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Le blog d'Obili

CANAILLES ET CHARLATANS

31 Mai 2010, 15:39pm

canaillesCe roman se présente d’emblée comme la « suite » d’une histoire commencée à l’occasion d’un premier récit que je n’ai pas lu.

 

La narratrice, Héloïse Bhinneka, que je suppose avoir fait le voyage de Ti-Brava à Paris, entreprend cette fois le parcours inverse, chargée d’une mission somme toute funèbre, celle de ramener les cendres de sa mère en terre d’Afrique, plus exactement sur la terre qui a vu naître les deux hommes de sa vie de femme en quête d’éternité, l’un mort, son amant, l’autre encore bien vivant, son ex-époux, père de la convoyeuse.

 

La jeune femme revient donc à son point de départ, comprenant toutefois que sa fidélité aux dernières paroles de sa mère ne vient pas tant d’une honnêteté filiale, qu’il serait aisé d’éluder, que de la volonté d’éprouver la solidité des attaches qui la lient encore à sa ville.

 

Evidemment, ce récit peut être considéré comme une quête, une quête de soi, de la mémoire, celle que l’on doit aux gens et aux lieux qu’on aime et qu’on a aimés, une remise en question existentielle, si l’on peut dire. Toutefois, pour moi qui ne suis jamais allée en Afrique, le retour d’Héloïse chez elle a surtout été un véritable voyage. Je l’ai suivie en boîte de nuit à Cotonou, et j’ai « guinché », morte de rire, avec ce fantastique danseur de « zouk façon » en boubou yoruba ; avec elle, j’ai traversé le quartier des prostituées de Ti-Brava, montée en croupe sur la moto du doux Séli, et j’ai admiré l’exubérance de Littoral, la passionnée. J’ai également vu les conséquences sanglantes de la dictature, les cadavres de femmes et d’hommes gonflés d’eau fangeuse ; j’ai perçu les effluves nauséabonds des quartiers pauvres et la pourriture de l’âme de Sosthène, ancien bonimenteur ayant abdiqué devant la facilité d’une réalité fangeuse mais autrement plus lucrative que les rêves.

Héloïse a été d’une agréable compagnie, jeune femme sensible qui ne perd cependant pas son sens très pointu de l’ironie, son humour – noir –, qu’elle distille savamment au détour de sa parole. Sans dénaturer la gravité des faits guère reluisants, cette sorte de dérision un peu distante, nous en révèle toute l’absurdité, absurdité des actes, absurdité des hommes, d’autant plus tragique qu’elle existe tout autour de nous, tous les jours, aussi atroce et à la fois évanescente qu’un fait divers.

 

La leçon que je garde de cette lecture est que, s’il existe des Sosthène et des dictateurs, il y a également des Littorale qui traversent les frontières par amour, et des pères chevaleresques auxquels il est malgré tout possible de pardonner.

 

Je garde de ce voyage le souvenir tendre de personnages auxquels je me suis attachée – même l’horrible Sosthène que je n’arrive pas à complètement détester, je l’avoue -, et ce piège dans lequel je me suis laissée complaisamment tomber, c’est le charme d’Héloïse qui m’y a poussée, sa force couronnée de faiblesses, son esprit clair d’observatrice intelligente, revenue mettre ses comptes au clair avec la ville qui l’a vue naître.

 

Merci, monsieur Kangni Alem pour Héloïse et tous les autres – jusqu’au plus insignifiant douanier endormi sous un soleil de plomb : je n’ai pas lu le premier épisode de la saga, mais vous pouvez bien compter sur le fait que je n’y manquerai certainement pas.

 

Sylvia Placoly.

 

 

CANAILLES ET CHARLATANS

Kangni Alem, DAPPER littérature, 2005.

 

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