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Le blog d'Obili

EMANE OBIANG: la poésie en sanctuaire (2)

21 Avril 2010, 17:20pm

Publié par obili.over-blog.com

Emane

Cela m’a permis de travailler la formule et de me rendre compte qu’elle pouvait être complexifiée à l’envi. C’est ainsi que je peux dire aujourd’hui que tout roman africain est un roman qui met en scène un personnage qui hésite, balance entre plusieurs systèmes de valeurs. Certains romans peuvent traduire ce schéma de façon matérielle, et là on parlera d’un itinéraire spatial. Mais il peut aussi s’agir d’une façon spirituelle, et le cheminement sera spirituel. Souvent les deux peuvent s’interpénétrer et même coïncider, mais souvent aussi en fonction de la virtuosité des écrivains il peut avoir des décalages qui donnent des effets appréciables. Autrement, tout roman négro-africain, malgré la volonté des écrivains de biaiser avec cette trame narrative, permet de comprendre ces différentes transformations du roman.

 

- Mongo Beti

 

» Mongo Beti, longtemps un mythe, longtemps un texte ou plusieurs textes. Des textes de prise de conscience, des textes qui nous ont révélés à nous-mêmes, mais surtout dans mon cas des textes qui m’ont révélé à ma tradition fang. Et puis au fur et à mesure, un jour j’ai la chance d’être invité à Lille, par le Fest’Africa de Lille. Mongo Beti, une rencontre. Et là, la confirmation d’un homme qui est fidèle à ses convictions, un homme qui m’invite à le rejoindre au Cameroun pour la présentation de mon livre L’enfant des masques. Mais je n’ai pas l’occasion, malheureusement, de le faire, mais je me réjouis de le rencontrer pour relancer l’invitation, puisque nous sommes réunis dans un ouvrage collectif autour des villes, quand j’apprends son décès. Un décès brutal, mais en même temps je sais qu’un relais avait été fait par des gens comme moi, Jean-Roger Essomba et d’autres qui avons assuré et devons assurer le relais.

 

- Péronnelle

 

» Péronnelle est d’abord un acte de reconnaissance vis-à-vis d’un texte de théâtre que j’écris en une journée, et qui me permet, encore en manuscrit, d’être admis en résidence d’écriture à la maison des auteurs du festival international des Francophonies à Limoges. Un moment très important. Je ne me sens pas homme de théâtre. Je l’ai toujours dit, je suis d’abord un nouvelliste, je suis d’abord un conteur, mais cette expérience, vraiment une expérience, a été l’occasion de travailler mon écriture et de me rendre compte que malgré les coquetteries actuelles des écrivains, un genre, ça signifie quand même quelque chose. On n’écrit pas une pièce de théâtre comme on écrit un roman, une nouvelle. C’est absolument faux.

 

Une pièce de théâtre est appelée à répondre à deux critères : elle est appelée à être appréciée différemment, à être vue par un public. Il y a dans une pièce une relation particulière avec la scène; elle est appelée à être transformée par un metteur en scène. Une pièce de théâtre ne s’écrit pas comme on écrit une nouvelle. Je l’ai vraiment su, je l’ai vécu, puisque lorsque j’écrivais Péronnelle, je l’ai soumise à des spécialistes du théâtre. Il y a eu près de huit lectures. J’ai vraiment voulu remercier chacun d’eux. Des gens comme Maxime Ndébéka qui a fait une lecture incroyable. Je pense que Péronnelle aurait été une jeune femme certes un peu vive, un peu espiègle, mais un peu difforme. Grâce à eux Péronnelle se tient. J’ai commencé par huit actes qu’on a réduits en trois actes, tout en en conservant la vie.

 

Péronnelle est donc d’abord un acte de reconnaissance vis-à-vis de Beaumarchais qui m’offre la bourse et une expérience d’écriture particulière.

 

- La poésie

 

» La poésie pour moi se confond avec moi-même. Elle est peut-être l’aspect le plus intime, le plus sincère de Ludovic Obiang et en même temps celui que je voudrais le plus confidentiel. Je suis d'abord et fondamentalement poète. J’écris des poésies depuis déjà très longtemps. J’ai un recueil de poésies que je travaille, La leçon des choses, recueil autobiographique qui reprend les trois grandes étapes de ma vie, que je voudrais les trois grandes étapes de ma vie, avec une poésie première, celle de mes erreurs de jeunesse ; puis une poésie maîtresse, centrale, où je m’affirme comme homme et une poésie supérieure où je dialogue avec le mystique.

 

Ma poésie est extrêmement confidentielle et insiste sur des aspects, sur tous les plans de ma vie, sur moi-même, sur mon invitation au voyage, mes retrouvailles avec ma culture profonde, les choses les plus fantaisistes ou les plus fabuleuses, comme par exemple le voyage sur Mars, la vie extra-terrestre, etc. C’est vraiment un dialogue avec mon moi intérieur, qui pour moi est extrêmement fécond et représente pour moi mon jardin le plus secret, le lieu, le sanctuaire où je vais toujours me ressourcer. La poésie est donc le soubassement de ma vie.

 

Propos recueillis par Ada Bessomo.

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EMANE OBIANG : la poésie en sanctuaire

16 Avril 2010, 14:45pm

Publié par obili.over-blog.com

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    Ludovic Emane Obiang, auteur du recueil de nouvelles, L’enfant des masques, et de la pièce de théâtre Péronnelle, est un auteur vraiment à part. Sa démarche intellectuelle, comme l’œuvre qu’il bâtit et qui l’exprime, s’éloigne fort des sentiers battus de l’industrie du livre ou de la réflexion sur l’Afrique. Emane Obiang est enseignant de littérature à Libreville, au Gabon. Plusieurs fois invité du Festival Fest’Africa de Lille, il en a chaque fois saisi l’occasion pour dire sa vision du monde. Un monde qu’il assimile volontiers à ce qu’on sait le moins de lui : la poésie, qu’il respire plus que tout autre chose.

 

PARTIE I

 

- Le recueil L’enfant des masques

 

    «  L’enfant des masques : un itinéraire, une quête : la quête de moi-même,la quête de mes origines, la quête d’un traumatisme, le retour à un équilibre qui m’a longtemps manqué et qui passe par un retour aux valeurs essentielles de la tradition fang. Voici L’enfant des masques. C’est un itinéraire, un itinéraire en cinq étapes, avec chacune sa particularité, sa spécificité. Avec chacune aussi un prisme et surtout une prise. L’enfant des masques est la construction d’une utopie, celle d’une vie, celle d’une communauté.

 

    Ce que chuchote la mangrove, qui est la nouvelle centrale, est un retour, peut-être une façon de revisiter la crise parentale de mon village.

 

    Comment se quittent les tourterelles, exprime une volonté d’exorciser la peur qui nous habite malgré la qualité de l’environnement et de la forêt.

 

    La casa del señor Engomo est un vol plané au-dessus du crime et de la souillure.

 

   Et enfin Biang Mekè, normalement la nouvelle éponyme, est la quête d’une tisane, la conscience d’une maladie profonde aussi bien de moi-même que de l’Afrique, et donc la volonté de réparer le traumatisme, de soigner la pathologie par un retour à la tradition dans ce qu’elle a de plus digne. 

 

- La formation universitaire

 

     »  J’ai aussi écrit une thèse, qui était importante pour moi, et que je voudrais importante pour toute la communauté africaine, parce qu’elle s’intitule «  Les enfants terribles ». C'est toute une poétique générale de la littérature et du roman négro-africain en particulier. C’était un acte de bravoure, parce qu’on parle de moins en moins aujourd’hui de littérature négro africaine. On parle de littératures nationales, on parle de littérature créole, de littérature américaine, négro-américaine, mais on ne parle plus de littérature négro-africaine dans son ensemble.

 

    Pour cela, j’ai brassé à peu près 500 œuvres. J’ai brassé cinq continents. Et cela a été perçu de façon extrêmement hostile par l’élite française ou africaniste, parce qu’il y avait là, effectivement, comme une rupture, surtout comme une revendication de cette identité. J’avoue qu’il y avait un arrière-plan idéologique assez important. Mais cela n’empêche pas qu’il existait une base scientifique, c’est-à-dire que pour moi, j’ai étudié les questions d’identité. Je sais que ce qui façonne, ce qui fonde une identité, c’est la recherche de critères. J’ai voulu rechercher ces critères, les construire, et cela de manière scientifique.

 

    Pour cela, j’ai essayé de me dépouiller quand même de ma subjectivité et j’ai interrogé les œuvres. J’en ai interrogé cinq cents. En particulier, j’ai pris un corpus de départ, qui était le corpus francophone subsaharien, et je me suis aperçu que revenait toujours un schéma narratif récurrent, constant, un invariant- que j’ai appelé schéma narratif cyclique et polémique. Il consiste, d’une façon d’abord caricaturale, en ce qu’un héros quitte son village, généralement pour la ville, dans laquelle il connaît une transformation intérieure extrêmement profonde souvent, mais doit revenir à un moment donné. C’est le retour aux sources. Ce retour aux sources peut se lire de différentes façons, sous différents modes, le mode de la réconciliation ou celui de la profanation, et donc de l’exclusion.

 

Propos recueilis par Ada Bessomo

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Orphée négro

16 Avril 2010, 09:51am

Publié par obili.over-blog.com

   Dans sa mémorable préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française (1948), dirigée par Léopold Sédar Senghor, Jean-Paul Sartre associait la Négritude à une plongée dans les profondeurs de l’âme noire. Articulée dans une poésie puissante, révolutionnaire, surréaliste (surtout chez Césaire), la Négritude se déployait en un « dépouillement systématique », « une ascèse qu’accompagne un effort continu d’approfondissement ». Ainsi se dévoile l’expérience esthétique à laquelle nous convie Grégoire Biyogo dans ce récit, qui se lit comme une quête orphique à travers une ville frappée par un terrible cataclysme. La ville en question s’appelait Atlanta. Son nom fait écho à l’île de l’Atlantide grecque, dont la disparition au fond de la mer, à la suite d’une catastrophe géologique, était une réponse des dieux à la déchéance morale de ses habitants, « l’enflure malsaine » à laquelle les avait menés la recherche effrénée des biens matériels au détriment des richesses spirituelles.

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    La lutte contre le mal appelait alors une punition radicale et devait précéder l’avènement d’un monde nouveau. Ce schéma narratif, l’appropriation du mythe platonicien, se situe en contrepoint du voyage d’Orphée négro à Atlanta. On le suit en compagnie de sa muse, Esméralda, qui se révèle d’un grand soutien moral (sorte de psychopompe) dans cette douloureuse « recherche de l’expression musicale et poétique de la phrase » en une contrée « où [jadis] parlaient les mystères » (p. 76). Le retour vers le royaume de l’enfance, à la poursuite du Graal des Atlantes enseveli sous les décombres, épouse quelque peu les contours d’une descente aux enfers, une traversée du « waste land » au bout duquel Orphée négro sera confronté aux fantômes du passé, dont Hoffenbach (Mvome Ekoh), le poète harpiste maudit et puni pour avoir offensé les dieux, puis le prêtre Aton, gardien du « livre des oracles de l’Atlantide ». C’est auprès d’Aton qu’Orphée négro lèvera le voile de son destin. Il devrait s’exiler, entreprendre un voyage intérieur pour préparer la renaissance d’Atlanta.

 

 

    Le récit, d’une lecture agréable, agrémenté d’une belle prose poétique, constitue aussi une réflexion sur l’art et le devenir de la culture dans un pays (Neverland) où on se livre à de véritables autodafés au sein des campus universitaires. Voilà l’horrible mésaventure qui est arrivée à la « maison des livres » d’Orphée négro et en fait un être inconsolable, « écrivant en fuyant et fuyant en écrivant sans trop savoir pourquoi » (p. 161). Certes, le « Cygne blanc d’Atlantide » peine à discerner la cause de son nomadisme, cependant l’errance apparaît, en réalité, comme une épreuve initiatique que doit surmonter « l’Albatros de l’Eternel » avant de pouvoir « instruire […] l’ère de la Renaissance » (p. 151). 

 

Marc Mvé Bekale

Université de Reims

Pour la Revue Afram Review

(Centre d’Etudes Africaines-Américaines)

 

Grégoire Biyogo. Orphée négro. Paris, L’Harmattan, Coll. « Ecrire l’Afrique », 2006, 164 p. 15 euros.

 

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YEELEN, MUSIQUE MILITANTE

14 Avril 2010, 12:42pm

Publié par obili.over-blog.com

    yeelen[1]"Ils veulent tous qu’on soit Américains, impolis comme 50 cent !" Les jeunes musiciens burkinabé de Yeelen ont peut-être mis le doigt sur la difficulté pour certains d’apprécier le RAP africain, très souvent réduit au décalque caricatural des tendances nord-américaines et européennes.

 

   Rythm And Poetry. Le RAP est d’abord affaire de rythme et de poésie. Ou peut-être est-ce dans ces rythme et poésie que se retrouvent et son sens premier, et son sort ultime. Et l’observateur pourrait bien des fois s’étonner de ne pas pouvoir situer l’apport d’originalité des jeunes rappeurs d’Afrique noire. Exception faite des écoles sénégalaises et guinéennes, pour lesquelles la scansion et même l’instrumentation se sont imprégnées les techniques artistiques de l’Afrique ancienne. Plutôt que de promouvoir au grand jour les nuances bien réelles et nombreuses entre les univers urbains, dans lesquels s’épanouissent la presque totalité des expériences de rap africain, la séduction des modes et modèles venus des Etats-Unis opère davantage comme une assignation des rappeurs africains au mimétisme intégral. Mimétisme plus accusé chez les rappeurs de l’Afrique noire francophone, quand l’horizon des banlieues françaises, dégaine et accents compris, s’invite en patron presque despotique des interrogations nées sur le continent noir.  

 

   Le groupe burkinabé Yeelen est un procureur implacable du mouvement rap en Afrique noire d’expression française. Un excellent modèle pour les villes d’Afrique centrale, davantage mobilisées par le pastiche pauvre de France, des Etats-Unis et des textes bien éloignés de quelque impact sur leur environnement, très souvent même insipides ces textes.

 

   Si les jeunes Burkinabé nous ont séduit à ce point, c’est qu’ils nous semblent avoir compris, plus que tant d’autres, le profit possible du rap adopté, ou réinventé par les cultures africaines. Les cultures artistiques nées dans les villes des Etats-Unis, quand elles l’ont été du fait des Africains-Américains, se fondent aussi par cette acclimatation forcée à des absences, à des manques d’instruments, d’outils, déportation « originelle » oblige. Et tout le sel de la vitalité des créations nées sur les terres de Sitting Bull réside là, dans cette perpétuelle inventivité, qui paraît ne jamais renoncer au patrimoine, même très tenu, conservé de l’Afrique. Le flow du RAP n’a pas encore pu éclipser de l’esprit la scansion de certains diseurs de mvett, de Xaxar ou de Bakk. Les jeunes Sénégalais le démontrent à la perfection.

 

   Yeelen emprunte des voies parallèles au Hip-Hop américain. Il dit bien que le RAP est fille des villes en Afrique. Que le RAP est rythmes divers et entraînants, que l’Afrique pourrait en faire un lieu de rencontres rythmiques très vivifiantes. Kora et élégie dans un même mouvement par exemple. Quelle fraîcheur ! Et puis que le RAP est poésie, c’est-à-dire manière d’habiter le monde, invite à la diversité donc, à la fréquentation des urgences politiques et sociales de la société qui le produit ! La recherche obsédée de la rime, dans les textes français, pourrait un jour ouvrir le chemin au vers libre, à l’assonance heureuse, au regard vraiment autochtone, autonome des jeunes mouvements urbains de culture hip-hop.

 

Ada Bessomo

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MADIANA, DE JOSE LEMOIGNE

12 Avril 2010, 18:34pm

Publié par obili.over-blog.com

      Madiana Il s’agit donc de l’histoire de Rachel, rapportée par son neveu, des circonstances de sa naissance à la Martinique en juin 1903 jusqu’à sa décrépitude solitaire à Perpignan, quatre-vingt quinze ans plus tard.

 

     Cette fin de vie recluse dans un petit appartement sentant le rance serait à même de provoquer chez le lecteur l’apitoiement et l’attente du récit d’une existence tragique. Cependant, et pour une fois – en tout cas, pour moi -, ce n’est pas une histoire tragique : pas d’errances identitaires, ni de réminiscences esclavagistes ; pas d’enfants sans père – pas d’enfants du tout d’ailleurs -, pas de racisme – sinon sporadique, si bien que l’on peut compter ses manifestations au cours du récit, trois fois exactement - ou d’injustice.

 

      Je n’ai d’abord pas été convaincue par ce personnage et son récit : chaque page que je tournais, j’attendais, ou je m’attendais à un drame à la sauce « Antillais en peine d’identité exilé dans une contrée à la fois sienne et autre ». D’autant plus que nous avons affaire à une femme. En bonne littéraire créole, j’attendais trahison, manipulation, honte, désillusion… comme on le trouve à foison dans la littérature de nos pays.

 

     L’imaginaire antillais est fait d’ombre et de lumière, rien là de bien original, c’est l’essence même de  l’humanité et du monde. Mais il faut croire que par chez nous, la tendance est d’occulter la lumière.

C’est avec une surprise à la fois peinée et gênée que je me suis rendue compte à quel point mon opinion de la littérature antillaise était dogmatique.

 

     Nous avons avec le roman de monsieur José Le Moigne, l’histoire, pour le coup originale, d’une antillaise, peut-être plus obstinée que beaucoup de ses congénères, avec des ambitions, de la poigne et qui réussit non seulement à atteindre ses objectifs mais à vivre en harmonie avec son entourage.

 

     Certes, on peut trouver que Rachel joue un peu trop bien le rôle glorieux de la victime toujours dans son bon droit qui ne se laisse pas abattre : bien que persécutée par sa mère, sa belle-mère, puis quelques cuisinières dans les familles où elle travaille, bénie des dieux, elle trouve à tous coups une bonne âme qui la tire d’affaires, et éveille indéniablement autour d’elle affection, admiration et respect. D’autant plus que, comme de bien entendu, c’est une beauté.

 

     On peut également lui reprocher une certaine versatilité de cœur puisque si, à un point de son récit, elle affirme le grand bonheur qu’elle a connu dans une famille, l’instant d’après elle la quitte sans un regard en arrière pour des raisons qui, finalement, n’ont guère de poids.

 

Enfin, cette fascination qu’elle montre vis-à-vis de la haute société - voire de la noblesse, même déchue, ceci par le biais de son époux - et qui laisse deviner son opposé, un certain mépris pour tout ce qui n’est pas la bourgeoisie - et j’ai envie d’ajouter blanche - finit, à force d’être systématique, par devenir problématique.

 

    Mais il est encore possible de mettre tout cela sur le compte de la subjectivité : après tout, c’est Rachel qui raconte son histoire, qui rapporte son autobiographie, à la fois, donc, étalage de soi et mensonge, et la vieille femme, abandonnée et incontinente peut bien se faire héroïne absolue. Ce qui en soi justifie tous ses actes passés.

 

   Madiana reste un roman à lire pour l’écriture claire, directe et sans fioritures, à l’image de son personnage.

 

   A lire également pour son objectif simple, relater l’histoire d’une vie, sans arrière-pensées ni leçons de morale : il s’agit de prendre le texte tel qu’il est, sans chercher le symbole sous la toile, et son héroïne, avec ses qualités et défauts, sa générosité et ses dents longues. Rachel est une force en mouvement, que l’on accepte ou non, mais qui avance malgré nous. Ni Rachel, ni nous, lecteurs, ne sommes là pour résoudre la quadrature du cercle ; et ce n’est certainement pas l’ambition du neveu.

 

   Au regard de tous ceux que j’ai déjà croisés, Rachel est un personnage résolument positif, mais je n’irai pas jusqu’à dire optimiste puisqu’au bout du compte, sa puissance de vie ne l’a pas préservée de la solitude de la vieillesse décrépie et tyrannique.

 

   Si je trouve cela un peu triste – pas pour le roman, mais parce que toute vieillesse solitaire est triste -, cela ne me paraît pas illogique pour autant : à force de vivre et de résister, on finit inévitablement par se retrouver être celui qui seul demeure afin d’éteindre la lumière de sa génération.

 

   Et je n’ai surtout pas pitié de la vieille dame : une incontinente presque paralysée qui trouve le moyen de danser la biguine sur un trottoir n’appelle pas à ce genre de sentiment et ne l’accepterait certainement pas.

 

Sylvia Placoly.

 

José Le Moigne, Ibis Rouge Edition, 2001.

 

www.ibisrouge.fr/livre.php?ref=116

 

 

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LINTON KWESI JOHNSON : POETIQUE, POLITIQUE (2)

12 Avril 2010, 17:49pm

Publié par obili.over-blog.com

Part II

 

Quel est aujourd’hui votre regard sur la Jamaïque ?

 

LKJ -      La Jamaïque est un pays pauvre qui tente de survivre dans le monde moderne. Nous sommes encore dominés par les Etats-Unis. Vous savez, nous sommes une partie de l’arrière-cour des Etats-Unis. Ainsi, quand les Américains éternuent, nous nous enrhumons. Nous devons donc nous exécuter. Un des points positifs de la situation est que nous ne sommes plus débiteurs du F.M.I. Avant, c’étaient le F.M.I et la Banque Mondiale qui dirigeaient la Jamaïque, au fond, mais maintenant nous sommes libérés de la Banque Mondiale et du F.M.I. La monnaie a été stabilisée, illintonKwesiJohnson reste beaucoup de problèmes, mais je crois que des pays comme la Jamaïque devraient s’unir aux autres îles des Caraïbes afin de former quelque chose comme la C.E.E ou la Communauté européenne. Nous avons besoin de quelque chose de ressemblant, parce que dans ce monde de globalisation, la vieille notion de souveraineté nationale devient de plus en plus vide de sens, et encore plus pour de petits Etats-nations artificiels comme la Jamaïque ! Mais que possède la Jamaïque ? La Jamaïque possède beaucoup de talents, de culture.

 

La Jamaïque possède tout de même sa spécificité dans les Caraïbes. Ne pensez-vous pas que cette spécificité vient aussi des racines africaines qu’elle a su garder ? Des racines qu’elle ne renie pas ?

 

- Oh ! Pas du tout ! La plupart de notre culture antérieure vient d’Afrique. Nous avons des choses comme l’Etu, un tambour de percussions dont on joue à l’occasion des mariages et des funérailles ; nous avons  le Kuména amené en Jamaïque au dix-neuvième siècle par des ouvriers réquisitionnés arrivés après l’esclavage. Ils venaient du Congo et d’Angola et s’installèrent dans l’Est de la Jamaïque. Ils ont apporté le tambour Kuména. Beaucoup de cultes religieux tels que le Pokoménia joignent des ensembles de Christianité à ceux du culte africain des  ancêtres…Oui, nous avons vraiment de solides racines de culture traditionnelle d’origine africaine. Ce qui à cet égard n’est pas unique à la Jamaïque. On trouvera la même chose en Guadeloupe, en Martinique et dans d’autres pays.

 

Je ne sais pas pourquoi la Jamaïque est spéciale, peut-être parce qu’elle est l’île la plus grande. Notre culture est fortement Ghanéenne, elle a des racines Ghanéennes très solides : beaucoup d’esclaves jamaïcains étaient originaires de « Gold Coast », du Ghana. Dans le Nord de la Jamaïque, les Etu, venant du Nigéria, les Congolais à l’Est, et ainsi de suite. C’est un mélange avec de solides influences culturelles du Ghana. Une autre chose en Jamaïque est qu’en théorie, nous avions les  Marrons. Les  Marrons étaient des esclaves fugitifs qui avaient leur propre communauté indépendante là où ils s’installaient. Et ils gardaient beaucoup de traditions africaines vivantes dans leur culture.

 

Il existe dans les Caraïbes françaises un mouvement appelé la créolité, différent des aspirations des premiers poètes comme Césaire…

 

- Aimé Césaire a été d’une très grande influence sur moi, bien que je n’aie pas mentionné son nom. Le cahier d’un retour au pays natal

 

 

Oui, il en est, parmi les jeunes écrivains et poètes, qui revendiquent en plus de la part africaine, la reconnaissance des apports européens, indiens dans leur culture et personnalité…Qu’en dîtes-vous ?

 

-Je pense qu’ils sont réalistes. C’est une position réaliste. Bien sûr, si vous restez en Afrique, là c’est l’Afrique. Mais si vous vivez hors de l’Afrique et que vous êtes sujet à d’autres influences culturelles, celles-ci auront un impact. C’est donc quelque chose de nouveau, d’unique qui est le mélange de tous ces apports et qui vous fera plus riche et plus fort.

 

Vous savez que le premier mouvement, celui d’Aimé Césaire, la Négritude, me semble plus…

 

-Plus politique.

 

Oui, plus politique que le dernier qui me paraît… moins ambitieux peut-être ?

 

-Bien évidemment, on ne pourrait comparer une période historique à une autre. Nous vivons dans un monde qui change, et la génération de Césaire a dû mener ses propres combats. Plusieurs luttes ont été menées pour les générations actuelles et une part de la liberté qu’elles ont est le fait des générations plus âgées. Mais nous ne pouvons pas comparer les années 1930-1940 aux années 1980-1990: ce sont des mouvements très différents. Nous vivons dans un monde qui change très, très rapidement.

 

Que pensez-vous de la scène reggae actuelle ?

 

- Je crois qu’elle est en bonne santé. Des gens ont craint que la musique reggae eût perdu son sens de la direction à cause de la domination du Raggamuffin’, des bands et ces genres de musique. Mais il y a de la place pour tout. Il y a toujours le vieux « Roots traditional Reggae », le style reggae international, la Dance Hall et le Raggamuffin’. Toutes ces différentes sortes de Reggae, toutes les sortes de musiques populaires jamaïcaines. Les plus jeunes personnes ont tendance à plus aller vers des choses raggamuffin’. En Jamaïque, de plus en plus, on a ce qu’on appelle les « oldies », « oldies parties » (NDLR : sortes de bals de personnes âgées). Beaucoup de jeunes y vont parce qu’ils aiment la musique des personnes âgées, le rock steady, les premiers reggae des débuts 1970. Je crois que le reggae est aujourd’hui une musique internationale. Il est connu partout. Je crois qu’il est sain que plusieurs variétés s’y ajoutent.

 

Quels sont aujourd’hui les combats de LKJ ?

 

-Je ne suis pas aussi actif que je l’ai été, mais en ce moment je suis engagé dans quelque chose qui s’appelle le « George Padmore Institute ». George Padmore était engagé dans la lutte pour la libération de l’Afrique. Il était de Trinité et Tobago mais est allé en Afrique s’engager dans le combat anti-colonial. Nous avons donc un institut qui porte son nom, dont l’objet est de construire des archives sur l’histoire, la culture, la politique des noirs d’Afrique, des Caraïbes en Europe. Pour ceux qui veulent étudier et effectuer des recherches afin de connaître un peu de leur passé. L’institut croit qu’il est important pour les jeunes générations de noirs d’avoir le sens de la continuité historique, de réaliser qu’ils ont une histoire, de luttes, d’accomplissements et ainsi de suite…Voilà ce dans quoi je suis engagé en ce moment.

 

 

Propos recueillis par Ada Bessomo

 

www.georgepadmoreinstitute.org

 

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LINTON KWESI JOHNSON : POETIQUE, POLITIQUE.

9 Avril 2010, 17:17pm

Publié par obili.over-blog.com

       Certaines accolades vous chavirent très longtemps. Des dérives en bonheur que rien ne saurait plus chiper à votre mémoire. J'ai régardé sa photo pour m'avouer qu'hier, c'est il y a plus de dix ans déjà. Hier, c'est, grâce à lui, l'initiation en toute délicatesse à la rencontre, que dis-je, l'accueil sans façons des insulaires des musiques de combat. Musiques et mots pour voler la vie à ses rhumatismes.

Une voix qu'il me plaît de ne jamais oublier. Linton Kwesi Johnson, LKJ, thanks for all this...

 

Part I:

 

Vous n’êtes pas seulement musicien, mais poète aussi…

 

-         Je suis d’abord poète avant d’être musicien. Je ne me considère pas vraiment comme un musicien, même si j’utilise la basse pour

 

                                    lintonKwesiJohnson

      composer, et j’ai joué de la basse une seule fois dans un disque. Pas le mien, mais celui d’un gars qui s’appelle Fixay, qui est Suisse. Il a sorti un disque qui s’appelle «  Return of Penny Wiley ». Je lui ai écrit une chanson intitulée «  Rebirth » sur laquelle j’ai joué de la basse pour lui.

        

 C’est la seule fois où j’ai joué de la basse sur un disque. Je suis fondamentalement poète. Je commence par le mot mais je travaille dans la tradition orale, et cela se prête à un accompagnement musical, parce qu’il y a de toute façon  beaucoup de musique dans le langage. Et la musique est devenue un véhicule qui conduit la poésie à un plus large public. Je me vois donc premièrement comme un poète.

 

Un poète engagé…

 

-         La poésie a paru dans mon engagement en politique lors des combats politiques du peuple noir contre l’oppression. Depuis mon adolescence, à l’école, j’étais engagé dans un mouvement  «  Black Panther », dans plusieurs organisations comme le «  Rest Today Action Committee », le «  George Lindo Action Committee », le «  New Gus Masika Action Committee »… Je m’étais engagé dans multiples et différentes organisations. Mon inspiration à travers la poésie vient de mon engagement dans ces combats politiques du peuple noir. Incluons-y aussi les moments heureux : les luttes d’indépendance qui se sont déroulées en Afrique, comme la libération du Mozambique, de l’Afrique du Sud et d’autres pays… En conséquence, la relation entre l’engagement  et la poésie est que l’un influence l’autre.

 

Vos influences en poésie ?

 

-         Mes influences poétiques viennent des premiers disques  déclamés de Jamaïque, de personnes comme Prince Buster. Prince Buster est l’auteur du fameux disque sur lequel il y a, à un moment, un dialogue, dans une salle de tribunal, entre un juge et un prisonnier. Le juge, appelé Juge Dread, est venu d’Afrique juger tous ces voyous pour avoir tué des Noirs. Il y a un autre disque qui s’appelle «  The ten commandments of mine » qui en fait dit à la femme de se comporter de telle ou telle façon. Peter ( NDLR : Peter Tosh.) dirait que le monde est devenu très sexiste de nos jours, mais voilà le genre de premiers airs déclamés qui m’ont influencé.

         

Ce n’était pas de la chanson, ni du D.J tel qu’on l’entend. C’était juste jouer de la parole, vous savez ? Plus tard j’ai été influencé par certains D.J  Reggae comme Big Youth, U Roy et autres.

 

Mais en ce qui concerne la poésie publiée, mes influences sont très étendues.

 

 Et ce sont les poètes révolutionnaires  et les poètes noirs qui m’ont le plus influencé. Même si j’ai lu des poètes comme Rimbaud, ce sont des personnes comme Christopher Okigbo du Nigéria, Tchicaya U Tamsi du Congo qui m’ont influencé.  Des personnes comme Kamau Braithwaite des Barbades, Martin Quarteh du Ghana, Amiri Baraka, Jayne Cortez des Etats-Unis… Voilà quelques poètes dont les travaux ont eu de l’influence sur moi.

 

 

Propos recueillis par Ada Bessomo

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Les dernières nouvelles du colonialisme

9 Avril 2010, 16:30pm

Publié par obili.over-blog.com

Les éditions Vents d’ailleurs ont le nez bien dernieres.jpgcreux. Suffisamment pour réunir en textes percutants des auteurs de haute futaie autour du thème du colonialisme. Nombre d’écrivains rechignent à imaginer sur commande, à créer sur thème imposé, entend-on souvent dire. Le lecteur lui, est bien aise, ignorant qu’il est souvent de ces précautions de cuisine. Seuls les fruits, plat de résistance, hors-d’œuvre ou dessert,  lui  arracheront quelque considération. Après Les dernières nouvelles de la françafrique, le recueil traitant du colonialisme, par des auteurs accouchés par ledit colonialisme ( la langue française au moins est le partage de passion qu’ils conservent de ces heures cruelles ) rassemble des imaginaires qui permettent bien des interrogations, bien des débats. Beaucoup de plaisir surtout devant les écritures servies par les dix-sept auteurs.

 

Haïti, Guadeloupe, Congo, Togo, Cameroun, Madagascar, Maroc, ou encore Côte-D’ivoire, Gabon sont tous pays issus des avatars de la colonisation. Incursion dans des terres, des peuples, des mœurs, d’autres modes de vie, tout cela avec la manière la plus implacable, la manière violente. Et si la violence vous était contée ?  Les dernières nouvelles du colonialisme. Ne sachant ni le voulant savoir comment l’affaire s’est proposée aux auteurs , le titre-thème invitait pour certains à la distance…dans le temps : et si le colonialisme était encore bien vivace ? Et s’il l’était toujours chez moi ? Ailleurs que chez moi ? D’autres auteurs auraient pu y trouver ( continuons de supputer) le lieu de la distance avec leur mémoire, personnelle, ou celle collective de leur pays d’origine. Et puis, après tout, Les dernières nouvelles du colonialisme pourraient bien être aussi les cartes postales que des auteurs, parmi les derniers avatars du colonialisme, nous envoient.

 

C’est à peu près la réussite du recueil publié par les éditions Vents d’ailleurs.

 

Nulle prétention à grande séance de thérapie collective. Que des regards singuliers, des angles acérés à partir desquels le sablier du colonialisme filtre comme il peut. Raharimanana aurait peut-être employé le terme lucarnes, titre d’un de ses recueils antérieurs. Lucarnes ces nouvelles, ouvertures, de géométrie variable, sur soi, en fin de compte. Alain Mabanckou, ayant depuis Verre Cassé affermi et confirmé son ton, l’emploie désormais à sa convenance, avec brio, cette fois caustique en diable, et fichtre interrogateur, l’air de rien. Même ce que le lecteur débusquerait de léger au fond, dans son approche du colonialisme, vaut le détour au plus haut point. Ne s’agit-il pas d’informer de l’actualité des imaginaires et des manières de dire héritées du colonialisme entre autres influences chez chacun, en quelque sorte aussi ?

 

Abderrahman Beggar, écriture virtuose, conte avec une telle allégresse ! Mettant à nu dans sa nouvelle Son Tay, l’un des principaux surgeons du colonialisme. L’identité plus riche, plus complexe que le colonisé, ou son descendant, pourraient en avoir retiré. Et Ernest Pepin, toujours aussi créole, c’est-à-dire concentré de tant de manières, de tant de substance ! Le 14 juillet d’Isidore restitue l’esclavage par une telle grâce de style, l’esclavage, avatar bien indiqué du colonialisme, lui-même présent parmi des sens affûtés, exacerbés.

 

Le texte de Sami Tchak, originaire du Togo, colonie allemande passée sous domination française à la sortie de la grande guerre, est aussi exemplaire.

 

L’auteur, reconnu pour la puissance de son ton, irrévérencieux envers toute complaisance, a choisi de portraiturer un colonisé en particulier : son musulman de père, citoyen d’un pays composé d’animistes et de chrétiens aussi. Tout le charme du recueil se retrouve dans la manière déployée par Sami Tchak. Le pont allemand est bien la nouvelle la plus dérangeante du recueil, avoue l’éditrice. L’intime et le collectif surplombés par une verve et un rythme vraiment brûlants. «  Je n’ai jamais osé dire au mien, père, à Fousseni mien, plus tard, quoi, que vivant loin de lui, moi, l’islam, je l’ai déposé, je ne suis plus musulman, que j’ai bouffé et bouffe du porc, je n’ai jamais osé lui dire cela, ni lui dire, à Fousséni mien de père, que les Arabes, il y avait longtemps de cela, ils avaient vendu des Noirs »

 

Les dernières nouvelles du colonialisme, donc, ce sont dix-sept flashes d’imaginaires qui puisent chacun au désir vibrant de situer la mémoire coloniale dans le débat actuel.

 

Le plus attrayant de ce recueil réside peut-être dans ce que l’écriture, la liberté qui la motive et mène son bonheur, est ici comme célébrée chaque fois. Gary Victor, écrivain haïtien parmi les plus lus, le montre à merveille. Sa nouvelle clôt l’ouvrage, et finit ainsi : «  Moi, je pensais que nous n’avions jamais cessé d’être une colonie. Et puis nous étions tous, que nous le voulions ou non, la colonie de quelqu’un, d’un groupe occulte ou non. Je suis rentré chez moi. Je me suis assis devant l’ordinateur. Qu’allais-je écrire pour commencer cette satanée nouvelle ? Je me retrouvais devant l’effroyable page blanche…Colonisé enfin par elle. »

 

 

Ada Bessomo

 

 

Les dernières nouvelles du colonialisme

Editions Vents d’ailleurs

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L'équation du songo

9 Avril 2010, 15:15pm

Publié par obili.over-blog.com

 

bidouaIl ne faudra plus le décrire comme le partage des seuls oisifs . On ne pourra plus dire du songo qu'il est l’affaire des grands paresseux. L’Afrique centrale, l’aire culturelle beti-fang, en particulier, est le berceau du songo. Le songo, comme l’owani au Gabon ou l’awalé en Afrique de l’ouest, est un jeu de calcul, où l’esprit s’éprouve de manière très stratégique et tactique. Au passage, la personne qui en joue apprend par le même temps à affronter les écueils habituels du quotidien en société ou en privé. Le songo enseigne les vertus de la patience, de l’ironie, de la dérision, de la solidarité, en les mobilisant vers l’épanouissement individuel. Mieux encore, il est capable d’initier les jeunes enfants aux notions de nombre, d’espace, de droite, d’équation.

 

Les plus grands peuvent y puiser des lumières en matière de stratégie, de tactique, de statistiques ou même de philosophie de vie. Cette manière singulière de concevoir l’existence comme un tablier de jeu de réflexion, les cases et les grains s’y mettant à la disposition de notre personnalité, est désormais consacrée par les sciences exactes. Le professeur Bonaventure Mvé Ondo ayant assuré avec panache la promotion de ses significations plus sociologiques, anthropologiques et philosophiques.

 

Le songo enseigne que vivre est mastiquer le temps qui court avec soi. Tous ces principes sont aujourd’hui éclairés des regards scientifiques du mathématicien et de l’informaticien à la fois. Il aura fallu, on le devine lisant le livre paru aux éditions L’Harmattan, une passion remarquable, et un amour consommé des cultures à l’auteur des travaux publiés par l’éditeur parisien.

 

Serge Mbarga Owona, l’auteur du livre Le jeu de songo, offre en une même livraison les éléments de compréhension mathématique complète du songo et le complément informatique pour élever ce jeu à l’universel.  Première, qui n’est pas la seule, le livre s’accompagne d’un CD-ROM, conçu par l’auteur, permettant de jouer seul ou en réseau au songo. L’amateur de songo, ou même le simple néophyte pourront désormais célébrer les jeux de réflexion africains sans aucun complexe.

 

Une première qui dévoile  les mérites de la démarche, virtuose et iconoclaste au sens noble du terme, de ce mathématicien féru de poésie et des questions liées au développement de son continent.  Le livre, très didactique, emploie une langue dépouillée, chaleureuse, pour initier le lecteur aux règles et aux bienfaits du jeu pratiqué au Cameroun, au Gabon, en Guinée équatoriale, au Moyen Congo et au Cap-Vert. On est saisi par les révélations que les mathématiques, à travers l’auteur, donnent du degré d’abstraction des anciens Africains.  On apprend par exemple, heureux,  qu’il est possible de rendre compte du rapport au temps africain par une équation. On y découvre même que la modélisation de ce rapport au temps vécu à la beti-fang est l'une des clés de succès de toute menée scientifique fructueuse qui concernerait les peuples africains.

 

Le jeu de songo s’impose ainsi comme une œuvre majeure des sciences en Afrique. La présentation des travaux de modélisation du songo ne rebute absolument pas le lecteur. Ils l’impressionnent plutôt, le laissant deviner quel plaisir existe à jouer et à comprendre le monde à l’aide de son univers maternel. Le plaisir de partager avec le plus grand nombre est bien ce que l’auteur, Mbarga Owona, met en avant pour exposer les ressorts de ses travaux. Tombé dans le sablier de songo alors qu’il avait juste cinq ans, il a souhaité allier sa passion des mathématiques à celle des schémas de réflexion africains. Le songo n’est que la première étape de ses travaux, le jeu d’awalé, originaire de l’Afrique de l’Ouest, ayant lui aussi été magnifié par les mathématiques et l’informatique, grâce aux soins du mathématicien poète . Il est aujourd'hui disponible, sous le titre, L'awalé, chez le même éditeur.

 

L’approche originale des cultures africaines déployée dans Le jeu de songo est riche d’enseignements. Outre les nombreux prolongements pédagogiques incontournables, l’auteur va, pour la première fois, jusqu’à formaliser le raisonnement même des joueurs de songo, en élaborant les outils statistiques de connaissance et de critique des parties de songo. Des matériaux dont la valeur, pour d'autres disciplines, telles que les sciences cognitives, se dévine aisément.

 

Une démonstration implacable de ce que le songo n’est pas un jeu de hasard, mais bien un art de réfléchir, un art de vivre. Le CD-ROM contenu dans le livre est l’aboutissement de plusieurs années de travaux, entamés à la sortie du DEA de l’auteur.

 

 

Ada BESSOMO

 

 

 

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