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Le blog d'Obili

Articles avec #litterature

Alain Mabanckou : écriture et subalternité

23 Avril 2010, 11:06am

Publié par obili.over-blog.com

PalmierDepuis quelque temps, Alain Mabanckou anime un blog (hébergé par le site http://www.congopage.com) dont certains commentaires font l’objet de vives polémiques, en l’exemple d’un billet caustique posté le 17 avril dans lequel l’écrivain congolais mettait en doute l’existence d’une littérature gabonaise. Récemment, on a pu y lire un entretien avec Michel Cadence, directeur de la maison d’édition Ndzé. A la question « comment s’opère la sélection des manuscrits chez Ndzé », l’éditeur-écrivain nous explique que, contrairement à ses collègues français, lui assortit souvent le refus d’un tapuscrit de quelques conseils généreux et conclut généralement sa lettre par les mots suivants : « Combien d’auteurs ayant obtenu le Grand prix littéraire d’Afrique noire dans ces dix dernières années avez-vous lus ? Inutile de me répondre, je sais en découvrant votre manuscrit qu’il n’y en a aucun. Lisez ! relisez ! Et quand vous les aurez découverts, reprenez votre texte, vous verrez que vous n’écrirez pas après comme vous le faites maintenant. » Nul ne devient écrivain ex nihilo. Nous souscrivons à l’évidence de M. Cadence. Le conseil prodigué ici reste néanmoins problématique, sinon pernicieux, lorsqu’il rattache le talent aux prix littéraires, souvent contrôlés par des lobbies parisiens. Combien de grands écrivains, encensés aujourd’hui, n’ont pas vu leurs œuvres rejetées au début de leur carrière ? Qu’on se souvienne de la grande « tapisserie romanesque » de Proust, parue plus tard sous le titre de A la recherche du temps perdu, refusée par diverses maisons d’éditions, dont Fasquelle et NRF, avant que le volume, Du côté de chez Swann, ne paraisse chez Grasset à compte d’auteur.

 

En renvoyant l’apprenti écrivain aux auteurs couronnés, M. Cadence pense forcément à son intervieweur. Il nous oblige à soulever la question de la dynamique esthétique qui sous-tend les romans à succès publiés par les auteurs francophones d’origine africaine. Evoquant la carrière d’Alain Mabanckou, Mme Diop des Editions Présence Africaine fait remarquer à juste titre que « son écriture a changé parce qu’il ne s’adresse plus au même public ». Au-delà d’une traversée des frontières artistiques due à une évolution personnelle, force est de reconnaître que la mutation est également dictée par des impératifs commerciaux. L’illustre fort bien, l’annonce par Alain Mabanckou de la sortie imminente d’un essai sur James Baldwin, projet conçu non de sa propre initiative, mais à la demande « d’un grand éditeur parisien »— y a-t-il meilleure illustration de la posture subalterne ?

 

En raison de la dictature du capital financier sur la création littéraire, l’écrivain africain en quête de succès travaille avec une idée obsessionnelle en tête : plaire au marché français. L’art entre ainsi dans le cycle du formatage et adopte la posture de la subalternité. Il s’agit de se mettre aux goûts d’un public qui semble avoir réduit le livre à un pur produit de consommation quand il ne le confine pas à un simple objet de divertissement. Pour ce public-là, il convient de créer des récits légers, sans épaisseur à l’instar des histoires cocasses d’un Verre Cassé. Des histoires aussitôt oubliées dès qu’on a refermé le livre. L’on comprend que certains écrivains africains contemporains versent dans l’art parnassien, qui n’a d’autre enjeu que sa propre essence. La seule préoccupation ici est d’ordre littéraire comme l’indique la suppression artificielle de la ponctuation dans Verre cassé.

 

La grandeur d’une œuvre, à mon humble sentiment, réside tant dans la maîtrise de l’art narratif que dans les problèmes philosophiques, existentiels et politiques qu’elle pose. James Baldwin est admiré en raison du pont qu’il établit entre « l’art et l’engagement ». On pense aussi, pour rester dans le domaine africain-américain, à Richard Wright, dont les œuvres romanesques (Un enfant du pays et Black Boy sont devenus des classiques) constituent une photographie à la fois réaliste et surréaliste des ravages psychologiques du racisme sur le Noir. En ce sens, les cris de colère des jeunes Français des banlieues, issus pour la plupart des familles émigrées, qui ont culminé dans les émeutes de 2005, semblent renvoyer en écho les angoisses de Bigger Thomas, le héros de Un Enfant du pays, lequel allait affirmer, anticipant le soulèvement massif des Noirs dans les années 1960, sa citoyenneté américaine par la violence. Dans la même veine, Toni Morrison est considérée comme une grande écrivaine pour son écriture, d’une beauté, d’une précision et d’une puissance éblouissantes. Mais son œuvre contient bien plus : la profondeur des problèmes ontologiques traités au travers des drames socio-historiques (tels l’esclavage) vécus par les Noirs. Ces quelques exemples tendent à montrer que la seule maîtrise du projet esthétique ne saurait être une fin en soi. L’écrivain sud-africain J. M. Cotzee le soulignait récemment dans un entretien au quotidien Le Monde, lorsqu’on lui a demandé, en rapport avec son livre Elizabeth Costello, si l’écriture romanesque ressortit à une simple activité divertissante : « C’est une question que tout auteur sérieux doit se poser à un moment ou un autre. Et la réponse doit comporter une réelle défense de la valeur – de la valeur éthique – de la fiction. »

 

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences

(Université de Reims)

Pour le magazine Journal de l’Afrique en Expansion

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Mensonges et vérités sur la question noire en France: les arguments de la réalité.

22 Avril 2010, 14:41pm

Publié par obili.over-blog.com

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Amadou Hampâté Bâ, l’écrivain peul de Bandiagara au Mali disait: «En Afrique, un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle.»

 

    La formule demeure célèbre, mais les bibliothèques n’ont pas essaimé pour autant, partout en Afrique. L’avantage de posséder de nombreuses bibliothèques c’est aussi la possibilité du vaste choix offert aux amoureux des livres, ravis et perdus qu’ils seront au milieu des étagères  achalandées en marchandises d’un autre calibre, celles de l’esprit. Lorsque bien sûr, effectivement, lesdites étagères le seraient.

 

    La possibilité du choix, voilà un droit supplémentaire. Un acquis qui ne serait pas superflu dans la forêt des droits sacrés de chaque individu soucieux de bien élaguer les chemins de sa connaissance. Les superbes inutilités sont bien trop visibles encore et si nombreuses, mais l’œil patient et attentif saisit sur le vif la couleur rare, l’ouvrage de premier choix. Il use de son droit inaliénable, celui d’ouvrir les seules pages nourricières de son entêtement.

 

    Il en faut de cette résistance active pour s’enthousiasmer tel le physicien par exemple, dégustant son bonheur tranquille à la seule pensée de l’existence de la lune, même lorsque des jours nuageux le priveraient de son éclat. Il en faut de la persévérance, celles des bâtisseurs infatigables, pour écrire « Mensonges et vérités sur la question noire en France », le dernier essai de Bernard Zongo publié aux éditions  Asphalte.

 

    Le sous-titre du livre « Ma réponse à Gaston kelman » confirme les certitudes de quelques entêtés tranquillement heureux : Entre les perroquets et les bâtisseurs, la deuxième espèce de volatiles tisse patiemment et inlassablement des réalités justes et convaincantes, sans ramdam folklorique. Il suffit de quelques chapitres pointant une loupe méticuleuse sur le cépage bourguignonnais  pour que la vinasse livre ses tanins périmés et incohérents. Je suis noir et je retourne vers le futur !

 

    Le verre est cruellement précis, construit à l’aide d’arguments historiques et sociologiques, plongeant dans de solides références  bibliographiques et culturelles. La réalité en sort grandie. La langue, celle des mots, est possédée  avec talent, comme pour réconforter l’autre, celle du palais, meurtrie par les fables rocambolesques du cru de mauvais goût.

 

    L’enseignant et sociolinguiste nous promet déjà d’autres instruments de haute précision, la dernière partie de l’ouvrage offrant un avant-goût  des productions futures. Déjà, nous sommes tranquillement heureux en exprimant notre émotivité nègre devant une si copieuse pensée. Peut-être s’agit-il là du raisin des méditations helléniques de l’immortel Normand.  

 

 

Man Ekang

 

 

 

Mensonges et vérités sur la question noire en France

Ma réponse à Gaston kelman

Bernard Zongo

Paru chez Acoria

18 €

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EMANE OBIANG: la poésie en sanctuaire (2)

21 Avril 2010, 17:20pm

Publié par obili.over-blog.com

Emane

Cela m’a permis de travailler la formule et de me rendre compte qu’elle pouvait être complexifiée à l’envi. C’est ainsi que je peux dire aujourd’hui que tout roman africain est un roman qui met en scène un personnage qui hésite, balance entre plusieurs systèmes de valeurs. Certains romans peuvent traduire ce schéma de façon matérielle, et là on parlera d’un itinéraire spatial. Mais il peut aussi s’agir d’une façon spirituelle, et le cheminement sera spirituel. Souvent les deux peuvent s’interpénétrer et même coïncider, mais souvent aussi en fonction de la virtuosité des écrivains il peut avoir des décalages qui donnent des effets appréciables. Autrement, tout roman négro-africain, malgré la volonté des écrivains de biaiser avec cette trame narrative, permet de comprendre ces différentes transformations du roman.

 

- Mongo Beti

 

» Mongo Beti, longtemps un mythe, longtemps un texte ou plusieurs textes. Des textes de prise de conscience, des textes qui nous ont révélés à nous-mêmes, mais surtout dans mon cas des textes qui m’ont révélé à ma tradition fang. Et puis au fur et à mesure, un jour j’ai la chance d’être invité à Lille, par le Fest’Africa de Lille. Mongo Beti, une rencontre. Et là, la confirmation d’un homme qui est fidèle à ses convictions, un homme qui m’invite à le rejoindre au Cameroun pour la présentation de mon livre L’enfant des masques. Mais je n’ai pas l’occasion, malheureusement, de le faire, mais je me réjouis de le rencontrer pour relancer l’invitation, puisque nous sommes réunis dans un ouvrage collectif autour des villes, quand j’apprends son décès. Un décès brutal, mais en même temps je sais qu’un relais avait été fait par des gens comme moi, Jean-Roger Essomba et d’autres qui avons assuré et devons assurer le relais.

 

- Péronnelle

 

» Péronnelle est d’abord un acte de reconnaissance vis-à-vis d’un texte de théâtre que j’écris en une journée, et qui me permet, encore en manuscrit, d’être admis en résidence d’écriture à la maison des auteurs du festival international des Francophonies à Limoges. Un moment très important. Je ne me sens pas homme de théâtre. Je l’ai toujours dit, je suis d’abord un nouvelliste, je suis d’abord un conteur, mais cette expérience, vraiment une expérience, a été l’occasion de travailler mon écriture et de me rendre compte que malgré les coquetteries actuelles des écrivains, un genre, ça signifie quand même quelque chose. On n’écrit pas une pièce de théâtre comme on écrit un roman, une nouvelle. C’est absolument faux.

 

Une pièce de théâtre est appelée à répondre à deux critères : elle est appelée à être appréciée différemment, à être vue par un public. Il y a dans une pièce une relation particulière avec la scène; elle est appelée à être transformée par un metteur en scène. Une pièce de théâtre ne s’écrit pas comme on écrit une nouvelle. Je l’ai vraiment su, je l’ai vécu, puisque lorsque j’écrivais Péronnelle, je l’ai soumise à des spécialistes du théâtre. Il y a eu près de huit lectures. J’ai vraiment voulu remercier chacun d’eux. Des gens comme Maxime Ndébéka qui a fait une lecture incroyable. Je pense que Péronnelle aurait été une jeune femme certes un peu vive, un peu espiègle, mais un peu difforme. Grâce à eux Péronnelle se tient. J’ai commencé par huit actes qu’on a réduits en trois actes, tout en en conservant la vie.

 

Péronnelle est donc d’abord un acte de reconnaissance vis-à-vis de Beaumarchais qui m’offre la bourse et une expérience d’écriture particulière.

 

- La poésie

 

» La poésie pour moi se confond avec moi-même. Elle est peut-être l’aspect le plus intime, le plus sincère de Ludovic Obiang et en même temps celui que je voudrais le plus confidentiel. Je suis d'abord et fondamentalement poète. J’écris des poésies depuis déjà très longtemps. J’ai un recueil de poésies que je travaille, La leçon des choses, recueil autobiographique qui reprend les trois grandes étapes de ma vie, que je voudrais les trois grandes étapes de ma vie, avec une poésie première, celle de mes erreurs de jeunesse ; puis une poésie maîtresse, centrale, où je m’affirme comme homme et une poésie supérieure où je dialogue avec le mystique.

 

Ma poésie est extrêmement confidentielle et insiste sur des aspects, sur tous les plans de ma vie, sur moi-même, sur mon invitation au voyage, mes retrouvailles avec ma culture profonde, les choses les plus fantaisistes ou les plus fabuleuses, comme par exemple le voyage sur Mars, la vie extra-terrestre, etc. C’est vraiment un dialogue avec mon moi intérieur, qui pour moi est extrêmement fécond et représente pour moi mon jardin le plus secret, le lieu, le sanctuaire où je vais toujours me ressourcer. La poésie est donc le soubassement de ma vie.

 

Propos recueillis par Ada Bessomo.

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EMANE OBIANG : la poésie en sanctuaire

16 Avril 2010, 14:45pm

Publié par obili.over-blog.com

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    Ludovic Emane Obiang, auteur du recueil de nouvelles, L’enfant des masques, et de la pièce de théâtre Péronnelle, est un auteur vraiment à part. Sa démarche intellectuelle, comme l’œuvre qu’il bâtit et qui l’exprime, s’éloigne fort des sentiers battus de l’industrie du livre ou de la réflexion sur l’Afrique. Emane Obiang est enseignant de littérature à Libreville, au Gabon. Plusieurs fois invité du Festival Fest’Africa de Lille, il en a chaque fois saisi l’occasion pour dire sa vision du monde. Un monde qu’il assimile volontiers à ce qu’on sait le moins de lui : la poésie, qu’il respire plus que tout autre chose.

 

PARTIE I

 

- Le recueil L’enfant des masques

 

    «  L’enfant des masques : un itinéraire, une quête : la quête de moi-même,la quête de mes origines, la quête d’un traumatisme, le retour à un équilibre qui m’a longtemps manqué et qui passe par un retour aux valeurs essentielles de la tradition fang. Voici L’enfant des masques. C’est un itinéraire, un itinéraire en cinq étapes, avec chacune sa particularité, sa spécificité. Avec chacune aussi un prisme et surtout une prise. L’enfant des masques est la construction d’une utopie, celle d’une vie, celle d’une communauté.

 

    Ce que chuchote la mangrove, qui est la nouvelle centrale, est un retour, peut-être une façon de revisiter la crise parentale de mon village.

 

    Comment se quittent les tourterelles, exprime une volonté d’exorciser la peur qui nous habite malgré la qualité de l’environnement et de la forêt.

 

    La casa del señor Engomo est un vol plané au-dessus du crime et de la souillure.

 

   Et enfin Biang Mekè, normalement la nouvelle éponyme, est la quête d’une tisane, la conscience d’une maladie profonde aussi bien de moi-même que de l’Afrique, et donc la volonté de réparer le traumatisme, de soigner la pathologie par un retour à la tradition dans ce qu’elle a de plus digne. 

 

- La formation universitaire

 

     »  J’ai aussi écrit une thèse, qui était importante pour moi, et que je voudrais importante pour toute la communauté africaine, parce qu’elle s’intitule «  Les enfants terribles ». C'est toute une poétique générale de la littérature et du roman négro-africain en particulier. C’était un acte de bravoure, parce qu’on parle de moins en moins aujourd’hui de littérature négro africaine. On parle de littératures nationales, on parle de littérature créole, de littérature américaine, négro-américaine, mais on ne parle plus de littérature négro-africaine dans son ensemble.

 

    Pour cela, j’ai brassé à peu près 500 œuvres. J’ai brassé cinq continents. Et cela a été perçu de façon extrêmement hostile par l’élite française ou africaniste, parce qu’il y avait là, effectivement, comme une rupture, surtout comme une revendication de cette identité. J’avoue qu’il y avait un arrière-plan idéologique assez important. Mais cela n’empêche pas qu’il existait une base scientifique, c’est-à-dire que pour moi, j’ai étudié les questions d’identité. Je sais que ce qui façonne, ce qui fonde une identité, c’est la recherche de critères. J’ai voulu rechercher ces critères, les construire, et cela de manière scientifique.

 

    Pour cela, j’ai essayé de me dépouiller quand même de ma subjectivité et j’ai interrogé les œuvres. J’en ai interrogé cinq cents. En particulier, j’ai pris un corpus de départ, qui était le corpus francophone subsaharien, et je me suis aperçu que revenait toujours un schéma narratif récurrent, constant, un invariant- que j’ai appelé schéma narratif cyclique et polémique. Il consiste, d’une façon d’abord caricaturale, en ce qu’un héros quitte son village, généralement pour la ville, dans laquelle il connaît une transformation intérieure extrêmement profonde souvent, mais doit revenir à un moment donné. C’est le retour aux sources. Ce retour aux sources peut se lire de différentes façons, sous différents modes, le mode de la réconciliation ou celui de la profanation, et donc de l’exclusion.

 

Propos recueilis par Ada Bessomo

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Orphée négro

16 Avril 2010, 09:51am

Publié par obili.over-blog.com

   Dans sa mémorable préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française (1948), dirigée par Léopold Sédar Senghor, Jean-Paul Sartre associait la Négritude à une plongée dans les profondeurs de l’âme noire. Articulée dans une poésie puissante, révolutionnaire, surréaliste (surtout chez Césaire), la Négritude se déployait en un « dépouillement systématique », « une ascèse qu’accompagne un effort continu d’approfondissement ». Ainsi se dévoile l’expérience esthétique à laquelle nous convie Grégoire Biyogo dans ce récit, qui se lit comme une quête orphique à travers une ville frappée par un terrible cataclysme. La ville en question s’appelait Atlanta. Son nom fait écho à l’île de l’Atlantide grecque, dont la disparition au fond de la mer, à la suite d’une catastrophe géologique, était une réponse des dieux à la déchéance morale de ses habitants, « l’enflure malsaine » à laquelle les avait menés la recherche effrénée des biens matériels au détriment des richesses spirituelles.

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    La lutte contre le mal appelait alors une punition radicale et devait précéder l’avènement d’un monde nouveau. Ce schéma narratif, l’appropriation du mythe platonicien, se situe en contrepoint du voyage d’Orphée négro à Atlanta. On le suit en compagnie de sa muse, Esméralda, qui se révèle d’un grand soutien moral (sorte de psychopompe) dans cette douloureuse « recherche de l’expression musicale et poétique de la phrase » en une contrée « où [jadis] parlaient les mystères » (p. 76). Le retour vers le royaume de l’enfance, à la poursuite du Graal des Atlantes enseveli sous les décombres, épouse quelque peu les contours d’une descente aux enfers, une traversée du « waste land » au bout duquel Orphée négro sera confronté aux fantômes du passé, dont Hoffenbach (Mvome Ekoh), le poète harpiste maudit et puni pour avoir offensé les dieux, puis le prêtre Aton, gardien du « livre des oracles de l’Atlantide ». C’est auprès d’Aton qu’Orphée négro lèvera le voile de son destin. Il devrait s’exiler, entreprendre un voyage intérieur pour préparer la renaissance d’Atlanta.

 

 

    Le récit, d’une lecture agréable, agrémenté d’une belle prose poétique, constitue aussi une réflexion sur l’art et le devenir de la culture dans un pays (Neverland) où on se livre à de véritables autodafés au sein des campus universitaires. Voilà l’horrible mésaventure qui est arrivée à la « maison des livres » d’Orphée négro et en fait un être inconsolable, « écrivant en fuyant et fuyant en écrivant sans trop savoir pourquoi » (p. 161). Certes, le « Cygne blanc d’Atlantide » peine à discerner la cause de son nomadisme, cependant l’errance apparaît, en réalité, comme une épreuve initiatique que doit surmonter « l’Albatros de l’Eternel » avant de pouvoir « instruire […] l’ère de la Renaissance » (p. 151). 

 

Marc Mvé Bekale

Université de Reims

Pour la Revue Afram Review

(Centre d’Etudes Africaines-Américaines)

 

Grégoire Biyogo. Orphée négro. Paris, L’Harmattan, Coll. « Ecrire l’Afrique », 2006, 164 p. 15 euros.

 

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MADIANA, DE JOSE LEMOIGNE

12 Avril 2010, 18:34pm

Publié par obili.over-blog.com

      Madiana Il s’agit donc de l’histoire de Rachel, rapportée par son neveu, des circonstances de sa naissance à la Martinique en juin 1903 jusqu’à sa décrépitude solitaire à Perpignan, quatre-vingt quinze ans plus tard.

 

     Cette fin de vie recluse dans un petit appartement sentant le rance serait à même de provoquer chez le lecteur l’apitoiement et l’attente du récit d’une existence tragique. Cependant, et pour une fois – en tout cas, pour moi -, ce n’est pas une histoire tragique : pas d’errances identitaires, ni de réminiscences esclavagistes ; pas d’enfants sans père – pas d’enfants du tout d’ailleurs -, pas de racisme – sinon sporadique, si bien que l’on peut compter ses manifestations au cours du récit, trois fois exactement - ou d’injustice.

 

      Je n’ai d’abord pas été convaincue par ce personnage et son récit : chaque page que je tournais, j’attendais, ou je m’attendais à un drame à la sauce « Antillais en peine d’identité exilé dans une contrée à la fois sienne et autre ». D’autant plus que nous avons affaire à une femme. En bonne littéraire créole, j’attendais trahison, manipulation, honte, désillusion… comme on le trouve à foison dans la littérature de nos pays.

 

     L’imaginaire antillais est fait d’ombre et de lumière, rien là de bien original, c’est l’essence même de  l’humanité et du monde. Mais il faut croire que par chez nous, la tendance est d’occulter la lumière.

C’est avec une surprise à la fois peinée et gênée que je me suis rendue compte à quel point mon opinion de la littérature antillaise était dogmatique.

 

     Nous avons avec le roman de monsieur José Le Moigne, l’histoire, pour le coup originale, d’une antillaise, peut-être plus obstinée que beaucoup de ses congénères, avec des ambitions, de la poigne et qui réussit non seulement à atteindre ses objectifs mais à vivre en harmonie avec son entourage.

 

     Certes, on peut trouver que Rachel joue un peu trop bien le rôle glorieux de la victime toujours dans son bon droit qui ne se laisse pas abattre : bien que persécutée par sa mère, sa belle-mère, puis quelques cuisinières dans les familles où elle travaille, bénie des dieux, elle trouve à tous coups une bonne âme qui la tire d’affaires, et éveille indéniablement autour d’elle affection, admiration et respect. D’autant plus que, comme de bien entendu, c’est une beauté.

 

     On peut également lui reprocher une certaine versatilité de cœur puisque si, à un point de son récit, elle affirme le grand bonheur qu’elle a connu dans une famille, l’instant d’après elle la quitte sans un regard en arrière pour des raisons qui, finalement, n’ont guère de poids.

 

Enfin, cette fascination qu’elle montre vis-à-vis de la haute société - voire de la noblesse, même déchue, ceci par le biais de son époux - et qui laisse deviner son opposé, un certain mépris pour tout ce qui n’est pas la bourgeoisie - et j’ai envie d’ajouter blanche - finit, à force d’être systématique, par devenir problématique.

 

    Mais il est encore possible de mettre tout cela sur le compte de la subjectivité : après tout, c’est Rachel qui raconte son histoire, qui rapporte son autobiographie, à la fois, donc, étalage de soi et mensonge, et la vieille femme, abandonnée et incontinente peut bien se faire héroïne absolue. Ce qui en soi justifie tous ses actes passés.

 

   Madiana reste un roman à lire pour l’écriture claire, directe et sans fioritures, à l’image de son personnage.

 

   A lire également pour son objectif simple, relater l’histoire d’une vie, sans arrière-pensées ni leçons de morale : il s’agit de prendre le texte tel qu’il est, sans chercher le symbole sous la toile, et son héroïne, avec ses qualités et défauts, sa générosité et ses dents longues. Rachel est une force en mouvement, que l’on accepte ou non, mais qui avance malgré nous. Ni Rachel, ni nous, lecteurs, ne sommes là pour résoudre la quadrature du cercle ; et ce n’est certainement pas l’ambition du neveu.

 

   Au regard de tous ceux que j’ai déjà croisés, Rachel est un personnage résolument positif, mais je n’irai pas jusqu’à dire optimiste puisqu’au bout du compte, sa puissance de vie ne l’a pas préservée de la solitude de la vieillesse décrépie et tyrannique.

 

   Si je trouve cela un peu triste – pas pour le roman, mais parce que toute vieillesse solitaire est triste -, cela ne me paraît pas illogique pour autant : à force de vivre et de résister, on finit inévitablement par se retrouver être celui qui seul demeure afin d’éteindre la lumière de sa génération.

 

   Et je n’ai surtout pas pitié de la vieille dame : une incontinente presque paralysée qui trouve le moyen de danser la biguine sur un trottoir n’appelle pas à ce genre de sentiment et ne l’accepterait certainement pas.

 

Sylvia Placoly.

 

José Le Moigne, Ibis Rouge Edition, 2001.

 

www.ibisrouge.fr/livre.php?ref=116

 

 

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Les dernières nouvelles du colonialisme

9 Avril 2010, 16:30pm

Publié par obili.over-blog.com

Les éditions Vents d’ailleurs ont le nez bien dernieres.jpgcreux. Suffisamment pour réunir en textes percutants des auteurs de haute futaie autour du thème du colonialisme. Nombre d’écrivains rechignent à imaginer sur commande, à créer sur thème imposé, entend-on souvent dire. Le lecteur lui, est bien aise, ignorant qu’il est souvent de ces précautions de cuisine. Seuls les fruits, plat de résistance, hors-d’œuvre ou dessert,  lui  arracheront quelque considération. Après Les dernières nouvelles de la françafrique, le recueil traitant du colonialisme, par des auteurs accouchés par ledit colonialisme ( la langue française au moins est le partage de passion qu’ils conservent de ces heures cruelles ) rassemble des imaginaires qui permettent bien des interrogations, bien des débats. Beaucoup de plaisir surtout devant les écritures servies par les dix-sept auteurs.

 

Haïti, Guadeloupe, Congo, Togo, Cameroun, Madagascar, Maroc, ou encore Côte-D’ivoire, Gabon sont tous pays issus des avatars de la colonisation. Incursion dans des terres, des peuples, des mœurs, d’autres modes de vie, tout cela avec la manière la plus implacable, la manière violente. Et si la violence vous était contée ?  Les dernières nouvelles du colonialisme. Ne sachant ni le voulant savoir comment l’affaire s’est proposée aux auteurs , le titre-thème invitait pour certains à la distance…dans le temps : et si le colonialisme était encore bien vivace ? Et s’il l’était toujours chez moi ? Ailleurs que chez moi ? D’autres auteurs auraient pu y trouver ( continuons de supputer) le lieu de la distance avec leur mémoire, personnelle, ou celle collective de leur pays d’origine. Et puis, après tout, Les dernières nouvelles du colonialisme pourraient bien être aussi les cartes postales que des auteurs, parmi les derniers avatars du colonialisme, nous envoient.

 

C’est à peu près la réussite du recueil publié par les éditions Vents d’ailleurs.

 

Nulle prétention à grande séance de thérapie collective. Que des regards singuliers, des angles acérés à partir desquels le sablier du colonialisme filtre comme il peut. Raharimanana aurait peut-être employé le terme lucarnes, titre d’un de ses recueils antérieurs. Lucarnes ces nouvelles, ouvertures, de géométrie variable, sur soi, en fin de compte. Alain Mabanckou, ayant depuis Verre Cassé affermi et confirmé son ton, l’emploie désormais à sa convenance, avec brio, cette fois caustique en diable, et fichtre interrogateur, l’air de rien. Même ce que le lecteur débusquerait de léger au fond, dans son approche du colonialisme, vaut le détour au plus haut point. Ne s’agit-il pas d’informer de l’actualité des imaginaires et des manières de dire héritées du colonialisme entre autres influences chez chacun, en quelque sorte aussi ?

 

Abderrahman Beggar, écriture virtuose, conte avec une telle allégresse ! Mettant à nu dans sa nouvelle Son Tay, l’un des principaux surgeons du colonialisme. L’identité plus riche, plus complexe que le colonisé, ou son descendant, pourraient en avoir retiré. Et Ernest Pepin, toujours aussi créole, c’est-à-dire concentré de tant de manières, de tant de substance ! Le 14 juillet d’Isidore restitue l’esclavage par une telle grâce de style, l’esclavage, avatar bien indiqué du colonialisme, lui-même présent parmi des sens affûtés, exacerbés.

 

Le texte de Sami Tchak, originaire du Togo, colonie allemande passée sous domination française à la sortie de la grande guerre, est aussi exemplaire.

 

L’auteur, reconnu pour la puissance de son ton, irrévérencieux envers toute complaisance, a choisi de portraiturer un colonisé en particulier : son musulman de père, citoyen d’un pays composé d’animistes et de chrétiens aussi. Tout le charme du recueil se retrouve dans la manière déployée par Sami Tchak. Le pont allemand est bien la nouvelle la plus dérangeante du recueil, avoue l’éditrice. L’intime et le collectif surplombés par une verve et un rythme vraiment brûlants. «  Je n’ai jamais osé dire au mien, père, à Fousseni mien, plus tard, quoi, que vivant loin de lui, moi, l’islam, je l’ai déposé, je ne suis plus musulman, que j’ai bouffé et bouffe du porc, je n’ai jamais osé lui dire cela, ni lui dire, à Fousséni mien de père, que les Arabes, il y avait longtemps de cela, ils avaient vendu des Noirs »

 

Les dernières nouvelles du colonialisme, donc, ce sont dix-sept flashes d’imaginaires qui puisent chacun au désir vibrant de situer la mémoire coloniale dans le débat actuel.

 

Le plus attrayant de ce recueil réside peut-être dans ce que l’écriture, la liberté qui la motive et mène son bonheur, est ici comme célébrée chaque fois. Gary Victor, écrivain haïtien parmi les plus lus, le montre à merveille. Sa nouvelle clôt l’ouvrage, et finit ainsi : «  Moi, je pensais que nous n’avions jamais cessé d’être une colonie. Et puis nous étions tous, que nous le voulions ou non, la colonie de quelqu’un, d’un groupe occulte ou non. Je suis rentré chez moi. Je me suis assis devant l’ordinateur. Qu’allais-je écrire pour commencer cette satanée nouvelle ? Je me retrouvais devant l’effroyable page blanche…Colonisé enfin par elle. »

 

 

Ada Bessomo

 

 

Les dernières nouvelles du colonialisme

Editions Vents d’ailleurs

16€

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