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Le blog d'Obili

CANAILLES ET CHARLATANS

31 Mai 2010, 15:39pm

canaillesCe roman se présente d’emblée comme la « suite » d’une histoire commencée à l’occasion d’un premier récit que je n’ai pas lu.

 

La narratrice, Héloïse Bhinneka, que je suppose avoir fait le voyage de Ti-Brava à Paris, entreprend cette fois le parcours inverse, chargée d’une mission somme toute funèbre, celle de ramener les cendres de sa mère en terre d’Afrique, plus exactement sur la terre qui a vu naître les deux hommes de sa vie de femme en quête d’éternité, l’un mort, son amant, l’autre encore bien vivant, son ex-époux, père de la convoyeuse.

 

La jeune femme revient donc à son point de départ, comprenant toutefois que sa fidélité aux dernières paroles de sa mère ne vient pas tant d’une honnêteté filiale, qu’il serait aisé d’éluder, que de la volonté d’éprouver la solidité des attaches qui la lient encore à sa ville.

 

Evidemment, ce récit peut être considéré comme une quête, une quête de soi, de la mémoire, celle que l’on doit aux gens et aux lieux qu’on aime et qu’on a aimés, une remise en question existentielle, si l’on peut dire. Toutefois, pour moi qui ne suis jamais allée en Afrique, le retour d’Héloïse chez elle a surtout été un véritable voyage. Je l’ai suivie en boîte de nuit à Cotonou, et j’ai « guinché », morte de rire, avec ce fantastique danseur de « zouk façon » en boubou yoruba ; avec elle, j’ai traversé le quartier des prostituées de Ti-Brava, montée en croupe sur la moto du doux Séli, et j’ai admiré l’exubérance de Littoral, la passionnée. J’ai également vu les conséquences sanglantes de la dictature, les cadavres de femmes et d’hommes gonflés d’eau fangeuse ; j’ai perçu les effluves nauséabonds des quartiers pauvres et la pourriture de l’âme de Sosthène, ancien bonimenteur ayant abdiqué devant la facilité d’une réalité fangeuse mais autrement plus lucrative que les rêves.

Héloïse a été d’une agréable compagnie, jeune femme sensible qui ne perd cependant pas son sens très pointu de l’ironie, son humour – noir –, qu’elle distille savamment au détour de sa parole. Sans dénaturer la gravité des faits guère reluisants, cette sorte de dérision un peu distante, nous en révèle toute l’absurdité, absurdité des actes, absurdité des hommes, d’autant plus tragique qu’elle existe tout autour de nous, tous les jours, aussi atroce et à la fois évanescente qu’un fait divers.

 

La leçon que je garde de cette lecture est que, s’il existe des Sosthène et des dictateurs, il y a également des Littorale qui traversent les frontières par amour, et des pères chevaleresques auxquels il est malgré tout possible de pardonner.

 

Je garde de ce voyage le souvenir tendre de personnages auxquels je me suis attachée – même l’horrible Sosthène que je n’arrive pas à complètement détester, je l’avoue -, et ce piège dans lequel je me suis laissée complaisamment tomber, c’est le charme d’Héloïse qui m’y a poussée, sa force couronnée de faiblesses, son esprit clair d’observatrice intelligente, revenue mettre ses comptes au clair avec la ville qui l’a vue naître.

 

Merci, monsieur Kangni Alem pour Héloïse et tous les autres – jusqu’au plus insignifiant douanier endormi sous un soleil de plomb : je n’ai pas lu le premier épisode de la saga, mais vous pouvez bien compter sur le fait que je n’y manquerai certainement pas.

 

Sylvia Placoly.

 

 

CANAILLES ET CHARLATANS

Kangni Alem, DAPPER littérature, 2005.

 

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Le Panthéon pour Pierre Claver Zeng

26 Mai 2010, 13:26pm

pierre claver zeng'
 
 
" J'ai chargé mon corps de plumes,
 
De peaux et de kaolin

 
Pour mieux danser aujourd'hui


Et si parfois pusillanime
 
J'ai caché ce beau costume

Je ne l'ai jamais oublié

Car ce soir au pas de danse
 
Qui croisera les genoux
 
Dans ces flammes misanthropiques

Qui déciment sans recul et sans amour

Il serait de très bonne guerre
 
Qu'on nous laisse au moins danser sans histoire

Car demain au grand matin

Devant le tabernacle magique
 
Des contrats nous chanterons

 

 

Oh massa laissez-nous au moins danser

 
 
 
Ce soir je laisse le chant des autres

Pour revivre mon histoire

Avec les mots de chez moi

J'ai perdu dans ces batailles

Tout ce que j'avais chez moi

Il ne me reste plus que danser
 
Car ce soir, à moins que je crève
 
Je vais chanter sans souffler
 
Sur les flammes sur les eaux
 
Chez les morts, chez les vivants peu m'importe
 
Je le ferai mes frères et moi
 
Avec nos femmes et nos enfants sans ambages
 
Car demain, au grand matin
 
Devant le tabernacle magique des contrats nous pleurerons
 
Oh massa, laissez-nous au moins rêver
 
(...)"

Ce chant de P.C. Zeng, ''Massa'', me révèla à la musique, à la parole, à la mystique des souffles. Aux dangers qui environnent la vocation d'artiste.

J'avais sept ans. Ebolowa. Epoque suspendue à l'écologie fiévreuse de ce sud noceur par les mots de Zeng, ses rythmes imités des sortilèges les plus hypnotiques;  Zeng, que je revois, vingt-cinq ans, sur pochette de trente-trois tours, sourire sans apprêt, polo vert et jeans, racé, après la maison dite du cycle, avant la place de l'indépendance.

C'était Ebolowa quatre-vingts. Années menteuses déjà. Qui étions-nous, dans ce bourg à peine ville? Un corps peut-être, cette ville tanière, organisé en jets d'or et d'ombres que mon musicien favori savait, lui seul,éclairer, célébrer.

Zeng était le musicien de la ville. Tity Edima et Marthe Zambo n'ont jamais eu à s'en formaliser outre mesure, que je sache. Qui n'aurait donné chemise et âme pour entendre chanter '' Edima'' chez moi? Edima, le miracle en langue fang-beti. Edima, le nom que l'on donne pour se passer de tout commentaire ensuite, à propos de celui ou celle qui le porte.
 
Mais, il y eut d'abord pour moi cette langue, française, qui s'éloignait déjà de France, de tout d'ailleurs, tant rêves et danses faisaient peine à voir autour de moi, dans cette ville, Ebolowa. Plutôt: la langue de Zeng disait les tourments d'une terre, terre mienne, célébrait  ses projets qui n'étaient pas, ne pouvaient être affaires de Paris, ni même celles de Libreville -sur-Seine ou Yaoundé-sur-Rhin.
 
Pierre Claver Zeng cette nuit a été accueilli à Libreville, ainsi qu'on entre au Panthéon de son peuple. Rodrigue Ndong Ndong, homme de lettres gabonais, m'enverra de Libreville ces mots par téléphone, écrits à une heure et trente-quatre minutes du matin:" Tata, nuit de veille indescriptible pour le grand esprit Ebome ! Un immense cortège depuis l'aéroport jusqu'au stade sur des dizaines de kilomètres. Que de monde! Pas moins de dix diseurs de mvett ! De nombreuses chorales, les artistes, musique passée en boucle...du jamais vu! Que d'émotion..."

 

Que rêver d'autre pour toi, Zeng, affectueusement appelé Nzeng par ceux de l'Estuaire, que ce panthéon formé de millions d'oreilles que tu as éveillées à l'attention des perdrix, à la confidence du tambour messager, au verbe pudique du diseur de mvett, à la place si troublante, si nue, de l'homme parmi les siens?

 

Bonne route à toi, Zeng Ebome !

 

Ada Bessomo

 

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UN FANTOME DE LILLE, DE ZERBIN BULER

21 Mai 2010, 08:16am

UN FANTOME DE LILLE

ZERBIN BULER

Ed. Du Rewidiage, Coll. Acompte d'autor

 

Facile de résumer un roman d'amour, une saga familiale, le dernier livre à la mode... encore faut-il que le trait caractéristique du livre soit résumable... Mais s'attaquer à Un fantôme de Lille de Zerbin Buler est une toute autre affaire.

 

 

 

Ce n'est ni un romanfantome-de-lille.jpg ni une promenade touristique dans une ville du Nord de la France – que seuls ses habitants reconnaîtront par petites touches pointillistes – mais une fiction, une vraie fiction. Inclassable dirait le critique sans mot, absurde écrirait un autre, infraréaliste prononcerait, en évidence, Guy Ferdinande. Le mot est lâché...

 

infraréalisme que d'autres écrivent infrarréalisme1. Mais où est donc passé l'R manquant chez Buler ? Dans son vaste imaginaire ? Dans sa farouche indépendance d'esprit ? Dans sa poétique et sybilline complexité ? Les deux R auraient-ils été une ironie aux deux R du surréalisme ? En fin de compte, peu importe qu'il y ait un ou deux R ; je l'écrirai à la Buler.

 

Le Petit Robert, édition 2002, ouvert page 1362. Je cherche... infranchissable... infrangible... infrarouge... Trouve pas. Regarde à infra, me conseille Christoph. En adverbe : sert à renvoyer à un passage qui se trouve plus loin dans le texte ; en élément, il signifie inférieur, en dessous de. Et dans la fiction de Buler ces deux définitions se mêlent : nous sommes à la fois en dessous et plus loin. L'exemple que le dictionnaire propose, résume parfaitement cette situation : Se reporter infra, page tant. Le texte de Buler est dans ce mouvement, il en est partie intégrante. Ce n'est pas si peu dire :  Un fantôme de Lille balade son lecteur d'une page à l'autre, dans un dédale architectural qui, s'il doit nous perdre, nous égarer, nous entraîne dans un monde baroque et populaire, tout au plaisir d'appartenir à cette histoire parfois loufoque, ou à une palette de James Ensor. Un régal !

 

Le texte de Un fantôme de Lille est tout empreint de ces éléments, et d'autres qui posent le récit dans un hors temps, hors champ, dans une fragmentation qui, si elle a vocation d'embrouiller les pistes du lecteur, n'en est pas moins un moteur bien huilé pour une lecture passionnante. Nous sommes en dessous dans la plupart du temps de la fiction, mais un dessous vivant, riche, grouillant, vivifiant, qui nous emporte toujours plus loin. Nous y rencontrons des personnages (en tapant ce texte j'ai fait un lapsus : j'ai écrit paysages au lieu de personnages !... si vous lisez le livre, et je vous le conseille ardemment, vous comprendrez que ces deux mots se couplent à merveille ; nous pouvons même penser aux paysages urbains et sociaux), donc des personnages hauts en couleurs et puissants en émotions, de ceux qui nous enchantent, que nous croyons connaître, que nous espérons connaître. Des personnages qui se ramifient d'eux-mêmes, tel un fantôme qui, doué d'ubiquité, ne se détacherait jamais tout à fait de « ses morceaux éparpillés ». Toutes ces figures nous transplantent du souterrain au bitume de la ville, en prenant les escaliers d'Escher, en traversant le fantastique des gravures de Mohlitz, en s'habillant des couleurs d'une folle ducasse. Ils savent nous faire partager leur unicité, leur humanité, grâce au style de Buler qui n'est ni ampoulé ni abstrait, juste ce qu'il faut pour savoir nous raconter une fiction d'une verve convaincante, avec quelques gouttes de folie qui nous réjouissent.

 

Peut-être l’avez-vous constaté, mais je n'ai pas fait un choix d'extraits et n'en ferai pas. Il me paraît aberrant, sous prétexte de parler d'un bouquin, de couper quelques mots, quelques phrases à un tout homogène, sans déstabiliser l'ensemble, sans déformer l'intrigue. À mon humble avis, présenter des extraits n'est que remplissage, tirage à la ligne. Je ne pêche pas dans cette eau croupie... De même je n'ai pas étalé en quelques lignes le contenu : c'est l'histoire de..., ça raconte un... Je ne pense pas qu'il soit important de connaître l'histoire d'un livre, d'avoir en tête sa trame pour le découvrir et l'apprécier. Un livre se découvre comme un bon plat dégusté les yeux fermés : l'apprécierez-vous davantage si vous saviez à quelle température la sauce a frémi ? Toutefois, je ne préciserai que quelques noms de personnages : Zerbin Buler, si si le même qui écrit, qui s'écrit, Chouchoute, Yolande, Josette, Odilon, Carole, Martine... toute une ribambelle de prénoms à la nostalgie chantante. Parce que nous chantons et dansons aussi avec Un fantôme de Lille.

 

Autre figure plaisante : mettre en scène le propre auteur Zerbin Buler qui tente de rédiger son Fantôme de Lille. Exercice convenu, n'ayons pas peur de le dire, mais admirablement bien tourné et mené par le véritable auteur. Avec ce principe, son lecteur appartient davantage à l'œuvre, reste à ses côtés s'il le souhaite, participe, partage, bref ne lit pas idiot ; doublement pas idiot parce qu'il sait deviner entre les lignes de cette fiction quelques pensées philosophiques (n'ayez crainte : aucun mal de tête ne viendra briser votre plaisir de lire intelligent), politiques (qui désarçonnent), humoristiques (qui étonnent).

Et surtout Un fantôme de Lille est une excellente fresque sur la ville, je ne parle pas des murs et des toits, bien que ces éléments soient parfaitement mis en valeur et quasi scénarisés comme des personnages. Une architecto-fiction, une fiction urbaine qui vous fera voir toute ville autre, qui vous fera passe-muraille d'une traversée citadine. Vous serez en dessous de la ville, vous marcherez infra rue tant, pour plagier l'exemple du Petit Robert. Vous serez au dessus de la ville, le regard plongeant sur cette fourmilière plus étonnante à chaque coin de rue. À ce petit jeu, vous vous amuserez beaucoup, même si Un fantôme de Lille n'est pas un livre d'humour, il laisse bon goût à sa fermeture.

 

Un fantôme de Lille se lit partout, debout en attendant le métro, ou mieux en marchant dans les dédales de couloirs blanchis aux caméras policières, ou assis chez soi, sans musique, parce que celle des mots de Zerbin Buler suffit. C'est une œuvre hors du commun des mortels, une fiction au sens premier du terme : un mensonge. Mais quelle agréable et divertissante menterie !

 

1.       au lendemain de son exclusion du mouvement surréaliste, le peintre Roberto Matta créa l' « infraréalisme » dont il fut l'unique membre. Ce mouvement se définit comme un courant poétique plutôt penché vers le dadaïsme, héritier – en partie - du surréalisme. Quelques noms qui l'ont croisé : Marion Santiago & Roberto Bolaño2, Marc Eemans, Delcol...

2.       Bolaño rédige, en 1977, « Abandonnez tout, de nouveau. Premier manifeste infrarréaliste », publié dans « Rimbaud, reviens à la maison ! », revue à tirage plus que confidentiel.

(je remercie Chistoph pour ces deux précisions)

 

 

Anne Letoré

www.anequibutine.com

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Pierre Claver Zeng, éternel enfin

19 Mai 2010, 18:21pm

pierre claver zengL'association des étudiants gabonais du Nord de la France a écrit à son membre Ricky. Elle lui présente ses condoléances, auxquelles tous s'associent, à l'occasion du départ de son père, Pierre Claver Zeng Ebome.

 

Inestimable, vivant, inestimable après, inestimable à jamais.

 

Qu’on me laisse pleurer

seulement ce soir et les prochains soirs

je ne voudrais pas les compter

cela m’importe peu

qu’on me laisse rouler ma stupeur le long

du Sentier sans fin que je vais entamer

ce soir et tous les soirs prochains

qu’on me laisse pleurer sans parler

sans crier sans savoir pourquoi

le terrain qui porte le poids de

mon corps qui n’est plus que pleurs

devient meuble à mesure que je lui

pleure dessus

 

C’est que le temps cette fois encore

se penche sur mon œil puis lui

vole une couleur rare, la chromie la plus

fière de mon monde celle que me donnait

le poète chaque fois que j'apposais sur ma langue

son chant du perdreau percussion du tronc d’essi

le temps avance sans m’avertir jamais des tisons

dans mon ventre comme si je me nourrissais  toujours

des brûlures et de ces feux à ma masure

 

Je commence pourtant à manquer de vigueur

des forces qui me restent bien peu daignent encore

escorter les douleurs que je recueille à tout bout d' escale

dans une trouée de forêt où m’attend la vision sage

et acérée d’un ami qui pour moi n'a qu’un mot un sourire

une écuelle et la poignée de main franche avant que l’attente

la patience ne prennent le relais pour mon grand étonnement

 

Qu’on me laisse pleurer ce soir comme je le souhaite

et jusque très tard dans la vie si  tel mon honneur est

car ma mémoire elle aussi consent à reconnaître

la loi millénaire à laquelle mes mains et même

leurs tremblements colère acceptent de se soumettre

désormais je voudrais veiller moi aussi mille saisons

et ma descendance entière le chantonnement discret

délicat de ma sylve natale que lui seul lui seul

le barde l'humble  grillon libéra

 

Ada Bessomo

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L’awalé, les graines de la liberté

19 Mai 2010, 10:42am

 

bidouaQuarante-huit graines à semer dans des maisons réparties en deux territoires. Deux joueurs, jongleurs espiègles des graines à ramasser dans un bol, choisis avec intelligence entre six autres. Vider le bol de son contenu, et procéder à la distribution des pions, toujours dans le sens contraires des aiguilles d’une montre.

 

Le plateau d’awalé est harmonie. Deux territoires de six maisons chacun se donnant la main en signe de solidarité. Quarante huit graines indifférenciées, chantant l’égalité au contact du bois, matériau naturel dans lequel est creusé le plateau de jeu.

 

La liberté n’est pas une valeur oubliée de ce jeu millénaire, né en Afrique. Une Afrique ancienne, celle des cités lumineuses, aujourd’hui disparues, des fleuves amicaux, des montagnes éternelles et des peuples, multiples, riches de leurs différentes cultures. Des femmes et des hommes  ayant en partage un amour sincère de la terre, toujours prodigues du sourire fraternel.

 

La graine d’awalé est portée par des vents de liberté. Dans son voyage entre les deux territoires se faisant face sur le plateau de jeu, il suffit de traverser le gué et la voilà devenue fidèle allié de votre case, sous la menace d’une capture. Sans cesse en balade sur le plateau de jeu, cette graine nonchalante s’embellit des caresses des joueurs, toujours indocile, infatigable.  

 

Jouer à l’awalé, c’est ramasser toutes les graines d’une case de votre territoire, puis les distribuer dans les cases suivantes, en semant chaque fois un pion par case. Le but du jeu étant de récolter le maximum de graines dans le camp de l’adversaire.

 

L’adversaire est d’abord ici un partenaire de jeu qu’on n’a pas le droit d’affamer. Il existe donc une règle dite de solidarité, vous interdisant de priver votre compagnons de pions. La générosité est donc encouragée ici, une générosité s’appliquant avec finesse. Il s’agit en effet d’éviter d’assécher le gué transportant les graines d’un camp à l’autre, sans oublier que l’inonder serait préjudiciable aux récoltes futures.

 

La simplicité des règles de l’awalé encourage à le pratiquer très tôt. Le plaisir ici est sans limites et s’accompagne d’un développement des capacités de réflexion, lorsque s’ouvre devant les regards épanouis, lalucarne des multiples stratégies du jeu. 

 

L’awalé, des graines à mastiquer le temps. Ici, dans l’Afrique actuelle, celle des métropoles, des villages et des quartiers populaires, là-bas, dans les établissements scolaires, dans la chaleur d’une soirée en famille ou entre amis, le temps n’est plus compté, il est dégusté, au contact des petites graines à épanouir les psychologies.

 

 

 

 

Man Ekang

 

Lire: L'awalé, de Serge Mbarga Owona, Paris, L'harmattan

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le Bourreau, de Séverin Cécile Abega

11 Mai 2010, 18:02pm

lebourreauLa pierre angulaire du Bourreau, de monsieur Séverin Cécile Abega, est la mort d’un homme de lettres, intellectuel et journaliste - un long crayon -, provoquée par une faute de frappe, aux conséquences d’autant plus terribles qu’elle est insignifiante. L’ironie est belle et caractérise efficacement la situation politique et sociale que connaîssent des pays d'Afrique depuis de longues années.

 

Cette ironie moqueuse, aux relents de désespoir, fait une entrée fracassante lors d’une conversation surprise par la narratrice. Ce premier échange, magistralement mené, entre le bourreau et une de ses clientes, prépare l’entrée, dans le récit, de l’assassin et imprègne l’ensemble de son histoire. Elle représente toute la richesse de ce petit roman – ou de cette longue nouvelle-, et soulage des descriptions, parfois excessives, de cous tranchés et de bouillons de sang.

 

Le bourreau, horriblement absurde, et absurdement sanguinaire, laisse toutefois entrevoir les signes enfouis d’une humanité obstinée : ses mystérieuses migraines qui obligent ses victimes au silence absolu ; un – unique – embryon de doute vite balayé par un rire méprisant, lancé tonitruant comme pour faire taire une petite voix intérieure…

 

Malheureusement, l’auteur nous laisse tout juste deviner une complexité de caractère qui dépose sur la langue à la fin de la lecture comme un goût d’inachevé. On voudrait connaître le passé du « héros », les raisons de son fatal acharnement, ses peurs et ses rêves.

 

Ce personnage mériterait un plus long développement que ce que permet un récit rapporté par une narratrice, à laquelle, somme toute, il n’a pas été accordé plus d’épaisseur que celle d’un simple témoin, un relais.

 

 

Le Bourreau est une histoire qu’on ne perd rien à lire et qui annonce, peut-être, pour la suite, une plus grande prodigalité.

 

Sylvia Placoly.

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Régine Mfoumou traduit Olaudah Equiano

10 Mai 2010, 16:37pm

Publié par Ngoura

 

Olaudah Equiano, l'esclave devenu modèle d'intégration en captivité, lui collerait presque à la peau. Pour son plus grand plaisir, sans doute. Régine Mfoumou  a traduit l'autobiographie de celui qu'on appellait aussi Gustavus Vassa l'Africain. Paru en 2008 aux éditions Mercure de France, après une première publication aux éditions l'Harmattan en 2002, ce livre nousMfoumou a permis de la rencontrer, en 2004.

  

v     Olaudah Equiano, c'est d'abord un travail de traduction, de l'anglais au français. Est-ce votre origine camerounaise qui vous a poussé aux études de langue anglaise?

 

Non. J’ai poursuivi des études de langue anglaise un peu par hasard, car j’ai en réalité obtenu un baccalauréat de comptabilité (G2). Toutefois, je dois souligner que j’ai toujours été très motivée et intéressée par l’étude des langues étrangères (je parle un peu l’allemand et j’avais commencé l’apprentissage du japonais que j’ai abandonné par manque de temps).

 

Pour revenir au début de votre question, en effet, Olaudah Equiano c’est avant tout un récit d’esclave écrit en anglais au 18e siècle et dont il manquait une version française fiable. Avant ma traduction, il en existe une qui présente malheureusement de nombreuses omissions et lacunes, car elle n’est basée sur aucun texte original connu à la date de sa parution. J’ai donc examiné cette première traduction de très près, puis j’ai envisagé de fournir une traduction plus complète avec des annotations qui peuvent être utiles à tous ceux qui s’intéressent aux récits d’esclaves en général et à Equiano en particulier. En bref, il ne s’agit pas seulement d’un travail de traduction, car le plus important à mes yeux c’est de permettre au lecteur d’avoir une bonne compréhension d’Olaudah Equiano à travers le récit de sa vie.

 

v     Quand et comment Paris, où vous grandissez, vous apporte-t-il l'histoire d'Olaudah?

 

Une fois de plus, c’est le fait du hasard : pendant mes études pré-doctorales, j’effectue de nombreux jobs, stages, etc. Lors d’un de ces stages aux Editions Dapper, en 1997, on me donne une édition anglaise de The Interesting Narrative  d’Equiano Olaudah à lire afin d’en faire une fiche de lecture et traduire le premier chapitre. Je suis tant émue par le texte que je vais le relire une deuxième fois quelques mois plus tard, car, à la fin de mon stage, la directrice des Editions Dapper m’avait offert cet ouvrage ainsi que d’autres.

 

Après l’obtention de mon DEA, je souhaite me lancer dans une thèse de civilisation américaine, ce qui était normalement la continuité de mes études précédentes, mais je ne trouve aucun directeur de recherches prêt à m’accueillir, mon sujet étant jugé trop actuel (il s’agissait de la situation économique des Afro-américains dans les années 1990). J’envisage donc de changer de sujet sans grande conviction, et j’arrive à convaincre le professeur Serge Soupel, spécialiste en littérature anglaise du 18e siècle et traducteur, en préparant une présentation de mon projet doctoral. C’est ainsi que, grâce à ce cher professeur, que je ne remercierai jamais assez pour avoir pris le temps de m’écouter et de me donner la chance de m’exprimer, j’ai pu faire du livre d’Olaudah Equiano la base de ma thèse soutenue en décembre 2001. Et la traduction qui a été publiée en 2002 est en fait la première partie de ce travail d’étude.    

 

 

v     Existe-t-il des différences de contexte entre la France et l'Angleterre au moment où Olaudah prend l'essor social qu'on connaît Outre-Manche?

 

Le contexte dans lequel Equiano évolue représente, d’un point de vue historique, un tournant fondamental pour la littérature. C’est le 18e siècle, le Siècle des Lumières. Bien évidemment, il existe des différences entre la France et l’Angleterre durant cette période, notamment en ce qui concerne la question de l’esclavage, car les mouvements abolitionnistes anglais prennent de plus en plus d’ampleur, certains Noirs, comme Equiano, sont désormais écoutés et deviennent populaires. On Imagine mal un ancien esclave affranchi présenter une pétition au Roi de France à cette époque comme le fit Equiano devant la Reine Charlotte en 1788.

 

De plus, lorsqu’on considère la France et ses colonies, contrairement au dur combat « isolé » que mène Toussaint Louverture, par exemple, qui se bat pour l’abolition de l’esclavage, on constate que, Outre-Manche, le mouvement abolitionniste est fortement établi et organisé, telle une véritable institution. Ce qu’on peut dire c’est que l’Angleterre avait de l’avance sur la France concernant cette question et c’est pour cette raison que les Noirs libres pouvaient également trouver des opportunités d’évoluer socialement. Equiano a eu cette occasion et il l’a saisie ! Il n’est pas le seul puisque d’autres Africains peuvent être cités : Ignatius Sancho, Cugoano Ottobah, etc.

 

 

v     Vous avez traduit des livres de fiction, ce travail sur la langue, l'imaginaire plus précisément, ferait-il de vous un écrivain en sommeil?

 

Il est vrai que le livre fait partie de ma vie. J’aime lire même si je ne trouve plus beaucoup de temps pour le faire comme dans le passé ; j’adore aussi traduire et écrire. Je ne crois pas être un écrivain en sommeil, car j’écris depuis longtemps : j’ai deux romans non achevés et un autre que j’ai co-écrit avec un écrivain qui vit aux Etats-Unis. Le problème est que je n’ai pas encore eu le temps de terminer tous ces projets entamés en 1999. En effet, entre la thèse de doctorat qui m’a pris quatre ans, deux enfants nés depuis cette date et mes autres activités (je suis professeur d’anglais), je dois faire des choix. J’espère bien finaliser un roman qui me tient particulièrement à cœur avant la fin de cette année, car il traite de croyances africaines à travers l’expérience d’un homme qui se découvre un don spirituel exceptionnel... je n’en dirai pas plus pour l’instant.

 

 

v     La réédition d'Olaudah est à l'ordre du jour, pour l'Afrique...

 

En effet, une version abrégée de la traduction précédente devrait être publiée avant le mois de juin 2005. Elle est expressément moins condensée, moins annotée, réécrite pour faciliter sa lecture. Certes, mon idée première est de toucher le lectorat africain, mais cette version s’adresse également à tous les francophones de France et d’ailleurs qui ne recherchent rien d’autre que le récit simple d’une expérience humaine exceptionnelle.

 

Propos recueillis par Ada Bessomo

 

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Que veut Israël ?

6 Mai 2010, 18:12pm

Publié par obili.over-blog.com

    Accoutumés comme nous le sommes aux actions guerrières d’Israël, nous nous sentons, à chaque attaque portée contre le peuple palestinien, semblables à ces paumés du petit matin, le visage défait par une cuite assommante. Et nous découvrons toujours avec stupeur la violence à laquelle semble se laisser aller un État dont on dit qu’il est le plus démocratique du Moyen-Orient. Certes, Israël possède les structures déterminantes pour assurer l’expression politique des représentants de son peuple (peut-être d’ailleurs, y a-t-il trop d’expressions car on ne compte plus les « particules » qui, vaille que vaille, constituent les alliances des deux grands partis du pays et qui empêchent une réelle volonté constructive et, surtout, pacifiste de se manifester et de se concrétiser), mais il tend à réunir autour de lui (ou à étouffer) toutes les composantes de la société israélienne dans cette seule direction : la défense de son intégrité (et de ses intérêts), nationalisme, quand tu nous tiens !

 

    Une société démocratique doit laisser extérioriser ses contradicteurs, les opposants ou ceux qui ne sont pas d’accord avec la politique de l’État. Or, que voit-on ? qu’entend-t-on ? Un silence de plomb, un voile de pudicité sur les dommages collatéraux infligés aux Palestiniens. Un juif vaut-il quatre, cinq, ou huit Arabes ? Car, à faire le décompte macabre des victimes de ce conflit répété, on peut aisément indiquer que le rapport des morts est systématiquement de 1 pour 4, ou 1 pour 6, voire plus ( plus d’un millier de morts au Liban pour sauver deux cadavres ) en faveur des Israéliens. Ce n’est pas que je veuille apporter mon soutien indéfectible au Hamas, que je ne porte pas dans mon cœur car les intégristes pour moi sont toujours des intégristes et je convoque à ce titre la décennie dramatique qui a frappé l’Algérie et qui tout récemment, comme un effet d’une séquelle, endeuilla ma famille. Non, l’utilisation des roquettes ou des missiles contre les civils israéliens n’est pas un acte de résistance contre l’occupation (un acte de résistance suppose une stratégie), un kamikaze qui se fait exploser dans un bus ou dans un lieu public, n’est pas un résistant, c’est un désespéré, manipulé par de machiavéliques et morbides politiciens. Ce qui revient à se poser la question de l’existence du Hamas, de ses objectifs, de son credo (encore que là, la vision exclusive et étriquée de l’islam sert de support à sa rhétorique politique).

 

    Il est étonnant qu’Israël, connu pour ses services de renseignements ultra-professionnels (combien de juifs ont l’apparence d’Arabes ou ont trempé dans la culture arabo-musulmane ? Ne sont-ils pas d’ailleurs cousins, selon la Bible ?) et son extra-lucidité en matière de prévision, ait laissé naître un parti de Dieu à proximité, pour ne pas dire dans ses flancs, de ses frontières. N’est-il pas curieux qu’un État prévoyant comme Israël n’ait pas infiltré dès le début ce mouvement dont les influences « hezboliennes », voire « afghanes », étaient manifestes ? N’est-il pas singulier que cet État n’ait pas soutenu les tenants de la paix au sein de l’OLP et de l’Autorité palestinienne ? Israël avait probablement les moyens d’étouffer le serpent dans son œuf. On peut donc s’interroger sur la capacité de l’État juif à vouloir la paix avec ses voisins, à vouloir vivre si ce n’est en symbiose, au moins en harmonie avec le peuple palestinien. Car, de toute évidence, les juifs et les Palestiniens sont condamnés à s’entendre et à vivre ensemble (le Hamas ni l’Iran ne pourraient anéantir le peuple juif s’ils en avaient les moyens, et Israël n’a pas plus capacité à éradiquer les Palestiniens : la haine a ses limites aussi). Alors ? Vivre en état de guerre est une constante d’Israël ? Comme une sorte d’habitude qu’on a peine à se défaire ? Maintenir la pression pour justifier de ses actions guerrières, montrer au Monde que les Arabes sont des sauvages et des indigènes qu’il faut mater avec les coups. Est-ce cela la politique de l’État juif ?

 

    Répondre coup pour coup aux piqûres d’insecte (même si l’explosion d’une ceinture d’explosifs ou d’une roquette est toujours un immense drame pour les blessés ou les survivants), temporiser, ergoter, tergiverser pour ne pas mettre son nom au bas d’un traité de paix et de non agression, négocier sans concession (Jérusalem Est, démantèlement de colonies illégitimes, etc.) comme pour écraser encore ce peuple qui vit en exil dans son propre pays depuis 60 ans ! Où est la démocratie là-dedans ? Et qu’on ne me fasse pas la leçon d’analogie avec l’état de dictature ou de corruption des pays arabes voisins, de l'état d’esprit des gens de la rue ou des politiciens arabes sur leur « haine » des juifs. C’est, en l’occurrence, à Israël de montrer la voie : de servir de modèle démocratique s’il était encore possible. Il est temps que l’État hébreu fasse la ménage chez lui avant de s’occuper de faire le ménage chez ses voisins. C’est en faisant des concessions que les nations se bâtissent. En attendant, des enfants et des mères, des frères et des sœurs, des pères et des fils, se trouvent démunis de tout, périssent les uns après les autres sans que cela émeuve outre mesure l’opinion publique internationale (à l’exception de la rue arabe).

 

    Morrad.jpgEt c’est là le danger : le ressentiment sans cesse remonté des peuples arabes et musulmans contre cette arrogance occidentale dont l’expression la plus concrète est la politique d’Israël. Ressentiment qui forge, jour après jour, les illuminés et les désespérés de demain, lesquels participeront du fossé se creusant encore et toujours, malgré les « Unions » envisagées et les échanges intellectuels, entre les cultures du Nord et du Sud.

 

 

Morrad B.       06/01/2009

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La machine infernale

4 Mai 2010, 17:05pm

Publié par obili.over-blog.com

    La vieille école tropicale aime attirer l’attention de son auditoire par une course haletante dans des mondes lointains. Nous savons cependant, depuis l’apparition de la relativité, que le lointain des uns vit très souvent dans le voisinage proche des autres. Tout est ici question de perspective. Il faut remarquer qu’à vouloir courir toujours très loin, la mémoire épuise sa hotte de souvenirs. Et que dire des poumons ? Malgré toute leur saine volonté de porter toujours allégrement le tempo du coureur devenu ancien, ils ne peuvent s’empêcher de s’étouffer sous la lourde cloche des emprunts byzantins.

 

    Mon ami très cher, armé de sa plume épaisse, nourrie aux gouttes délicieuses de la rosée matinale, aime à réclamer des exemples. Il faut que des exemples tiennent compagnie à la soupe aux palmistes. Des accompagnateurs « quoi ! » comme dirait l’écrivain Kangni Alem. Allons donc à la cueillette aux exemples ; le cordage du grimpeur ne devra cependant pas être trop long. Un tronc de palmier, c’est glissant le matin, sur les rives du lac rose ou au plus près de l’équateur.

 

    Que ne fus-je pas surpris, un soir, dégustant une bière blanche, de me retrouver assis sur un nuage tel un fakir indien, les yeux ronds, à contempler les pentes de l’Olympe. Quelques secondes avant cette téléportation fantastique, je tenais encore entre mes mains un document très sérieux : le rapport écrit à la suite du douloureux nauYaoundéfrage du ferry  sénégalais Le Joola. Le navire, de construction récente, assurait le transport des passagers et des marchandises entre la Casamance, une région méridionale du Sénégal et Dakar, la capitale de ce pays. Les faits sont d’une simplicité exaspérante : un navire prévu pour transporter un maximum de 580 personnes, s’est retrouvé au moment de son naufrage délesté d’une foule officielle de 1034 individus au moins. Et les faits sont précis : chaque accès à ce navire important pour la communication entre l’île rebelle et le continent, est géré par l’armée nationale du pays de Lat Dior Diop, un résistant de haute stature.

 

    Mais il semble que c’est noël tous les jours dans les casernes de Ziguinchor, chaque traversée du Joola devait respecter cette tradition millénaire dans la capitale pluvieuse. Le cadeau tient lieu de ticket d’embarquement pour la traversée, il faut surtout le laisser entre les bonnes mains sur le quai. Et personne pour se soucier du poids de la déraison. Un troupeau de chèvres dans les cales du poisson de fer, vaut bien quelques piécettes ou un bouc dans la main qui tient l’arme et la barrière. Tout ceci ne serait qu’une histoire de buveurs de thé tropicaux, sombrant sous la mer en colère, par la faute d’une trop forte consommation du breuvage anglais. Toutes ces larmes versées ne seraient qu’une misère de plus à poser sur le balancier déjà fort déséquilibré du continent berceur de l’humanité, si dans son introduction, le rapport d’enquête ne nous entraînait dans la belle cité antique, sur les pentes majestueuses de la grande montagne : l’Olympe.

 

    Nous étions transportés en Grèce par un rappel fort pourvu sur les origines de la navigation maritime. Nous demandâmes donc à Athéna d’avoir l’amabilité de nous traduire toute cette sémantique juteuse. Et devant la bonté de la Déesse de la sagesse, des arts et de la guerre, l’esprit éclairé par les lumières généreuse d’Athéna s’irradia d’un duo de certitudes nouvelles : l’enfant noir voyage dans le temps, enfermé dans une machine infernale ; il faut démonter la machine infernale ! Ce n’est pas simple, elle est multiforme, mais il faut sagement la démonter. Il faut démonter la machine infernale qui tient l’arme, la barrière et le bouc, envoie les enfants à mille lieues sous la mer et glisse les billets dans les poches chaudes des tenues de combat, il faut démonter cette machine dont le nom provoque une peur terrible encline aux évocations pittoresques et lui épargne toute critique de ses agissements inconséquents.

 

    Bienheureux descendants de Lat Dior Diop, si vous saviez…J’étais une fois encore assis sur un nuage, mais je ne buvais pas de bière blanche cette fois-ci. Je recherchais patiemment le nom d’un ami ou celui d’un parent sur une liste fort abondante d’élus, appelés à assumer des responsabilités prestigieuses dans les palais lointains. De véritables fastes consulaires, c’est si rare chez nous, les vraies occasions de réjouissances. Je remarquai nonchalamment que beaucoup de vénérés vénérables passaient la main sous le poids de l’âge. La retraite officielle les accueillait à bras ouverts, même si certains l’avaient précédée dans son effusion affective. Certains vénérables avaient en effet abandonné leurs postes bien des lustres avant la parution de la liste. Et je pensai en silence. Le temps est un enfant têtu, mais il grandit. Il connaît même des périodes de croissance accélérée. On a beau jeu de le retenir désespérément, hargneusement par les côtes, mais on ne peut suspendre son vol. Tel la nature, il s’échappe en minces filets, grandissant en torrents. Les torrents du temps sont violents, ses ruptures sont définitives.

 

    Point de nom d’un parent ou d’un ami et j’étais content, ça ne coûte pas un sou, un sourire sur des lèvres sèches. Quelque temps après, voici apparaître une autre liste. Elle est plus volumineuse que la précédente ; son titre est alléchant : Nominations au ministère de la défense. Un régal. J’ai pensé à mon ancienne professeure d’histoire au lycée national. Je triche un peu « quoi ! », le lycée national ça donne du poids à la phrase. Mais des lycées, il en a germé des dizaines depuis, et des enseignants tels ma professeure d’histoire aussi. Des enseignants trente pour cent. C’était cela, le nom à l’époque ; enseignant trente pour cent. C’était la grande crise, il fallait, tous, se retrousser les manches. C’est connu, les salaires logent dans les manches ; les salaires des enseignants ont donc été amputés de trente pour cent. Pas un cri dans le triangle, pas une marche, pas une grogne ; nous avons été informés, notre professeure d’histoire nous a transmis l’information : trente pour cent du salaire en moins, c’est l’équivalent de trente pour cent des cours en moins.

 

    L’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas affirme que penser est une façon de vivre ; penser et ensuite écrire et aussi publier les pensées qu’on a pris la peine d’écrire. En parcourant la liste des différents nommés sur le document portant le nom : Nominations au ministère de la défense, j’ai pensé au concepteur de cette liste ; le ou les concepteurs. Je ne pense pas comme l’immense Vila-Matas, je me suis concentré sur un seul concepteur : le concepteur de la liste. Un professionnel, du véritable travail d’orfèvre, ce monsieur, ou cette dame a produit une œuvre d’art. Et moi qui me disais que l’art en Afrique c’était forcément vieux, très primitif ou premier. J’avais tort, la vie est un long apprentissage, un apprentissage incessant, merci l’artiste ! J’ai beaucoup d’admiration pour les artistes, ils expriment un idéal par les moyens à leur disposition.

 

    La liste de l’artiste est parfaite, pas une brique à la place d’une autre, pas un boulon usé dans l’engrenage. Sur le tableau affichant le faste consulaire, des vénérables à bout de souffle étaient appelés à faire valoir leurs droits en pension, d’autres étaient conviés à assumer d’autres fonctions, ce n’est plus le cas ici, la longue marche est d’une majesté époustouflante. Une véritable marche seigneuriale, interminable. Il faut s’armer de patience pour en suivre les pas. L’idéal du concepteur est atteint, l’ordre militaire est sauf. Que viennent à apparaître d’autres curiosités, telles par exemple ces nombreux capitaines de vaisseau sans vaisseau de commandement, les capitaines de corvette se partageant deux ou trois navires brinquebalants, aucun risque de fissure à craindre, la graisse est ce qui manque le moins dans chaque rouage de la machine.

 

    Certains doivent donc s’armer de patience tandis que d’autres, armes aux poings se congratulent dans la jungle de leurs émoluments infernaux. Ils consomment toute la sueur et ne produisent toujours et encore que du plomb. Chacun des six cents médecins expulsés honnêtement du triangle nous le confirmerait : du plomb dans le sang, c’est mauvais pour les enfants. Il est urgent de démonter la machine infernale. Allons-y sagement, avec application, au chalumeau, au laser, armés de clés à molette ou de clés de précision. Aucun boulon, aucune armature de la bête ne pourra résister à la volonté des bras sorciers. Jean Cocteau, dans sa pièce La machine infernale, suggère la rencontre de deux réalités qui vont se côtoyer, superposer, s’opposer. Opposons les bras sorciers à la vieille mécanique médiocre.

 

    Et nous sommes toujours assis sur notre nuage, buvant des bières blanches et proposant le démontage de la machine infernale. Mais que voulez-vous, certains privilèges accordent leurs faveurs aux seuls cocus du triangle.

 

 

Man Ekang

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