’effectue de nombreux jobs, stages, etc. Lors d’un de ces stages aux Editions Dapper, en 1997, on me donne une édition anglaise de The Interesting Narrative  d’Equiano Olaudah à lire afin d’en faire une fiche de lecture et traduire le premier chapitre. Je suis tant émue par le texte que je vais le relire une deuxième fois quelques mois plus tard, car, à la fin de mon stage, la directrice des Editions Dapper m’avait offert cet ouvrage ainsi que d’autres.

 

Après l’obtention de mon DEA, je souhaite me lancer dans une thèse de civilisation américaine, ce qui était normalement la continuité de mes études précédentes, mais je ne trouve aucun directeur de recherches prêt à m’accueillir, mon sujet étant jugé trop actuel (il s’agissait de la situation économique des Afro-américains dans les années 1990). J’envisage donc de changer de sujet sans grande conviction, et j’arrive à convaincre le professeur Serge Soupel, spécialiste en littérature anglaise du 18e siècle et traducteur, en préparant une présentation de mon projet doctoral. C’est ainsi que, grâce à ce cher professeur, que je ne remercierai jamais assez pour avoir pris le temps de m’écouter et de me donner la chance de m’exprimer, j’ai pu faire du livre d’Olaudah Equiano la base de ma thèse soutenue en décembre 2001. Et la traduction qui a été publiée en 2002 est en fait la première partie de ce travail d’étude.    

 

 

v     Existe-t-il des différences de contexte entre la France et l'Angleterre au moment où Olaudah prend l'essor social qu'on connaît Outre-Manche?

 

Le contexte dans lequel Equiano évolue représente, d’un point de vue historique, un tournant fondamental pour la littérature. C’est le 18e siècle, le Siècle des Lumières. Bien évidemment, il existe des différences entre la France et l’Angleterre durant cette période, notamment en ce qui concerne la question de l’esclavage, car les mouvements abolitionnistes anglais prennent de plus en plus d’ampleur, certains Noirs, comme Equiano, sont désormais écoutés et deviennent populaires. On Imagine mal un ancien esclave affranchi présenter une pétition au Roi de France à cette époque comme le fit Equiano devant la Reine Charlotte en 1788.

 

De plus, lorsqu’on considère la France et ses colonies, contrairement au dur combat « isolé » que mène Toussaint Louverture, par exemple, qui se bat pour l’abolition de l’esclavage, on constate que, Outre-Manche, le mouvement abolitionniste est fortement établi et organisé, telle une véritable institution. Ce qu’on peut dire c’est que l’Angleterre avait de l’avance sur la France concernant cette question et c’est pour cette raison que les Noirs libres pouvaient également trouver des opportunités d’évoluer socialement. Equiano a eu cette occasion et il l’a saisie ! Il n’est pas le seul puisque d’autres Africains peuvent être cités : Ignatius Sancho, Cugoano Ottobah, etc.

 

 

v     Vous avez traduit des livres de fiction, ce travail sur la langue, l'imaginaire plus précisément, ferait-il de vous un écrivain en sommeil?

 

Il est vrai que le livre fait partie de ma vie. J’aime lire même si je ne trouve plus beaucoup de temps pour le faire comme dans le passé ; j’adore aussi traduire et écrire. Je ne crois pas être un écrivain en sommeil, car j’écris depuis longtemps : j’ai deux romans non achevés et un autre que j’ai co-écrit avec un écrivain qui vit aux Etats-Unis. Le problème est que je n’ai pas encore eu le temps de terminer tous ces projets entamés en 1999. En effet, entre la thèse de doctorat qui m’a pris quatre ans, deux enfants nés depuis cette date et mes autres activités (je suis professeur d’anglais), je dois faire des choix. J’espère bien finaliser un roman qui me tient particulièrement à cœur avant la fin de cette année, car il traite de croyances africaines à travers l’expérience d’un homme qui se découvre un don spirituel exceptionnel... je n’en dirai pas plus pour l’instant.

 

 

v     La réédition d'Olaudah est à l'ordre du jour, pour l'Afrique...

 

En effet, une version abrégée de la traduction précédente devrait être publiée avant le mois de juin 2005. Elle est expressément moins condensée, moins annotée, réécrite pour faciliter sa lecture. Certes, mon idée première est de toucher le lectorat africain, mais cette version s’adresse également à tous les francophones de France et d’ailleurs qui ne recherchent rien d’autre que le récit simple d’une expérience humaine exceptionnelle.

 

Propos recueillis par Ada Bessomo

 

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