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Le blog d'Obili

UNE CONTRAVENTION BOOMERANG

, 10:50am

nagop

 

Twenty-two points, plus triple-word-score, plus fifty points for using all my letters.  Game's over.  I'm outta here.

 

Il y a des chiffres qui tuent ! C’était un 4 juillet ! Mon collègue Jacques et moi venions de quitter le commissariat pour notre tournée en ville. Une routine ! Tout avait l’air de bien se passer. Le soleil était au rendez-vous, et la foule aussi.

 

Une première voiture était en double file. Je lissai ma moustache du revers de la main et sortis le carnet de PV. Mon collègue me dit : «Laisse tomber, il ne doit pas être riche, celui-là ! Je vais le faire déguerpir ». Il le fit et je rengainai mon carnet. Quelques arpents plus loin, une deuxième voiture accotait le trottoir jaune. Jacques eut le même mot lorsque je m’apprêtais à déposer le papillon rose sur le pare-brise. A l’instant, une gigantesque brune arriva, s’installa au volant et démarra. Elle n’eut même pas un clin d’œil pour nous. Ce qui me mit en colère et je le fis remarquer à Jacques… Un troisième véhicule était carrément sur le trottoir avec un bébé sanglé sur le siège arrière. «Ah ! cette imprudente maman doit payer », fis-je. La dame accourut. Trop tard, j’avais déjà commencé de rédiger le procès-verbal. Puis, encore une troisième fois, mon collègue fit jouer la compassion. «Jacques, lui dis-je, qu’est-ce qui t’arrive aujourd’hui ? Voilà trois contraventions que tu me fais annuler. Qu’est-ce qui ne va pas ? ». Il me calma et promit de ne pas recommencer.

 

Le soleil devenait insupportable et la gorge sèche. Nous étions alors sur le point de revenir au poste quand, soudain, nous aperçûmes devant la grande pharmacie une voiture dans l’emplacement réservé aux handicapés. Une aubaine ! Je soulevais l’essuie-glace pour glisser mon chef-d’œuvre en dessous quand Jacques me dit : « Le voilà, le conducteur qui sort de la pharmacie ! ». Le vieil homme se mit à supplier qu’il avait un médicament urgent à acheter pour son gosse souffrant… Rien n’y fit à ma détermination. Je ne pouvais me permettre d’annuler cette quatrième contravention. Jacques tint parole et n’intervint pas. Alors, le vieil homme nous demanda de l’écouter.

 

« Un chasseur, commença-t-il, qui promit du gibier à sa femme, ne rencontra le moindre perdreau. Il se mit en colère et décida de rentrer. Ce fut alors qu’il observa un oiseau dans un nid. Il déchargea sa colère sur l’oiseau. Le nid déchiqueté s’écrasa avec quatre œufs verdâtres. Le chasseur rentra avec l’oiseau qu’il fit cuire pour son chien. Pour le déjeuner, la femme du chasseur envoya son petit garçon à l’épicerie d’en face acheter quatre œufs pour une omelette. En traversant la rue, l’enfant se fit écraser par un camion… ».

 

Je me mis en colère et hurlai : « Pourquoi vous nous racontez cette histoire ? Il y a outrage à agent dans l’exercice de sa fonction. Allez ! nous vous conduisons au poste pour vous expliquer… ». Je lui passai les menottes et téléphonai pour le panier à salade. Jacques ne broncha pas et me laissa faire.

 

Un mois plus tard, le mercredi 4 août, un coup de téléphone arriva au commissariat pour moi. C’était ma femme éplorée au bout du fil. Notre petit garçon lui demanda des crêpes au chocolat. Elle l’envoya chercher à l’épicerie du quartier quatre œufs. En traversant la chaussée, mon fils fit tomber les œufs ; il se pencha alors pour constater le dégât et n’avait pas vu arriver le camion de livraison… Je perdis mon fils et ma vie fut ébranlée à jamais.

 

L’arbitraire et l’abus d’autorité ne grandissent pas l’homme, mais le condamnent par l’effet boomerang qui en résulte. C’est la justice immanente !

 

                                              Jules NAGO, inédit in « Crépuscules noirs ».