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Le blog d'Obili

Articles avec #sculpture

Le choix de la prière

11 Mars 2011, 20:51pm

ndarylo

 

 

La préoccupation d'un homme, le leitmotiv d'un chantre, le thème d'un artiste : des gens en prière. Mais sont-ils vraiment en prière? Tout l'indique en tout cas, ou du moins le laisse penser.

 

A genoux, le buste droit ou légèrement penché en arrière, les bras levés vers le ciel ou face à soi, les créatures de Ndary Lo sont de fer, de bouts de fer pour être précis. Anthropomorphes, rien chez ces "êtres" n'autorise à voir en eux des hommes ou des femmes. Par la taille, les dimensions, on devine des adultes (quand on ne parle pas tout simplement de géant). Comme si l'artiste n'avait voulu évoquer que l'essentiel, on n'a sous les yeux que des charpentes, des squelettes, arrêtées dans une attitude-standard et humainement attribuée à l'univers du religieux. Ndary Lo est allé au fondamental.

 

Pour qui a longtemps frayé avec l'Eglise apostolique romaine, et qui connaît ses us et coutumes, la posture de ces "êtres" de fer ne s'embarrasse d'aucune équivoque. Autant dire que tout est clair, limpide. Du moins en apparence, car ici la pose de ces "êtres" de fer exprime certes un moment de prière, et même de supplication, mais est-ce tout?

 

Dans la longue histoire de la production artistique négro-africaine, la question du religieux aura toujours occupé une place d'importance. Dans ce qu'il est convenu d'appeler l'art traditionnel négro-africain, une bonne part de celui-ci ne vit le jour qu'à cause des besoins exigés par une certaine pratique cultuelle. Les Nommo aux bras levés des Dogon, les statuettes Blolo bla des Baoulé, byeri des Fang et nkonde des Vili en sont les exemples les plus illustratifs.

 

Médiateurs entre le monde visible et l'au-delà, ou entre le ciel et la terre pour emprunter à la terminologie chrétienne, ces objets d'art ont d'abord et surtout été fonctionnels. Tout comme sont encore "fonctionnelles" de nos jours les réalisations sculpturales de nombre d'artistes Africains contemporains. Comme au Moyen- Age chrétien occidental, où l'éducation religieuse de la masse, parce qu'elle ne savait pas lire, passait par une représentation visuelle des scènes principales de la Bible, les Africains chrétiens, à leur tour, firent leur cette conception des choses. Et les résultats en furent heureux.echographie

 

Au Gabon par exemple se dresse une merveille architecturale, une église "populaire", Saint Michel, dont les cinquante colonnes sculptées par Zéphirin Lendogno racontent l'Ancien et le Nouveau Testament. Le père Mveng, au Cameroun, et à travers toute l'Afrique où ses nombreux voyages le portèrent, n'a eu cesse de soutenir et d'encourager ce type d'art sous toutes ses formes. Et comment ne pas évoquer, pour le Sénégal, la vierge à l'enfant de Laurent Ndong; vierge à l'enfant : ce thème qui se moule si parfaitement dans le diversité des maternités exprimés dans l'art traditionnel négro-africain, parce que son pendant - la mère à l'enfant - aura indubitablement préparé les esprits.

 

Dans ce sillage, ou plutôt en rupture avec lui, émerge Ndary Lo. Mais la position de l'artiste est moins fixe, donc moins sûre, que celle de ces "êtres" en prière. Car où le placer? Est-il le continuateur de ces artistes qui ont consacré leur savoir-faire à la louange de Christ, ou plutôt un contempteur dans la lignée de ceux que Jean-Godefroy Bidima classe dans "l'art négro-africain des marges"? L'un et l'autre, peut-être.

 

Car sur la thématique - le religieux - Ndary Lo n'innove pas. Certes, sa perspective est autre, et rien de ce qu'il a produit ne s'apparente directement aux réalisations de ses devanciers africains. Cependant, l'on ne pourrait faire l'impasse sur un certain air de famille entre ces "êtres" de fer en prière et la production missionnaire africaine, plus vieille dans le temps. On se référera à l'ouvrage de Pierre Gaudibert, L'Art contemporain africain (1994), qui fourmille d'illustrations relatives à cet art missionnaire, pour en mieux percevoir le lien, l'union, l'unité thématique avec les réalisations de Ndary Lo.

 

Lesquelles réalisations s'arrachent du schéma constant et longtemps repéré dans la sculpture africaine: celui de la structure dite fermée, et qui ne permet pas d'ouvrir trop amplement les bras et les jambes. Ndary Lo nous présente ses hommes (ou ses femmes) les bras levés, les genoux en équerre et écartés, le buste et la tête passablement inclinés: c'est la déconstruction du faire ancien. Parce qu'il s'en écarte, notre artiste fait bande à part, joue en solo, ne veut rien devoir à l'art traditionnel. Il a cherché et trouvé sa voie, seul.

 

Solitude qui ne pouvait que rejaillir sur ses "êtres" de fer: On le voit bien, à beau les installer les uns à côté des autres, ces créatures en prière sont résolument seules. Et il n'aurait pu en être autrement, s'il est bel et bien admis que ces "êtres" de fer sont en train de prier ou de supplier. La relation avec le Très-Haut, ainsi que l'enseignent tous les catéchismes connus, est avant tout une entreprise intime, personnelle, solitaire. Elle ne saurait fondamentalement se vivre à plusieurs. Le voisinage géographique de ces créatures en prière, lors des expositions ou des séances photographiques, ne doit donc pas faire illusion. Elles sont et seront toujours seules, figées à vie dans cette noble pose, la pose de ceux qui s'adressent humblement - parce qu'à genoux - à Dieu, pour quémander, rendre grâce, se confesser, dire merci…

 

Et ceux qui s'adressent à Dieu debout? Ils ne sont pas moins humbles. Plus que la posture, c'est certainement l'échange avec son Créateur qui importe. C'est ce que semblent avoir compris ces autres créatures de fer de Ndary Lo, qui se sont dressées de tout leur long, les bras largement ouverts, comme pour recevoir l'immensité d'un don qui vient. Mais pourquoi ces haillons? Simple élément décoratif? Autorisons-nous un doute. Ces hardes peuvent être considérées comme des objets-signes. Objets, car elles sont composées d'un ensemble hétéroclite de vieux tissus bariolés, de sachets déchirés, de laine effilochée, de ficelles racornies et de bouts de bande à panser. Signes, car elles traduisent la pauvreté, la misère, la souffrance de leur porteur; elles indiquent de fait son état social : c'est un pauvre hère. Un loqueteux qui n'a rien, et dont l'ultime secours ne peut provenir que du Très-Haut. N'ayant rien reçu ici-bas, l'"être" de fer se tourne vers le ciel, implorant (et peut-être même larmoyant), afin de recevoir ce que seul le ciel justement dispense dans ces moments-là.

 

Mais que comprendre de tout cela? Peut-être que seuls les pauvres, les misérables prient, que seuls les nécessiteux mendient. Au vrai, seul celui qui n'a rien aspire à posséder, à jouir, à obtenir ne fut-ce que le minimum vital. Le pauvre est celui qui toujours va vers un mieux-être. En tout cas il aspire à cela. Et quand humainement rien n'y fait, Dieu reste son dernier recours, pour peu qu'il soit croyant. Lui seul donne le réconfort, lui seul peut changer le cours d'une vie, lui seul accorde des faveurs insoupçonnées.

 

 

Ndary Lo le conçoit peut-être ainsi, eu égard à la récurrence dans sa production de ces "êtres" en prière. La prière, passage important pour qui sollicite le concours de Dieu, ou pour qui lui rend hommage. Un souvenir: en 1990, lors du mondial de football tenu en Italie, l'international Camerounais Roger Milla, après chaque but inscrit, fonçait exécuter, comme un rite, quelques pas de danse devant le poteau de corner, puis il tombait à genoux, bras dressés, le regard porté vers le haut, comme pour remercier le Très-Haut de ses abondances. Indubitablement, les "êtres" de fer de Ndary Lo ne sauraient nous faire penser à autre chose qu'à des gens qui prient ou qui rendent grâce. Et si c'était là le moyen par l'artiste trouvé pour personnellement rendre grâce? Dans l'univers de l'art, disons que toutes les stratégies sont permises.

 

 

 

 

R. Ndong

 

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Jean Ghalbert Nzé : Changer pour rester soi-même

1 Juin 2010, 17:53pm

Révélé par son œuvre monumentale sur bois massif, Jean Ghalbert Nzé s’est orienté depuis quelques années vers une sculpture de plus en plus ciselée, de plus en plus délicate, presque d’orfèvrerie, qui contraste avec les totems cyclopéens qui avaient fait longtemps sa réputation. Serait-ce la marque d’une profonde révolution intérieure ou la conséquence d’une pression extérieure ? En tous les cas, on le voit désormais exposer des oeuvres où se manifestent une sensibilité musicale inédite, un sens de la mélodie qui se traduit par la création de nouvelles formes instrumentales où transparaît l’héritage de la harpe ngombi ou de la harpe-cithare mvet. S’impose donc l’impression d’une lutherie incurvée à laquelle se rattache l’oeuvre majeure que représente Biye-Yeme, oeuvre primée lors du Premier Forum des Arts à Libreville (CCF), qui nous apprend que si elle a gagné en fluidité, l’oeuvre de Jean Ghalbert Nzé n’a rien perdu de sa complexité ; bien au contraire... Nze.jpg

Oeuvre complexe, la sculpture de Jean Ghalbert Nzé l’est davantage, par la recherche de lignes de plus en plus audacieuses, par la pluralité des matériaux requis, cuivre, bois, bronze, qui a pour conséquence de suggérer des significations de plus en plus ouvertes.

 

Au plan de la forme on notera pourtant quelques lignes communes à toutes les oeuvres, comme un ancrage schématique, celui de l’allongement des formes, de leur dépouillement, de leur grâce, qui contraste avec la puissance massive des sculptures de la première génération. De même, on retiendra le travail d’incurvation du métal, la création de formes armillaires, déliées, harmonieuses, qui rappellent la ferronnerie précieuse. Ainsi en va-t-il de la sculpture Biye-Yeme qui repose sur un socle en X incurvé, et qui paraît dans son ensemble l’équivalent d’une clé de sol. Autre forme récurrente, c’est la posture de L’homme sans couleurs qui semble une figure de gymnase ou de danseur. Le personnage semble positionné en arc de cercle, la tête rejeté en arrière, le dos rentré, la poitrine exposée, un genou fléchi et l’autre sur le sol. C’est une posture caractéristique du travail actuel de Jean-Ghalbert, au point qu’il ait cru la reconnaître dans la chute de bronze pétrifiée qui constitue la base de la pièce appelée Le Ténor. Cette désignation pourrait porter en elle tout le secret de cette posture qu’affectionne le sculpteur. Elle pourrait figurer un officiant (un « ténor ») en pleine exhibition, transformé par son art, sublimé, transporté...

 

Mais ce ne sont là que des supputations, car les formes de Jean Ghalbert livrent difficilement leur secret et bien malin qui pourrait dire ce qu’elles représentent. Que simule par exemple la forme principale de Za myan : un homme, un animal ou un oiseau à l’encolure allongée ? Elle repose sur un socle de bois et se tient derrière un filet où ont été cousues des pièces de monnaie d’origines diverses. Quel argent ? C’est la question traduite du fang. Et quel rapport avec la forme ? Est-elle prisonnière ou bien se protège-t-elle derrière ce filet qui la coupe du monde ?

 

L’interrogation sur le référent vaut également dans la pièce L’homme sans couleurs où la même pièce de métal donne à voir aux deux extrémités le sexe d’une femme et la poitrine d’un homme. Fusion des deux sexes, fusion des corps, des deux principes fondamentaux, d’autant plus aboutie que la torsion du métal brouille la répartition en deux faces distinctes.

 

Une seule forme ne fait pas mystère de son référent, c’est celle qui affecte la pièce intitulée Dé-contenu où deux bocaux de taille différente déversent leur contenu tout le long d’une lame de verre. Le contenu, une espèce de liquide pétrifié, est obtenu à partir d’un jeu de sable et de peinture mastiquée. Que suggère-t-il ? La pollution ? Engagement écologique de la part du sculpteur qui rejoindrait alors sa critique du système capitaliste symbolisé par l’argent cousu dans le filet.

 

Serait-ce dire que le sculpteur a pris de la distance vis-à-vis des thèmes anciens qui dominaient son travail, la mystique du mvet par exemple ? On peut penser, en effet, que le fait de recourir à de nouveaux matériaux lui a dévoilé de nouvelles perspectives, comme si chaque matériau imposait sa logique propre. Le bronze, le cuivre, le fer sont des métaux au coeur de l’industrie moderne, facteur de la dégradation environnementale, et leur utilisation suppose l’adoption de certaines problématiques contemporaines.

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Pourtant, l’oeuvre ne laisse pas de témoigner d’un ancrage à une tradition ancienne. On le voit au plan de la technique, par l’usage particulier du cuivre (métal fondamental des Fangs) qui rappelle la gestion du raphia pour les nasses, les mêmes incurvations, les mêmes spirales. Le bois aussi demeure, comme socle et continuité de l’oeuvre, témoignant de l’enracinement à la mystique fang. Il sert aussi pour la sculpture des heaumes qui rappellent les masques traditionnels, et le raphia qui constitue la parure de Biye-Yeme n’est pas sans rappeler celui qui habille les porteurs de masque.

 

Le symbolisme est lui aussi présent, en particulier dans L’homme sans couleurs où les... couleurs noir et blanc font pourtant leur apparition par le biais d’un curieux gong tendu en arrière (ou en avant ) où sont figurés un triangle traversé de part et d’autres par une croix rouge. Autres symboles, la spirale qui simule le cheminement infini est tracée dans un miroir au sein duquel la pièce se reflète elle-même dans une attitude pour le moins narcissique. Le même miroir devient une lame de verre ( Dé-contenu) sur lequel reposent les deux bocaux qui déverseront leur poison infect jusqu’au bout du socle.

 

A elle seule, cette lame pourrait être garante d’une continuité fondamentale dans l’oeuvre de Jean Ghalbert Nzé, malgré les transformations de surface. Elle symbolise en effet la verticalité qui a longtemps caractérisé son travail et qui la domine toujours aujourd’hui. Plus que jamais le sculpteur rechigne à agencer son oeuvre de façon horizontale, mais il la conçoit toujours dans le sens d’une élévation.

 

Même lorsque l’oeuvre figure une trajectoire vers le bas ( l’écoulement du liquide), elle se tient toujours sur un plan vertical. Ce qu’elle peut ainsi signifier, c’est une forme de tension chez le sculpteur entre son besoin d’ascension et la contrainte extérieure qui l‘oblige à regarder vers le bas.

Une autre marque de cette tension chez Jean Ghalbert est le caractère hétéroclite qui domine sa sculpture nouvelle, mélange d’objets, de matériaux, de styles, etc. Céderait-il à la mode ? Le Ténor est muni d’un crayon et d’un pinceau, le Dé-contenu repose sur deux bocaux posés sur une lame de verre opaque et le cuivre de plomberie est présent partout. Le sculpteur donne l’impression d’un souci de plus en plus grand pour le monde qui l’entoure, d’être en prise avec lui, contrairement à ces premières oeuvres, en particulier le cycle de la Mvétéenne, où dominaient la transcendance et l’élan mystique. L’oeuvre actuelle semble marquer la quête d’une vérité nouvelle, d’une assurance, d’un savoir ferme, tout en rendant un sentiment de continuité, de permanence, d’identité.

 

Ce que cette crise permet donc en dernier ressort c’est de souligner le caractère d’une oeuvre originale, personnelle. Nous avons souligné la verticalité des formes et il faut rappeler leur complexité. Plus que jamais Jean Ghalbert Nzé tourmente la matière, la tord, la désarticule, de façon à exprimer la complexité de l’homme, de la nature, de l’existence. Le sculpteur nous montre non pas ce que la vie dit d’elle, mais ce que la vie trahit d’elle. Il porte un regard intransigeant et nuancé sur la réalité humaine.

 

Ludovic Obiang

Ecrivain

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