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Le blog d'Obili

Pierre Claver Zeng, éternel enfin

19 Mai 2010, 18:21pm

pierre claver zengL'association des étudiants gabonais du Nord de la France a écrit à son membre Ricky. Elle lui présente ses condoléances, auxquelles tous s'associent, à l'occasion du départ de son père, Pierre Claver Zeng Ebome.

 

Inestimable, vivant, inestimable après, inestimable à jamais.

 

Qu’on me laisse pleurer

seulement ce soir et les prochains soirs

je ne voudrais pas les compter

cela m’importe peu

qu’on me laisse rouler ma stupeur le long

du Sentier sans fin que je vais entamer

ce soir et tous les soirs prochains

qu’on me laisse pleurer sans parler

sans crier sans savoir pourquoi

le terrain qui porte le poids de

mon corps qui n’est plus que pleurs

devient meuble à mesure que je lui

pleure dessus

 

C’est que le temps cette fois encore

se penche sur mon œil puis lui

vole une couleur rare, la chromie la plus

fière de mon monde celle que me donnait

le poète chaque fois que j'apposais sur ma langue

son chant du perdreau percussion du tronc d’essi

le temps avance sans m’avertir jamais des tisons

dans mon ventre comme si je me nourrissais  toujours

des brûlures et de ces feux à ma masure

 

Je commence pourtant à manquer de vigueur

des forces qui me restent bien peu daignent encore

escorter les douleurs que je recueille à tout bout d' escale

dans une trouée de forêt où m’attend la vision sage

et acérée d’un ami qui pour moi n'a qu’un mot un sourire

une écuelle et la poignée de main franche avant que l’attente

la patience ne prennent le relais pour mon grand étonnement

 

Qu’on me laisse pleurer ce soir comme je le souhaite

et jusque très tard dans la vie si  tel mon honneur est

car ma mémoire elle aussi consent à reconnaître

la loi millénaire à laquelle mes mains et même

leurs tremblements colère acceptent de se soumettre

désormais je voudrais veiller moi aussi mille saisons

et ma descendance entière le chantonnement discret

délicat de ma sylve natale que lui seul lui seul

le barde l'humble  grillon libéra

 

Ada Bessomo

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L’awalé, les graines de la liberté

19 Mai 2010, 10:42am

 

bidouaQuarante-huit graines à semer dans des maisons réparties en deux territoires. Deux joueurs, jongleurs espiègles des graines à ramasser dans un bol, choisis avec intelligence entre six autres. Vider le bol de son contenu, et procéder à la distribution des pions, toujours dans le sens contraires des aiguilles d’une montre.

 

Le plateau d’awalé est harmonie. Deux territoires de six maisons chacun se donnant la main en signe de solidarité. Quarante huit graines indifférenciées, chantant l’égalité au contact du bois, matériau naturel dans lequel est creusé le plateau de jeu.

 

La liberté n’est pas une valeur oubliée de ce jeu millénaire, né en Afrique. Une Afrique ancienne, celle des cités lumineuses, aujourd’hui disparues, des fleuves amicaux, des montagnes éternelles et des peuples, multiples, riches de leurs différentes cultures. Des femmes et des hommes  ayant en partage un amour sincère de la terre, toujours prodigues du sourire fraternel.

 

La graine d’awalé est portée par des vents de liberté. Dans son voyage entre les deux territoires se faisant face sur le plateau de jeu, il suffit de traverser le gué et la voilà devenue fidèle allié de votre case, sous la menace d’une capture. Sans cesse en balade sur le plateau de jeu, cette graine nonchalante s’embellit des caresses des joueurs, toujours indocile, infatigable.  

 

Jouer à l’awalé, c’est ramasser toutes les graines d’une case de votre territoire, puis les distribuer dans les cases suivantes, en semant chaque fois un pion par case. Le but du jeu étant de récolter le maximum de graines dans le camp de l’adversaire.

 

L’adversaire est d’abord ici un partenaire de jeu qu’on n’a pas le droit d’affamer. Il existe donc une règle dite de solidarité, vous interdisant de priver votre compagnons de pions. La générosité est donc encouragée ici, une générosité s’appliquant avec finesse. Il s’agit en effet d’éviter d’assécher le gué transportant les graines d’un camp à l’autre, sans oublier que l’inonder serait préjudiciable aux récoltes futures.

 

La simplicité des règles de l’awalé encourage à le pratiquer très tôt. Le plaisir ici est sans limites et s’accompagne d’un développement des capacités de réflexion, lorsque s’ouvre devant les regards épanouis, lalucarne des multiples stratégies du jeu. 

 

L’awalé, des graines à mastiquer le temps. Ici, dans l’Afrique actuelle, celle des métropoles, des villages et des quartiers populaires, là-bas, dans les établissements scolaires, dans la chaleur d’une soirée en famille ou entre amis, le temps n’est plus compté, il est dégusté, au contact des petites graines à épanouir les psychologies.

 

 

 

 

Man Ekang

 

Lire: L'awalé, de Serge Mbarga Owona, Paris, L'harmattan

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le Bourreau, de Séverin Cécile Abega

11 Mai 2010, 18:02pm

lebourreauLa pierre angulaire du Bourreau, de monsieur Séverin Cécile Abega, est la mort d’un homme de lettres, intellectuel et journaliste - un long crayon -, provoquée par une faute de frappe, aux conséquences d’autant plus terribles qu’elle est insignifiante. L’ironie est belle et caractérise efficacement la situation politique et sociale que connaîssent des pays d'Afrique depuis de longues années.

 

Cette ironie moqueuse, aux relents de désespoir, fait une entrée fracassante lors d’une conversation surprise par la narratrice. Ce premier échange, magistralement mené, entre le bourreau et une de ses clientes, prépare l’entrée, dans le récit, de l’assassin et imprègne l’ensemble de son histoire. Elle représente toute la richesse de ce petit roman – ou de cette longue nouvelle-, et soulage des descriptions, parfois excessives, de cous tranchés et de bouillons de sang.

 

Le bourreau, horriblement absurde, et absurdement sanguinaire, laisse toutefois entrevoir les signes enfouis d’une humanité obstinée : ses mystérieuses migraines qui obligent ses victimes au silence absolu ; un – unique – embryon de doute vite balayé par un rire méprisant, lancé tonitruant comme pour faire taire une petite voix intérieure…

 

Malheureusement, l’auteur nous laisse tout juste deviner une complexité de caractère qui dépose sur la langue à la fin de la lecture comme un goût d’inachevé. On voudrait connaître le passé du « héros », les raisons de son fatal acharnement, ses peurs et ses rêves.

 

Ce personnage mériterait un plus long développement que ce que permet un récit rapporté par une narratrice, à laquelle, somme toute, il n’a pas été accordé plus d’épaisseur que celle d’un simple témoin, un relais.

 

 

Le Bourreau est une histoire qu’on ne perd rien à lire et qui annonce, peut-être, pour la suite, une plus grande prodigalité.

 

Sylvia Placoly.

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Régine Mfoumou traduit Olaudah Equiano

10 Mai 2010, 16:37pm

Publié par Ngoura

 

Olaudah Equiano, l'esclave devenu modèle d'intégration en captivité, lui collerait presque à la peau. Pour son plus grand plaisir, sans doute. Régine Mfoumou  a traduit l'autobiographie de celui qu'on appellait aussi Gustavus Vassa l'Africain. Paru en 2008 aux éditions Mercure de France, après une première publication aux éditions l'Harmattan en 2002, ce livre nousMfoumou a permis de la rencontrer, en 2004.

  

v     Olaudah Equiano, c'est d'abord un travail de traduction, de l'anglais au français. Est-ce votre origine camerounaise qui vous a poussé aux études de langue anglaise?

 

Non. J’ai poursuivi des études de langue anglaise un peu par hasard, car j’ai en réalité obtenu un baccalauréat de comptabilité (G2). Toutefois, je dois souligner que j’ai toujours été très motivée et intéressée par l’étude des langues étrangères (je parle un peu l’allemand et j’avais commencé l’apprentissage du japonais que j’ai abandonné par manque de temps).

 

Pour revenir au début de votre question, en effet, Olaudah Equiano c’est avant tout un récit d’esclave écrit en anglais au 18e siècle et dont il manquait une version française fiable. Avant ma traduction, il en existe une qui présente malheureusement de nombreuses omissions et lacunes, car elle n’est basée sur aucun texte original connu à la date de sa parution. J’ai donc examiné cette première traduction de très près, puis j’ai envisagé de fournir une traduction plus complète avec des annotations qui peuvent être utiles à tous ceux qui s’intéressent aux récits d’esclaves en général et à Equiano en particulier. En bref, il ne s’agit pas seulement d’un travail de traduction, car le plus important à mes yeux c’est de permettre au lecteur d’avoir une bonne compréhension d’Olaudah Equiano à travers le récit de sa vie.

 

v     Quand et comment Paris, où vous grandissez, vous apporte-t-il l'histoire d'Olaudah?

 

Une fois de plus, c’est le fait du hasard : pendant mes études pré-doctorales, j’effectue de nombreux jobs, stages, etc. Lors d’un de ces stages aux Editions Dapper, en 1997, on me donne une édition anglaise de The Interesting Narrative  d’Equiano Olaudah à lire afin d’en faire une fiche de lecture et traduire le premier chapitre. Je suis tant émue par le texte que je vais le relire une deuxième fois quelques mois plus tard, car, à la fin de mon stage, la directrice des Editions Dapper m’avait offert cet ouvrage ainsi que d’autres.

 

Après l’obtention de mon DEA, je souhaite me lancer dans une thèse de civilisation américaine, ce qui était normalement la continuité de mes études précédentes, mais je ne trouve aucun directeur de recherches prêt à m’accueillir, mon sujet étant jugé trop actuel (il s’agissait de la situation économique des Afro-américains dans les années 1990). J’envisage donc de changer de sujet sans grande conviction, et j’arrive à convaincre le professeur Serge Soupel, spécialiste en littérature anglaise du 18e siècle et traducteur, en préparant une présentation de mon projet doctoral. C’est ainsi que, grâce à ce cher professeur, que je ne remercierai jamais assez pour avoir pris le temps de m’écouter et de me donner la chance de m’exprimer, j’ai pu faire du livre d’Olaudah Equiano la base de ma thèse soutenue en décembre 2001. Et la traduction qui a été publiée en 2002 est en fait la première partie de ce travail d’étude.    

 

 

v     Existe-t-il des différences de contexte entre la France et l'Angleterre au moment où Olaudah prend l'essor social qu'on connaît Outre-Manche?

 

Le contexte dans lequel Equiano évolue représente, d’un point de vue historique, un tournant fondamental pour la littérature. C’est le 18e siècle, le Siècle des Lumières. Bien évidemment, il existe des différences entre la France et l’Angleterre durant cette période, notamment en ce qui concerne la question de l’esclavage, car les mouvements abolitionnistes anglais prennent de plus en plus d’ampleur, certains Noirs, comme Equiano, sont désormais écoutés et deviennent populaires. On Imagine mal un ancien esclave affranchi présenter une pétition au Roi de France à cette époque comme le fit Equiano devant la Reine Charlotte en 1788.

 

De plus, lorsqu’on considère la France et ses colonies, contrairement au dur combat « isolé » que mène Toussaint Louverture, par exemple, qui se bat pour l’abolition de l’esclavage, on constate que, Outre-Manche, le mouvement abolitionniste est fortement établi et organisé, telle une véritable institution. Ce qu’on peut dire c’est que l’Angleterre avait de l’avance sur la France concernant cette question et c’est pour cette raison que les Noirs libres pouvaient également trouver des opportunités d’évoluer socialement. Equiano a eu cette occasion et il l’a saisie ! Il n’est pas le seul puisque d’autres Africains peuvent être cités : Ignatius Sancho, Cugoano Ottobah, etc.

 

 

v     Vous avez traduit des livres de fiction, ce travail sur la langue, l'imaginaire plus précisément, ferait-il de vous un écrivain en sommeil?

 

Il est vrai que le livre fait partie de ma vie. J’aime lire même si je ne trouve plus beaucoup de temps pour le faire comme dans le passé ; j’adore aussi traduire et écrire. Je ne crois pas être un écrivain en sommeil, car j’écris depuis longtemps : j’ai deux romans non achevés et un autre que j’ai co-écrit avec un écrivain qui vit aux Etats-Unis. Le problème est que je n’ai pas encore eu le temps de terminer tous ces projets entamés en 1999. En effet, entre la thèse de doctorat qui m’a pris quatre ans, deux enfants nés depuis cette date et mes autres activités (je suis professeur d’anglais), je dois faire des choix. J’espère bien finaliser un roman qui me tient particulièrement à cœur avant la fin de cette année, car il traite de croyances africaines à travers l’expérience d’un homme qui se découvre un don spirituel exceptionnel... je n’en dirai pas plus pour l’instant.

 

 

v     La réédition d'Olaudah est à l'ordre du jour, pour l'Afrique...

 

En effet, une version abrégée de la traduction précédente devrait être publiée avant le mois de juin 2005. Elle est expressément moins condensée, moins annotée, réécrite pour faciliter sa lecture. Certes, mon idée première est de toucher le lectorat africain, mais cette version s’adresse également à tous les francophones de France et d’ailleurs qui ne recherchent rien d’autre que le récit simple d’une expérience humaine exceptionnelle.

 

Propos recueillis par Ada Bessomo

 

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Que veut Israël ?

6 Mai 2010, 18:12pm

Publié par obili.over-blog.com

    Accoutumés comme nous le sommes aux actions guerrières d’Israël, nous nous sentons, à chaque attaque portée contre le peuple palestinien, semblables à ces paumés du petit matin, le visage défait par une cuite assommante. Et nous découvrons toujours avec stupeur la violence à laquelle semble se laisser aller un État dont on dit qu’il est le plus démocratique du Moyen-Orient. Certes, Israël possède les structures déterminantes pour assurer l’expression politique des représentants de son peuple (peut-être d’ailleurs, y a-t-il trop d’expressions car on ne compte plus les « particules » qui, vaille que vaille, constituent les alliances des deux grands partis du pays et qui empêchent une réelle volonté constructive et, surtout, pacifiste de se manifester et de se concrétiser), mais il tend à réunir autour de lui (ou à étouffer) toutes les composantes de la société israélienne dans cette seule direction : la défense de son intégrité (et de ses intérêts), nationalisme, quand tu nous tiens !

 

    Une société démocratique doit laisser extérioriser ses contradicteurs, les opposants ou ceux qui ne sont pas d’accord avec la politique de l’État. Or, que voit-on ? qu’entend-t-on ? Un silence de plomb, un voile de pudicité sur les dommages collatéraux infligés aux Palestiniens. Un juif vaut-il quatre, cinq, ou huit Arabes ? Car, à faire le décompte macabre des victimes de ce conflit répété, on peut aisément indiquer que le rapport des morts est systématiquement de 1 pour 4, ou 1 pour 6, voire plus ( plus d’un millier de morts au Liban pour sauver deux cadavres ) en faveur des Israéliens. Ce n’est pas que je veuille apporter mon soutien indéfectible au Hamas, que je ne porte pas dans mon cœur car les intégristes pour moi sont toujours des intégristes et je convoque à ce titre la décennie dramatique qui a frappé l’Algérie et qui tout récemment, comme un effet d’une séquelle, endeuilla ma famille. Non, l’utilisation des roquettes ou des missiles contre les civils israéliens n’est pas un acte de résistance contre l’occupation (un acte de résistance suppose une stratégie), un kamikaze qui se fait exploser dans un bus ou dans un lieu public, n’est pas un résistant, c’est un désespéré, manipulé par de machiavéliques et morbides politiciens. Ce qui revient à se poser la question de l’existence du Hamas, de ses objectifs, de son credo (encore que là, la vision exclusive et étriquée de l’islam sert de support à sa rhétorique politique).

 

    Il est étonnant qu’Israël, connu pour ses services de renseignements ultra-professionnels (combien de juifs ont l’apparence d’Arabes ou ont trempé dans la culture arabo-musulmane ? Ne sont-ils pas d’ailleurs cousins, selon la Bible ?) et son extra-lucidité en matière de prévision, ait laissé naître un parti de Dieu à proximité, pour ne pas dire dans ses flancs, de ses frontières. N’est-il pas curieux qu’un État prévoyant comme Israël n’ait pas infiltré dès le début ce mouvement dont les influences « hezboliennes », voire « afghanes », étaient manifestes ? N’est-il pas singulier que cet État n’ait pas soutenu les tenants de la paix au sein de l’OLP et de l’Autorité palestinienne ? Israël avait probablement les moyens d’étouffer le serpent dans son œuf. On peut donc s’interroger sur la capacité de l’État juif à vouloir la paix avec ses voisins, à vouloir vivre si ce n’est en symbiose, au moins en harmonie avec le peuple palestinien. Car, de toute évidence, les juifs et les Palestiniens sont condamnés à s’entendre et à vivre ensemble (le Hamas ni l’Iran ne pourraient anéantir le peuple juif s’ils en avaient les moyens, et Israël n’a pas plus capacité à éradiquer les Palestiniens : la haine a ses limites aussi). Alors ? Vivre en état de guerre est une constante d’Israël ? Comme une sorte d’habitude qu’on a peine à se défaire ? Maintenir la pression pour justifier de ses actions guerrières, montrer au Monde que les Arabes sont des sauvages et des indigènes qu’il faut mater avec les coups. Est-ce cela la politique de l’État juif ?

 

    Répondre coup pour coup aux piqûres d’insecte (même si l’explosion d’une ceinture d’explosifs ou d’une roquette est toujours un immense drame pour les blessés ou les survivants), temporiser, ergoter, tergiverser pour ne pas mettre son nom au bas d’un traité de paix et de non agression, négocier sans concession (Jérusalem Est, démantèlement de colonies illégitimes, etc.) comme pour écraser encore ce peuple qui vit en exil dans son propre pays depuis 60 ans ! Où est la démocratie là-dedans ? Et qu’on ne me fasse pas la leçon d’analogie avec l’état de dictature ou de corruption des pays arabes voisins, de l'état d’esprit des gens de la rue ou des politiciens arabes sur leur « haine » des juifs. C’est, en l’occurrence, à Israël de montrer la voie : de servir de modèle démocratique s’il était encore possible. Il est temps que l’État hébreu fasse la ménage chez lui avant de s’occuper de faire le ménage chez ses voisins. C’est en faisant des concessions que les nations se bâtissent. En attendant, des enfants et des mères, des frères et des sœurs, des pères et des fils, se trouvent démunis de tout, périssent les uns après les autres sans que cela émeuve outre mesure l’opinion publique internationale (à l’exception de la rue arabe).

 

    Morrad.jpgEt c’est là le danger : le ressentiment sans cesse remonté des peuples arabes et musulmans contre cette arrogance occidentale dont l’expression la plus concrète est la politique d’Israël. Ressentiment qui forge, jour après jour, les illuminés et les désespérés de demain, lesquels participeront du fossé se creusant encore et toujours, malgré les « Unions » envisagées et les échanges intellectuels, entre les cultures du Nord et du Sud.

 

 

Morrad B.       06/01/2009

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La machine infernale

4 Mai 2010, 17:05pm

Publié par obili.over-blog.com

    La vieille école tropicale aime attirer l’attention de son auditoire par une course haletante dans des mondes lointains. Nous savons cependant, depuis l’apparition de la relativité, que le lointain des uns vit très souvent dans le voisinage proche des autres. Tout est ici question de perspective. Il faut remarquer qu’à vouloir courir toujours très loin, la mémoire épuise sa hotte de souvenirs. Et que dire des poumons ? Malgré toute leur saine volonté de porter toujours allégrement le tempo du coureur devenu ancien, ils ne peuvent s’empêcher de s’étouffer sous la lourde cloche des emprunts byzantins.

 

    Mon ami très cher, armé de sa plume épaisse, nourrie aux gouttes délicieuses de la rosée matinale, aime à réclamer des exemples. Il faut que des exemples tiennent compagnie à la soupe aux palmistes. Des accompagnateurs « quoi ! » comme dirait l’écrivain Kangni Alem. Allons donc à la cueillette aux exemples ; le cordage du grimpeur ne devra cependant pas être trop long. Un tronc de palmier, c’est glissant le matin, sur les rives du lac rose ou au plus près de l’équateur.

 

    Que ne fus-je pas surpris, un soir, dégustant une bière blanche, de me retrouver assis sur un nuage tel un fakir indien, les yeux ronds, à contempler les pentes de l’Olympe. Quelques secondes avant cette téléportation fantastique, je tenais encore entre mes mains un document très sérieux : le rapport écrit à la suite du douloureux nauYaoundéfrage du ferry  sénégalais Le Joola. Le navire, de construction récente, assurait le transport des passagers et des marchandises entre la Casamance, une région méridionale du Sénégal et Dakar, la capitale de ce pays. Les faits sont d’une simplicité exaspérante : un navire prévu pour transporter un maximum de 580 personnes, s’est retrouvé au moment de son naufrage délesté d’une foule officielle de 1034 individus au moins. Et les faits sont précis : chaque accès à ce navire important pour la communication entre l’île rebelle et le continent, est géré par l’armée nationale du pays de Lat Dior Diop, un résistant de haute stature.

 

    Mais il semble que c’est noël tous les jours dans les casernes de Ziguinchor, chaque traversée du Joola devait respecter cette tradition millénaire dans la capitale pluvieuse. Le cadeau tient lieu de ticket d’embarquement pour la traversée, il faut surtout le laisser entre les bonnes mains sur le quai. Et personne pour se soucier du poids de la déraison. Un troupeau de chèvres dans les cales du poisson de fer, vaut bien quelques piécettes ou un bouc dans la main qui tient l’arme et la barrière. Tout ceci ne serait qu’une histoire de buveurs de thé tropicaux, sombrant sous la mer en colère, par la faute d’une trop forte consommation du breuvage anglais. Toutes ces larmes versées ne seraient qu’une misère de plus à poser sur le balancier déjà fort déséquilibré du continent berceur de l’humanité, si dans son introduction, le rapport d’enquête ne nous entraînait dans la belle cité antique, sur les pentes majestueuses de la grande montagne : l’Olympe.

 

    Nous étions transportés en Grèce par un rappel fort pourvu sur les origines de la navigation maritime. Nous demandâmes donc à Athéna d’avoir l’amabilité de nous traduire toute cette sémantique juteuse. Et devant la bonté de la Déesse de la sagesse, des arts et de la guerre, l’esprit éclairé par les lumières généreuse d’Athéna s’irradia d’un duo de certitudes nouvelles : l’enfant noir voyage dans le temps, enfermé dans une machine infernale ; il faut démonter la machine infernale ! Ce n’est pas simple, elle est multiforme, mais il faut sagement la démonter. Il faut démonter la machine infernale qui tient l’arme, la barrière et le bouc, envoie les enfants à mille lieues sous la mer et glisse les billets dans les poches chaudes des tenues de combat, il faut démonter cette machine dont le nom provoque une peur terrible encline aux évocations pittoresques et lui épargne toute critique de ses agissements inconséquents.

 

    Bienheureux descendants de Lat Dior Diop, si vous saviez…J’étais une fois encore assis sur un nuage, mais je ne buvais pas de bière blanche cette fois-ci. Je recherchais patiemment le nom d’un ami ou celui d’un parent sur une liste fort abondante d’élus, appelés à assumer des responsabilités prestigieuses dans les palais lointains. De véritables fastes consulaires, c’est si rare chez nous, les vraies occasions de réjouissances. Je remarquai nonchalamment que beaucoup de vénérés vénérables passaient la main sous le poids de l’âge. La retraite officielle les accueillait à bras ouverts, même si certains l’avaient précédée dans son effusion affective. Certains vénérables avaient en effet abandonné leurs postes bien des lustres avant la parution de la liste. Et je pensai en silence. Le temps est un enfant têtu, mais il grandit. Il connaît même des périodes de croissance accélérée. On a beau jeu de le retenir désespérément, hargneusement par les côtes, mais on ne peut suspendre son vol. Tel la nature, il s’échappe en minces filets, grandissant en torrents. Les torrents du temps sont violents, ses ruptures sont définitives.

 

    Point de nom d’un parent ou d’un ami et j’étais content, ça ne coûte pas un sou, un sourire sur des lèvres sèches. Quelque temps après, voici apparaître une autre liste. Elle est plus volumineuse que la précédente ; son titre est alléchant : Nominations au ministère de la défense. Un régal. J’ai pensé à mon ancienne professeure d’histoire au lycée national. Je triche un peu « quoi ! », le lycée national ça donne du poids à la phrase. Mais des lycées, il en a germé des dizaines depuis, et des enseignants tels ma professeure d’histoire aussi. Des enseignants trente pour cent. C’était cela, le nom à l’époque ; enseignant trente pour cent. C’était la grande crise, il fallait, tous, se retrousser les manches. C’est connu, les salaires logent dans les manches ; les salaires des enseignants ont donc été amputés de trente pour cent. Pas un cri dans le triangle, pas une marche, pas une grogne ; nous avons été informés, notre professeure d’histoire nous a transmis l’information : trente pour cent du salaire en moins, c’est l’équivalent de trente pour cent des cours en moins.

 

    L’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas affirme que penser est une façon de vivre ; penser et ensuite écrire et aussi publier les pensées qu’on a pris la peine d’écrire. En parcourant la liste des différents nommés sur le document portant le nom : Nominations au ministère de la défense, j’ai pensé au concepteur de cette liste ; le ou les concepteurs. Je ne pense pas comme l’immense Vila-Matas, je me suis concentré sur un seul concepteur : le concepteur de la liste. Un professionnel, du véritable travail d’orfèvre, ce monsieur, ou cette dame a produit une œuvre d’art. Et moi qui me disais que l’art en Afrique c’était forcément vieux, très primitif ou premier. J’avais tort, la vie est un long apprentissage, un apprentissage incessant, merci l’artiste ! J’ai beaucoup d’admiration pour les artistes, ils expriment un idéal par les moyens à leur disposition.

 

    La liste de l’artiste est parfaite, pas une brique à la place d’une autre, pas un boulon usé dans l’engrenage. Sur le tableau affichant le faste consulaire, des vénérables à bout de souffle étaient appelés à faire valoir leurs droits en pension, d’autres étaient conviés à assumer d’autres fonctions, ce n’est plus le cas ici, la longue marche est d’une majesté époustouflante. Une véritable marche seigneuriale, interminable. Il faut s’armer de patience pour en suivre les pas. L’idéal du concepteur est atteint, l’ordre militaire est sauf. Que viennent à apparaître d’autres curiosités, telles par exemple ces nombreux capitaines de vaisseau sans vaisseau de commandement, les capitaines de corvette se partageant deux ou trois navires brinquebalants, aucun risque de fissure à craindre, la graisse est ce qui manque le moins dans chaque rouage de la machine.

 

    Certains doivent donc s’armer de patience tandis que d’autres, armes aux poings se congratulent dans la jungle de leurs émoluments infernaux. Ils consomment toute la sueur et ne produisent toujours et encore que du plomb. Chacun des six cents médecins expulsés honnêtement du triangle nous le confirmerait : du plomb dans le sang, c’est mauvais pour les enfants. Il est urgent de démonter la machine infernale. Allons-y sagement, avec application, au chalumeau, au laser, armés de clés à molette ou de clés de précision. Aucun boulon, aucune armature de la bête ne pourra résister à la volonté des bras sorciers. Jean Cocteau, dans sa pièce La machine infernale, suggère la rencontre de deux réalités qui vont se côtoyer, superposer, s’opposer. Opposons les bras sorciers à la vieille mécanique médiocre.

 

    Et nous sommes toujours assis sur notre nuage, buvant des bières blanches et proposant le démontage de la machine infernale. Mais que voulez-vous, certains privilèges accordent leurs faveurs aux seuls cocus du triangle.

 

 

Man Ekang

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Afrique, Pillage à huis clos : prions ensemble

29 Avril 2010, 17:38pm

Publié par obili.over-blog.com

   pillage

    Sur les bancs propres de l’église de mon ancien quartier, là-bas dans un faubourg populaire de Yaoundé, la capitale du Cameroun, nous parlions le latin. Chaque dimanche, le curé de la paroisse, le très saint père Jean l’Oiseau disait : « Dominus vobiscum » et nous répondions en cœur « Et cum tiéré tutuuuu… ». Je trouvais la phrase très amusante…  «  Et cum tiéré tutuuuuuuuu ». C’est connu, c’est l’enfant qui prie en riant, aurait dit le regretté Cyril Effala peut-être…

 

   L’âge m’a appris que Monsieur l’abbé nous prédisait : « le seigneur soit avec vous » et nous, les fidèles, assis sur les bancs immaculés de la paroisse, nous lui répondions : « Et avec votre esprit », en latin « Et cum spiritu tuo ». J’ai également appris avec l’âge que je vivais dans un continent mal parti et que mon pays était pauvre et très endetté. Comment pouvait-on être pauvre et très endetté ? Cette question n’a cessé de me turlupiner l’esprit, puisque c’est connu, on ne prête qu’aux riches. L’Afrique devait donc bien être riche de quelque chose.

 

   On peut être riche de tout, essayons-nous à une petite énumération facile. Riche d’idées, riche de matières premières, riche de cupidité, riche d’imbécillité, riches de prières, riche de pleurs, riche de regrets…Nous le constatons, cette énumération vire au tableau de lamentations. Et si les Africains étaient riches de leurs incessantes lamentations ? Je disais tantôt que nous parlions le latin à la messe du dimanche, dans l’église blanche de mon ancien quartier à Yaoundé. Nous parlions le latin sans le comprendre et cela nous amusait beaucoup. Nous étions de grands enfants joyeux.

 

   Ce que nous ne comprenions pas nous amusait beaucoup, car nous priions alors. L’âge a grandi, le temps s’est écoulé et nous prions toujours. Deux faits me conduisent à cette conclusion heureuse pour la foi et bien malheureuse pour l’espérance de vie. Notez qu’espérance de vie et foi vont bien ensemble, une foi grande s’accommode bien des caprices de l’espérance de vie.

 

   En une après-midi ensoleillée, un ami dont l’espérance de vie se dirigeait à vive allure vers un mur en béton armé héla en toute confiance un dignitaire africain de notre république démocratique. Mon ami apprit le mal qui le rongeait à l’autre qui lui répondit : « il faut prier… ». J’ai revu l’image de mon ami dans son aparté furtif avec le dignitaire démocratique au détour d’une page  du livre que je lisais jusqu’alors avec  nonchalance. En découvrant les nombreuses pages fortement documentées de l’ouvrage écrit par Xavier Harel, un journaliste « spécialiste de l’Afrique et des questions pétrolières », je pensais alors, encore un « afro quelque chose » perdant son temps dans des élucubrations tropicales. Seulement, dans un chapitre titré « Les disparus du Beach », un passage attira toute mon attention. L’auteur rapportait quelques phrases distillées par un avocat dans les oreilles d’une mère en peine, ayant perdu son mari ou son fils dans des circonstances pour le moins suspectes. « Il faut beaucoup prier, madame, et vous en remettre aux mains de Dieu. »

 

   Comme atteint d’une exaltation foudroyante, je repris la lecture de l’ouvrage avec bien plus d’attention et me plongeais avec gourmandise dans «  Le roman trouble des relations entre les anciennes métropoles et les nouvelles capitales pétrolières du continent… » Selon la définition que l’auteur donne de son livre paru aux éditions Fayard. Xavier Harel, l’auteur de ce livre de moins de trois cents pages,  a écrit le roman d’une prière. Une prière qui a le mérite de ne pas être dite en latin, une prière qui n’invite surtout pas aux lamentations, une prière qui révèle des pratiques surprenantes, menées avec intelligence, l’intelligence des pyromanes.

 

   C’est le roman de Denis Gokana, un Congolais docteur en physique, pétrolier créateur de sociétés off-shore spécialisées dans la vente à perte – pour qui ? – et   la revente à profit – pour qui ? - du pétrole brazzavillois; c’est le roman de Jean-François Ndengue et sa « nuit de Ndengue »; c’est le roman des préfinancements, une technique d’exploitation très brillante, création du « génie français ».  « Le mécanisme consiste à accorder ou à garantir un prêt à un Etat producteur de pétrole en s’assurant des droits sur les barils encore enfouis. Un système extrêmement lucratif pour ses principaux bénéficiaires – Elf et les dirigeants africains – mais ruineux pour les Etats… », C’est le roman des « gouvernements qui ont besoin de cash tout de suite. ». Afrique : Pillage à huis clos, est un roman d’investigations à poser entre toutes les bonnes mains. Une prière à méditer.

 

 

  Man Ekang

 

 

 

Afrique

Pillage à huis clos

Xavier Harel

Paru chez Fayard

19 €

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Benjah Rutabana et les fantômes du miroir

28 Avril 2010, 17:09pm

Publié par obili.over-blog.com

benjah.jpg" Je me suis souvenu des mots de mon frère sud-africain, Lucky Dube: tous les Noirs ne sont pas mes frères. Et tous les Blancs ne sont pas mes ennemis ".

 

Le jeune homme qui le dit est debout, sur la scène du Centre Culturel Delefosse de Wattignies. Il porte très beau. Le pagne blanc aux cercles noirs noué à l'épaule gauche. Un bâton blanc à la main, pieds nus, il a la voix douce, le verbe mesuré, et entame ce soir son retour à la vie d'artiste.

 

Benjah Rutabana retrouve ce soir les motifs de sa passion, celle de musicien, attaquée, là-bas, en Afrique, par d'autres passions, des événements singuliers d'horreurs et d'affres indicibles.

 

Attiré par le chant depuis son plus jeune âge, il s'est vu rattrapé à vingt ans, en 1990, par l'histoire récente de son Rwanda natal. Emprisonné, pour soutien au Front Patriotique Rwandais, aux côtés duquel il combattra des mois plus tard, parce que, dit-il, de son timbre apaisé:" J'ai fait la guerre car je m'y sentais obligé mais il n'y a rien de bon dans la guerre ". Emprisonné, une fois encore, en 2000, par ce même FPR, suspecté de fomenter quelque basse manœuvre de déstabilisation du pays avec les cercles monarchistes. Lui, Benjah, chanteur pour la paix, chanteur pour l'amour.

 

Alors, il a dû se résoudre à partir, pour risquer là-bas d'autres choses que la perte de sa famille, assassinée, mère, frères et autres parents proches, lors de ce génocide de 1994. Le retour d'Imana est le titre de son dernier album, le quatrième, l'album de son engagement total dans l'art, après sa démission de l'armée, gradé sous-lieutenant. Imana, ce Dieu dont Rwandais et Burundais, monothéistes depuis toujours, n'ont pas voulu renier le nom, même lorsque le Dieu de Rome s'imposait à eux. Imana dont Benjah Rutabana implore le retour, certain que son absence est une cause majeure des déchirements de son peuple.

 

Soutenu par une section cuivres au phrasé très enjoué, un bassiste dont la longue complicité avec lui devient spectacle en soi, un duo de choristes aguerries, Benjah Rutabana affirme son art par ses textes en anglais, kinyarwanda, swahili et français. Le rythme qu'il joue, le kamchereggae, emprunte au reggae ses thèmes, son engagement, et lui ajoute un sens de la fête, de la joie, salutaire.

 

Un poète de la région, Jean-Christophe Delmeule, écrit désormais des textes que Benjah transforme en kamchereggae. C'est ainsi que l'artiste venu du Rwanda a séduit la centaine de personnes présentes pour ses grands débuts en France, toutes convaincues qu'il est taillé pour le succès, avec ces mélodies-là, ces textes-là, ce rythme-là. Un rythme qui lui permettra, peut-être, de mieux expliquer à son fils qui sont ces gens qui éparpillent la vie en tueries et idéologies sanguinolentes. Son ami poète, Jean-Christophe Delmeule, lui en aurait soufflé quelques mots, dit-il. Eux, ce sont les fantômes du miroir.

 

Ada Bessomo

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Alain Mabanckou : écriture et subalternité

23 Avril 2010, 11:06am

Publié par obili.over-blog.com

PalmierDepuis quelque temps, Alain Mabanckou anime un blog (hébergé par le site http://www.congopage.com) dont certains commentaires font l’objet de vives polémiques, en l’exemple d’un billet caustique posté le 17 avril dans lequel l’écrivain congolais mettait en doute l’existence d’une littérature gabonaise. Récemment, on a pu y lire un entretien avec Michel Cadence, directeur de la maison d’édition Ndzé. A la question « comment s’opère la sélection des manuscrits chez Ndzé », l’éditeur-écrivain nous explique que, contrairement à ses collègues français, lui assortit souvent le refus d’un tapuscrit de quelques conseils généreux et conclut généralement sa lettre par les mots suivants : « Combien d’auteurs ayant obtenu le Grand prix littéraire d’Afrique noire dans ces dix dernières années avez-vous lus ? Inutile de me répondre, je sais en découvrant votre manuscrit qu’il n’y en a aucun. Lisez ! relisez ! Et quand vous les aurez découverts, reprenez votre texte, vous verrez que vous n’écrirez pas après comme vous le faites maintenant. » Nul ne devient écrivain ex nihilo. Nous souscrivons à l’évidence de M. Cadence. Le conseil prodigué ici reste néanmoins problématique, sinon pernicieux, lorsqu’il rattache le talent aux prix littéraires, souvent contrôlés par des lobbies parisiens. Combien de grands écrivains, encensés aujourd’hui, n’ont pas vu leurs œuvres rejetées au début de leur carrière ? Qu’on se souvienne de la grande « tapisserie romanesque » de Proust, parue plus tard sous le titre de A la recherche du temps perdu, refusée par diverses maisons d’éditions, dont Fasquelle et NRF, avant que le volume, Du côté de chez Swann, ne paraisse chez Grasset à compte d’auteur.

 

En renvoyant l’apprenti écrivain aux auteurs couronnés, M. Cadence pense forcément à son intervieweur. Il nous oblige à soulever la question de la dynamique esthétique qui sous-tend les romans à succès publiés par les auteurs francophones d’origine africaine. Evoquant la carrière d’Alain Mabanckou, Mme Diop des Editions Présence Africaine fait remarquer à juste titre que « son écriture a changé parce qu’il ne s’adresse plus au même public ». Au-delà d’une traversée des frontières artistiques due à une évolution personnelle, force est de reconnaître que la mutation est également dictée par des impératifs commerciaux. L’illustre fort bien, l’annonce par Alain Mabanckou de la sortie imminente d’un essai sur James Baldwin, projet conçu non de sa propre initiative, mais à la demande « d’un grand éditeur parisien »— y a-t-il meilleure illustration de la posture subalterne ?

 

En raison de la dictature du capital financier sur la création littéraire, l’écrivain africain en quête de succès travaille avec une idée obsessionnelle en tête : plaire au marché français. L’art entre ainsi dans le cycle du formatage et adopte la posture de la subalternité. Il s’agit de se mettre aux goûts d’un public qui semble avoir réduit le livre à un pur produit de consommation quand il ne le confine pas à un simple objet de divertissement. Pour ce public-là, il convient de créer des récits légers, sans épaisseur à l’instar des histoires cocasses d’un Verre Cassé. Des histoires aussitôt oubliées dès qu’on a refermé le livre. L’on comprend que certains écrivains africains contemporains versent dans l’art parnassien, qui n’a d’autre enjeu que sa propre essence. La seule préoccupation ici est d’ordre littéraire comme l’indique la suppression artificielle de la ponctuation dans Verre cassé.

 

La grandeur d’une œuvre, à mon humble sentiment, réside tant dans la maîtrise de l’art narratif que dans les problèmes philosophiques, existentiels et politiques qu’elle pose. James Baldwin est admiré en raison du pont qu’il établit entre « l’art et l’engagement ». On pense aussi, pour rester dans le domaine africain-américain, à Richard Wright, dont les œuvres romanesques (Un enfant du pays et Black Boy sont devenus des classiques) constituent une photographie à la fois réaliste et surréaliste des ravages psychologiques du racisme sur le Noir. En ce sens, les cris de colère des jeunes Français des banlieues, issus pour la plupart des familles émigrées, qui ont culminé dans les émeutes de 2005, semblent renvoyer en écho les angoisses de Bigger Thomas, le héros de Un Enfant du pays, lequel allait affirmer, anticipant le soulèvement massif des Noirs dans les années 1960, sa citoyenneté américaine par la violence. Dans la même veine, Toni Morrison est considérée comme une grande écrivaine pour son écriture, d’une beauté, d’une précision et d’une puissance éblouissantes. Mais son œuvre contient bien plus : la profondeur des problèmes ontologiques traités au travers des drames socio-historiques (tels l’esclavage) vécus par les Noirs. Ces quelques exemples tendent à montrer que la seule maîtrise du projet esthétique ne saurait être une fin en soi. L’écrivain sud-africain J. M. Cotzee le soulignait récemment dans un entretien au quotidien Le Monde, lorsqu’on lui a demandé, en rapport avec son livre Elizabeth Costello, si l’écriture romanesque ressortit à une simple activité divertissante : « C’est une question que tout auteur sérieux doit se poser à un moment ou un autre. Et la réponse doit comporter une réelle défense de la valeur – de la valeur éthique – de la fiction. »

 

Marc Mvé Bekale

Maître de conférences

(Université de Reims)

Pour le magazine Journal de l’Afrique en Expansion

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Mensonges et vérités sur la question noire en France: les arguments de la réalité.

22 Avril 2010, 14:41pm

Publié par obili.over-blog.com

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Amadou Hampâté Bâ, l’écrivain peul de Bandiagara au Mali disait: «En Afrique, un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle.»

 

    La formule demeure célèbre, mais les bibliothèques n’ont pas essaimé pour autant, partout en Afrique. L’avantage de posséder de nombreuses bibliothèques c’est aussi la possibilité du vaste choix offert aux amoureux des livres, ravis et perdus qu’ils seront au milieu des étagères  achalandées en marchandises d’un autre calibre, celles de l’esprit. Lorsque bien sûr, effectivement, lesdites étagères le seraient.

 

    La possibilité du choix, voilà un droit supplémentaire. Un acquis qui ne serait pas superflu dans la forêt des droits sacrés de chaque individu soucieux de bien élaguer les chemins de sa connaissance. Les superbes inutilités sont bien trop visibles encore et si nombreuses, mais l’œil patient et attentif saisit sur le vif la couleur rare, l’ouvrage de premier choix. Il use de son droit inaliénable, celui d’ouvrir les seules pages nourricières de son entêtement.

 

    Il en faut de cette résistance active pour s’enthousiasmer tel le physicien par exemple, dégustant son bonheur tranquille à la seule pensée de l’existence de la lune, même lorsque des jours nuageux le priveraient de son éclat. Il en faut de la persévérance, celles des bâtisseurs infatigables, pour écrire « Mensonges et vérités sur la question noire en France », le dernier essai de Bernard Zongo publié aux éditions  Asphalte.

 

    Le sous-titre du livre « Ma réponse à Gaston kelman » confirme les certitudes de quelques entêtés tranquillement heureux : Entre les perroquets et les bâtisseurs, la deuxième espèce de volatiles tisse patiemment et inlassablement des réalités justes et convaincantes, sans ramdam folklorique. Il suffit de quelques chapitres pointant une loupe méticuleuse sur le cépage bourguignonnais  pour que la vinasse livre ses tanins périmés et incohérents. Je suis noir et je retourne vers le futur !

 

    Le verre est cruellement précis, construit à l’aide d’arguments historiques et sociologiques, plongeant dans de solides références  bibliographiques et culturelles. La réalité en sort grandie. La langue, celle des mots, est possédée  avec talent, comme pour réconforter l’autre, celle du palais, meurtrie par les fables rocambolesques du cru de mauvais goût.

 

    L’enseignant et sociolinguiste nous promet déjà d’autres instruments de haute précision, la dernière partie de l’ouvrage offrant un avant-goût  des productions futures. Déjà, nous sommes tranquillement heureux en exprimant notre émotivité nègre devant une si copieuse pensée. Peut-être s’agit-il là du raisin des méditations helléniques de l’immortel Normand.  

 

 

Man Ekang

 

 

 

Mensonges et vérités sur la question noire en France

Ma réponse à Gaston kelman

Bernard Zongo

Paru chez Acoria

18 €

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