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Le blog d'Obili

La machine infernale

4 Mai 2010, 17:05pm

Publié par obili.over-blog.com

    La vieille école tropicale aime attirer l’attention de son auditoire par une course haletante dans des mondes lointains. Nous savons cependant, depuis l’apparition de la relativité, que le lointain des uns vit très souvent dans le voisinage proche des autres. Tout est ici question de perspective. Il faut remarquer qu’à vouloir courir toujours très loin, la mémoire épuise sa hotte de souvenirs. Et que dire des poumons ? Malgré toute leur saine volonté de porter toujours allégrement le tempo du coureur devenu ancien, ils ne peuvent s’empêcher de s’étouffer sous la lourde cloche des emprunts byzantins.

 

    Mon ami très cher, armé de sa plume épaisse, nourrie aux gouttes délicieuses de la rosée matinale, aime à réclamer des exemples. Il faut que des exemples tiennent compagnie à la soupe aux palmistes. Des accompagnateurs « quoi ! » comme dirait l’écrivain Kangni Alem. Allons donc à la cueillette aux exemples ; le cordage du grimpeur ne devra cependant pas être trop long. Un tronc de palmier, c’est glissant le matin, sur les rives du lac rose ou au plus près de l’équateur.

 

    Que ne fus-je pas surpris, un soir, dégustant une bière blanche, de me retrouver assis sur un nuage tel un fakir indien, les yeux ronds, à contempler les pentes de l’Olympe. Quelques secondes avant cette téléportation fantastique, je tenais encore entre mes mains un document très sérieux : le rapport écrit à la suite du douloureux nauYaoundéfrage du ferry  sénégalais Le Joola. Le navire, de construction récente, assurait le transport des passagers et des marchandises entre la Casamance, une région méridionale du Sénégal et Dakar, la capitale de ce pays. Les faits sont d’une simplicité exaspérante : un navire prévu pour transporter un maximum de 580 personnes, s’est retrouvé au moment de son naufrage délesté d’une foule officielle de 1034 individus au moins. Et les faits sont précis : chaque accès à ce navire important pour la communication entre l’île rebelle et le continent, est géré par l’armée nationale du pays de Lat Dior Diop, un résistant de haute stature.

 

    Mais il semble que c’est noël tous les jours dans les casernes de Ziguinchor, chaque traversée du Joola devait respecter cette tradition millénaire dans la capitale pluvieuse. Le cadeau tient lieu de ticket d’embarquement pour la traversée, il faut surtout le laisser entre les bonnes mains sur le quai. Et personne pour se soucier du poids de la déraison. Un troupeau de chèvres dans les cales du poisson de fer, vaut bien quelques piécettes ou un bouc dans la main qui tient l’arme et la barrière. Tout ceci ne serait qu’une histoire de buveurs de thé tropicaux, sombrant sous la mer en colère, par la faute d’une trop forte consommation du breuvage anglais. Toutes ces larmes versées ne seraient qu’une misère de plus à poser sur le balancier déjà fort déséquilibré du continent berceur de l’humanité, si dans son introduction, le rapport d’enquête ne nous entraînait dans la belle cité antique, sur les pentes majestueuses de la grande montagne : l’Olympe.

 

    Nous étions transportés en Grèce par un rappel fort pourvu sur les origines de la navigation maritime. Nous demandâmes donc à Athéna d’avoir l’amabilité de nous traduire toute cette sémantique juteuse. Et devant la bonté de la Déesse de la sagesse, des arts et de la guerre, l’esprit éclairé par les lumières généreuse d’Athéna s’irradia d’un duo de certitudes nouvelles : l’enfant noir voyage dans le temps, enfermé dans une machine infernale ; il faut démonter la machine infernale ! Ce n’est pas simple, elle est multiforme, mais il faut sagement la démonter. Il faut démonter la machine infernale qui tient l’arme, la barrière et le bouc, envoie les enfants à mille lieues sous la mer et glisse les billets dans les poches chaudes des tenues de combat, il faut démonter cette machine dont le nom provoque une peur terrible encline aux évocations pittoresques et lui épargne toute critique de ses agissements inconséquents.

 

    Bienheureux descendants de Lat Dior Diop, si vous saviez…J’étais une fois encore assis sur un nuage, mais je ne buvais pas de bière blanche cette fois-ci. Je recherchais patiemment le nom d’un ami ou celui d’un parent sur une liste fort abondante d’élus, appelés à assumer des responsabilités prestigieuses dans les palais lointains. De véritables fastes consulaires, c’est si rare chez nous, les vraies occasions de réjouissances. Je remarquai nonchalamment que beaucoup de vénérés vénérables passaient la main sous le poids de l’âge. La retraite officielle les accueillait à bras ouverts, même si certains l’avaient précédée dans son effusion affective. Certains vénérables avaient en effet abandonné leurs postes bien des lustres avant la parution de la liste. Et je pensai en silence. Le temps est un enfant têtu, mais il grandit. Il connaît même des périodes de croissance accélérée. On a beau jeu de le retenir désespérément, hargneusement par les côtes, mais on ne peut suspendre son vol. Tel la nature, il s’échappe en minces filets, grandissant en torrents. Les torrents du temps sont violents, ses ruptures sont définitives.

 

    Point de nom d’un parent ou d’un ami et j’étais content, ça ne coûte pas un sou, un sourire sur des lèvres sèches. Quelque temps après, voici apparaître une autre liste. Elle est plus volumineuse que la précédente ; son titre est alléchant : Nominations au ministère de la défense. Un régal. J’ai pensé à mon ancienne professeure d’histoire au lycée national. Je triche un peu « quoi ! », le lycée national ça donne du poids à la phrase. Mais des lycées, il en a germé des dizaines depuis, et des enseignants tels ma professeure d’histoire aussi. Des enseignants trente pour cent. C’était cela, le nom à l’époque ; enseignant trente pour cent. C’était la grande crise, il fallait, tous, se retrousser les manches. C’est connu, les salaires logent dans les manches ; les salaires des enseignants ont donc été amputés de trente pour cent. Pas un cri dans le triangle, pas une marche, pas une grogne ; nous avons été informés, notre professeure d’histoire nous a transmis l’information : trente pour cent du salaire en moins, c’est l’équivalent de trente pour cent des cours en moins.

 

    L’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas affirme que penser est une façon de vivre ; penser et ensuite écrire et aussi publier les pensées qu’on a pris la peine d’écrire. En parcourant la liste des différents nommés sur le document portant le nom : Nominations au ministère de la défense, j’ai pensé au concepteur de cette liste ; le ou les concepteurs. Je ne pense pas comme l’immense Vila-Matas, je me suis concentré sur un seul concepteur : le concepteur de la liste. Un professionnel, du véritable travail d’orfèvre, ce monsieur, ou cette dame a produit une œuvre d’art. Et moi qui me disais que l’art en Afrique c’était forcément vieux, très primitif ou premier. J’avais tort, la vie est un long apprentissage, un apprentissage incessant, merci l’artiste ! J’ai beaucoup d’admiration pour les artistes, ils expriment un idéal par les moyens à leur disposition.

 

    La liste de l’artiste est parfaite, pas une brique à la place d’une autre, pas un boulon usé dans l’engrenage. Sur le tableau affichant le faste consulaire, des vénérables à bout de souffle étaient appelés à faire valoir leurs droits en pension, d’autres étaient conviés à assumer d’autres fonctions, ce n’est plus le cas ici, la longue marche est d’une majesté époustouflante. Une véritable marche seigneuriale, interminable. Il faut s’armer de patience pour en suivre les pas. L’idéal du concepteur est atteint, l’ordre militaire est sauf. Que viennent à apparaître d’autres curiosités, telles par exemple ces nombreux capitaines de vaisseau sans vaisseau de commandement, les capitaines de corvette se partageant deux ou trois navires brinquebalants, aucun risque de fissure à craindre, la graisse est ce qui manque le moins dans chaque rouage de la machine.

 

    Certains doivent donc s’armer de patience tandis que d’autres, armes aux poings se congratulent dans la jungle de leurs émoluments infernaux. Ils consomment toute la sueur et ne produisent toujours et encore que du plomb. Chacun des six cents médecins expulsés honnêtement du triangle nous le confirmerait : du plomb dans le sang, c’est mauvais pour les enfants. Il est urgent de démonter la machine infernale. Allons-y sagement, avec application, au chalumeau, au laser, armés de clés à molette ou de clés de précision. Aucun boulon, aucune armature de la bête ne pourra résister à la volonté des bras sorciers. Jean Cocteau, dans sa pièce La machine infernale, suggère la rencontre de deux réalités qui vont se côtoyer, superposer, s’opposer. Opposons les bras sorciers à la vieille mécanique médiocre.

 

    Et nous sommes toujours assis sur notre nuage, buvant des bières blanches et proposant le démontage de la machine infernale. Mais que voulez-vous, certains privilèges accordent leurs faveurs aux seuls cocus du triangle.

 

 

Man Ekang

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