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Le blog d'Obili

LE GARS DE LA CEDILLE

29 Septembre 2010, 17:13pm

 Première partie 

 

 

    cedPar terre, épousant les déchets, des mots couchés sur des cartons éventrés.Cartons étalés qui sont lit ou trône de ces mots. Mots entassés, escortés par des pages ridées, burinées par les pluies, les soleils qui vont et viennent ici sans jamais sourciller. Par terre, au ras des ordures, des idées regroupées telles des rebellions armées. Des idées prises à partie par une météo acariâtre. Il pleut dans mon pays plus que de mesure. Il tombe ici des idées comme larmes de rage d’un ciel toujours bleu pourtant. Par terre des pages rebelles qui prirent le maquis depuis longtemps. Le maquis, oui, entendez bien. Des pages, des livres qui ont veillé la parole ailée mieux que toute armée. Les maquisards ici sont d’abord livres que l’on vend au plus près des poussières, à même la terre. 

Le mot maquis est ici une déclaration  claire à souhait. On dit maquis chez moi comme pour dire suicide. On dit maquis pour nommer le mépris de ceux qui vous regardent de haut, parce que rampant vous vivez, vivez à terre. Vous êtes à terre, disons-nous ici pour cela. A terre, parmi cafards et cancrelats. Allons donc, riez un bon coup. Que dites-vous ? Les cancrelats ne rient pas…Ils pullulent plutôt, les cancrelats. Dans les chambres, doublures des vestes, poches des pantalons... Les cancrelats sont chez eux au maquis. Ils ont envahi les librairies du pays. Même la mieux fournie, la plus grande, la plus industrielle librairie du pays est d'ailleurs mitée, rongée par des cancrelats. Même La cédille est aux mains de ces cancrelats ! Je veux bien vous croire.  Etant moi-même un cancrelat.

 

             Pourquoi les cancrelats d’abord ? A cause de lui et ses manies de taré. C’est un écrivain, paraît-il. Un dangereux, qu’ils disent ici. Les cartes d’identité mentent toutes dans ce pays.  Pierre n’est certainement pas Pierre. Pierre pourrait être  Alexandre si vous fouillez bien. Il est elle pour peu qu'on y songe. Vous aussi, gars du Poteau, serez toujours des dangereux. Ce que vos cartes d’identité ne disent surtout pas. Les pièces officielles ressemblent aux dirigeants de ce pays. Formatés pour masquer le cœur de ces terres, noyer l’âme de ce pays, étrangler son amour de la parole ailée. Ils l’ont nommée rébellion, la parole ailée, pour la connotation sanguinolente du mot dans nos ignorances, et tout ce qui lit, tout ce qui est livre ou s’ouvre sur une insolence de talent est dit rébellion par les dirigeants. Ils nous fabriquent à la place hagiographies, légendes et mythes jaillis de leurs folies.

 

On appelle Poteau l’art de vendre du livre d'occasion ici. Je suis Camerounais, et peu d' attaches me lient au français, ce qui est fort bien. Je dis ça pour m’assurer qu’un écolo du style ou de l’étymo ne présentera pas bientôt la Grèce ou Rome à mes camerounismes. Le poteau c’est le livre camerounais trouvé par terre. Mais le livre rebelle. Mais le livre majoritaire, éloquent, malin, essentiel, vital. Le livre maquisard, le livre cancrelat.  Dites donc à ce ministre, amateur de bons mots, qu’il fut aussi des cancrelats. Passant par ici, Yaoundé, vous verrez comment réagissent les cancrelats ministres devenus. Le cancrelat de ministre, jadis nourri par le poteau. Il aura la répartie des coqs effarouchés. Voudra vous picorer. Vous le cancrelat aujourd’hui.  Le vendeur au Poteau.  L’ami de Tchicaya U’tamsi. Tu me manques, vieux. Michèle Rakotoson m’a parlé de toi, vieux père. J’ai ri comme pas possible. Depuis, pour moi le meilleur c’est toi, man. Bien sûr Jean-Jacques Beylac m’a dit la reconnaissance qu’il te doit. Il te doit son Max Pol Fouchet, Le cœur biseauté.

 

C’est au poteau que je t’ai connu. Par terre tu étais, parmi déchets et pas qui lacéraient le sol. Et ton livre avait titre Les cancrelats. Nous t’appelions tous le cancrelat deux mois plus tard. Tous autant que nous étions, gars du poteau de Yaoundé, au pied des marches de la cathédrale que nous avions réquisitionnées, urgence oblige. J’ai pour la première fois approché l’économie du livre de dernière main alors que j’entrais en terminale. Il s’appelait Pablo, mon mentor, mon coach, le gars qui m’introduisit dans le monde des libraires de la rue. Là où les livres sont rangés sur des cartons, ou couchés sur des feuilles de plastique. N’allez pas croire que notre condition était alors misérable, non. Années quatre-vingts. Le deuxième président du pays en vingt-trois ans d’indépendance nous offrait ses belles promesses. Je vivais dans un de ces quartiers surgis de la pauvreté et d’une rage irrépressible de la fuir au plus vite. Lui, semblait avoir découvert dans cet endroit aux frustrations s’amoncelant jour après jour, des trésors d’ingéniosité et de philosophie dans la vie. Toute la ville l’appelait Pablo. Ce nègre aux yeux verts a toujours été curiosité pour moi. Taciturne avec les adultes, il n’a jamais manqué de m’arroser de mots chaque fois que je l’ai rencontré. Pablo vivait de débrouilles multiples, aujourd’hui le taxi clandestin, demain le repos forcé, après-demain le poteau.

 

On peut vivre de tout et très vite se tailler un carré d’or au soleil de nos indépendances. S’essayer à la vente à terre du livre est autre chose. Au fond, même la passion y est  interdite, pour couper court. C’est ce que j’ai très vite appris de Pablo le jour où je l’ai trouvé dans son lit un matin. Il m’avait demandé la veille de passer chercher de quoi défendre mes chances pour des études qui me mettraient plus tard hors d’atteinte de la misère. De l’argent afin de constituer dossier de candidature dans des universités françaises. Il était couché lorsqu'il m’a demandé si j’avais des livres de classe à lui vendre. J’allais découvrir que les cancrelats sont une espèce qui vit de peu et apporte énormément à l’environnement de mon pays. Se constituer un fonds de livres exige une imagination atypique. De celle-ci dépend le statut du vendeur au poteau.

 

Deux catégories principales de gars du poteau existent. Le vendeur occasionnel, qui, vacances arrivées s’assure un pécule pour l’année à venir. Très souvent élève ou étudiant, il ne propose d’habitude que des manuels scolaires aux parents et élèves dont il est l’unique recours. Il aura aussi appris auprès de quelque frère ou ami comment négocier l’achat d’un livre très bien conservé, comment se procurer les diverses listes de livres des différents établissements de la ville, de la région ou même du pays. Pablo n’oeuvrait pas dans cette classe de poteau. Il était de ces gens du poteau que le livre d’occasion mobilisait toute l’année, de manière permanente, même parmi mille autres occupations. C’est le livre seul, et le livre dans tous ses états, passez-moi l’expression, qui les intéresse. Le vendeur du poteau connaît les livres comme très peu d’hommes le font ici. Il est d’abord amoureux de la parole. Connaît en général Brassens au bout des doigts, et se distingue par une fréquentation presque quotidienne des essais politiques. Ce qui le rend très souvent méfiant envers tout le personnel politique d’ici.

 

Les artères principales de la ville de Yaoundé sont les lieux les mieux indiqués à l’exercice de la librairie du poteau. Ma ville poussa pareille à l’essentiel des autres modernités africaines. En désordre et avec force incongruités. Cette ville sans eau où il pleut sans cesse, de l’avis de Mongo Beti, possède un cœur de plus en plus serré. Serré entre immeubles que le temps lézarde toujours un peu plus. Au pied de ces immeubles, nous disputons la chaussée aux quatre roues et bipèdes agglutinés là pour toutes sortes d’affaires. Les livres dans des sacs de sport, des sacs de toile, ou des cartons doivent être rangés sur le lopin que chacun aura gagné à la sueur de sa patience ou de son ancienneté.

 

Mon premier jour de poteau ne m’aura pas laissé de souvenir impérissable. J’aurai davantage été impressionné par le nom que Pablo avait donné à son bout de sol, son fonds de commerce à même la poussière. La cédille. Nous sommes arrivés vers six heures du matin. Suffisamment tard pour espérer proposer ses livres au premier rang des crieurs. Au poteau, comme partout ici quand vendre ne se fait pas en lieu fermé, nul n’est bon vendeur s’il n’est en même temps rabatteur et crieur. Hommes politiques, journalistes, perdent leurs charmes au poteau pour cela. Nous jugeons souvent leurs qualités d’orateurs bien médiocres pour des gens censés convaincre par la magie du verbe. S’il faut vendre un manuel scolaire, la différence s’obtient aussi par le bagout. J’ai vu faire Pablo. Un as de la prise de contact. Lui, pourtant très économe de sa parole d’habitude, se muait en boute-en-train du tonnerre devant les passants. Le Cameroun possède deux cent trente-sept langues dites nationales. Deux langues bombardées officielles, celles qu’il nous faut parler et écrire au nom du développement et d’autres choses : le français et l’anglais. Et puis il y a le pidgin, cette langue qui mêle l’anglais du colonisé aux langues locales. Le libraire du poteau voit ses ventes grimper ou stagner selon qu’il sait parler au client. Il doit savoir le convaincre qu’il est la bonne personne pour trouver en très peu de temps les livres recherchés. Nous ne parlons pas tous comme il faut anglais ou français. Les clients viennent très souvent de l’arrière-pays, avec des listes de manuels dont ils ne savent pas grand chose. Quelle édition antérieure le professeur pourra-t-il accepter ? Les parents, l’enfant pour qui on achète les manuels pourront-ils se satisfaire de l’état des livres que leur bourse aura pu acquérir ? Tous ces éléments, j’ai vu Pablo les  mener avec l'incomparable talent du polyglotte. Employer le bon ton, la bonne langue pour vendre les bons livres…de manière à en soutirer quelques bénéfices. 

 

 Ada BESSOMO

 

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"Bal intérieur" de Wilfrid Etoundi : révélations d’un artiste inclassable

23 Septembre 2010, 13:22pm

Partie I

 

L’artiste grandit à force d’audace/ les vents se lèvent, le portent en grâce/. Deviner ce qu'il y a d'autobiographique dans ce chant, mots d’abord dédiés à un frère d’armes, très tôt parti pour le paradis des artistes. Album en vérité fort surprenant, que ce Bal intérieur de Wilfrid Etoundi, artiste camerounais, vivant au Cameroun. Précision peut-être élémentaire, une fois égrené ce chapelet de textes et de mélodies portés par un sens racé de la composition. Bal intérieur. Une qualité sonore hissée à la borne des exigences mondiales. Bal intérieur, album qui semble hurler l’ambition d’excellence que l’artiste nourrit pour son art, la vie qu’il a choisie, ou qui l’a happé, c’est selon. Nul besoin, nul moyen cette fois d’avoir le plaisir chagrin : il y a si longtemps que, des studios camerounais, des artistes vivant et voulant mourir sur la latérite ou le bitume camerounais n’avaient  proposé au monde autant de convictions solides, d'originales sensations.

 wilfrid etoundi ns 600

La rareté croissante des offres originales venues du cru camerounais serait-elle ce qui rendrait l’œuvre de cet artiste d’autant plus remarquable ? De nombreux talents existent à Douala, Yaoundé, Maroua ou Bafoussam, à qui seules manquent les occasions pour leur pleine expression, ce qui est bien l’essentiel, pour tout artiste. D’où la nécessité, devenue loi presque immuable, pour tout artiste qui se respecte, de casser la figure du triangle national, d’aller chercher bonheur ailleurs. A moins de se résoudre à courir le guilledou, moqué par les parents, les amis, et la société si avide de musiques et si avare de marques de respect de l’artiste musicien. Partir, ou se résoudre à tâter des abîmes qui attendent, implacables, l’artiste désabusé, le créateur écoeuré, le citoyen déclassé, l’homme destitué. C’est que demeurer artiste, vivre en art n’est déjà pas aisé ailleurs, le tenter par le temps qui court au Cameroun prend les allures d’un tour de force inouï.

 

Wilfrid Etoundi et son Bal intérieur proposent donc l'inouï au monde, de Yaoundé, Cameroun. Quatorze virées dans un bal intime, autant de plongeons en eaux rares, où l’oreille rencontre la densité des réflexions au détour d’un aphorisme créé comme par une langue ancienne, devenue virtuose à nommer les sentes du cœur et de l’œil sous les brassées de l’artiste ; une langue comme en voie de disparition, l’éwondo, dont Wilfrid Etoundi ravive les pouvoirs de poésie et de symbolisme ; l’éwondo qu’il réhabilite en tant que moyen de refondation d’un monde qu’il observe et dont il est acteur en même temps. Les instances de discours abondent, de cette profession de foi à sa mère, Mema Dédé, qui vous arracherait bien une larme, au souvenir de la vôtre, tant le ton est humble, confident, confiant, à cette lettre à l’ancêtre homonyme, Mbomo, aux menées plus sociales, voire politiques.

 

L’habileté de Wilfrid Etoundi à innover, à inventer un langage nouveau, à la fois musical et poétique, le dispute à l’élégance des orchestrations qui escortent son chant. On se surprend alors à penser que ce Bal intérieur, si riche de nuances, est peut-être bien l’empreinte d’un artiste inclassable, en somme. Pour qui s’attendrait à apprécier un instrumentiste d’exception, ce que le guitariste est d’évidence, l’épaisseur des textes pourrait agir telle une bourrasque : elle pourrait même déstabiliser. L’écriture, tout en symbolisme, de Wilfrid Etoundi, par ses charges d’évocation, ses qualités purement littéraires, pourrait troubler le mélomane peu habitué des chanteurs à texte, ceux qui mettent tant de soin à leurs pensées, aux mots qui les disent. Pour chaque planteur acharné/ il viendra des écornifleurs tout autant déterminés/ Partout c’est la marche des choses/ Le sort de l’artiste en est là jeté. Celui de l’artiste, ou le nôtre, à tous, au fait ? Les rythmes bikutsi approuvent ici la langue française pour élever une statue à l’idée de l’homme ou à celle de sa  destinée. Le français s’imprègne d’une mystique de la pensée et de l’action qu’elle n’a pas toujours fréquentée. La mystique de la forêt équatoriale africaine.

 

 

Ada Bessomo

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Alice Endamne au-delà du Gabon

4 Août 2010, 15:12pm

NyingoneAlice Endamne est une écrivaine gabonaise qui a grandi en Europe et vit depuis dix ans aux Etats-Unis. Elle est déjà l'auteure de deux romans aux editions Jets d'Encre.

 

 

Croyez-vous aux amours impossibles, Alice Endamne?

 

Je pense que l'amour en soi n'est jamais impossible.  Bien sûr, il y a toutes sortes de barrières culturelles que nous créons autour de nous-mêmes et de nos enfants et cela peut rendre certaines relations difficiles. Dans mes deux livres, on voit l'évolution de la relation entre Laetitia et Stéphane qui, au début, est compliquée à cause des origines et des idéaux des protagonistes (C'est demain qu'on s'fait la malle) mais elle devient, par la suite, une relation simple entre une jeune femme et un jeune homme qui va quand même subir plusieurs obstacles, parce que les hommes et les femmes, on le sait bien, ce n'est pas toujours facile (Garçons et filles). Donc, je répète: l'amour en soi n'est pas impossible mais savoir préserver cet amour envers et contre tout n'est pas toujours possible.

 


Comment avez-vous fréquenté le personnage skinhead, Stéphane Pellerin,  de votre roman?

 

Pendant mon adolescence, j'ai vécu à Perpignan, dans le sud de la France. L'année où je suis entrée au lycée (comme pour Laetitia et Stéphane, c'était en 1989), le phénomène d'extrême droite était très poussé dans notre coin de la France. Il y avait plusieurs élèves qui étaient ouvertement skinheads (tête rasée, blouson bomber's, chaussures Doc Martens) et j'ai pu en côtoyer un dans ma classe. Je ne me souviens pas qu'il m'ait jamais adressé la parole mais le souvenir de ce garçon distant ne m'a pas quittée. A l'époque, je me demandais pourquoi et comment ces jeunes hommes-là pouvaient juger les gens de ma couleur sans en connaître un seul. Quand l'idée du roman m'est venue, je me suis tout naturellement inspirée de ce garcon. J'y ai également ajouté un mélange de garçons que j'ai connus.

 


Quelle Afrique est celle que vous présentez dans vos romans?

 

Celle que je connais bien sûr. Dans C'est demain qu'on s'fait la malle, Laetitia parle des étés passés à Libreville à ecouter le chanteur Akendengue et à se balader pieds nus dans les bas-quartiers. Le Gabon est mon pays d'origine et j'en suis très fière.  Pour avoir passé six belles années à Libreville dans mon enfance, j'en garde énormément de souvenirs. J'y retourne quand je peux. Par ailleurs, dans Garçons et filles, l'un des protagonistes, un  noir américain, se rend au Ghana pour la première fois et cela m'a beaucoup amusée de discuter des appréhensions de ce jeune Occidental (il décide notamment d'entreprendre un “régime Afrique” sans produit laitier, pour s'habituer à la nourriture de là-bas) mais aussi de ses attentes (descendant d'esclave, il pense être accueilli comme un enfant qui rentre au  bercail, ce ne sera pas le cas), puis finalement de son séjour à Accra.

 

Chester Himes pensait que le noir américain était l'être le plus complexe qui soit, du fait de son histoire.  Diriez-vous la même chose de  Laetitia Obame?

 

Il est vrai que l'histoire des noirs américains a été semée d'embûches mais cela a également été le cas pour les Sud Africains, les Antillais, et tout autre peuple qui a été agressé physiquement et moralement à un  moment ou un autre de son histoire. Il ne faut pas oublier que Laetitia est tout de même une jeune fille privilégiée, une fille d'intellectuels qui a grandi, non pas en HLM, mais dans un pavillon. Et, à vingt ans, elle est étudiante dans une université prestigieuse des Etats-Unis et se destine à une carriere en diplomatie. De plus, née en France dans les années 1970, elle est trop éloignée de son histoire africaine pour comprendre la complexité de son peuple. Elle ne porte donc pas de souffrance “historique.” Pourtant, elle ne connait pas vraiment ses racines et ne sait donc pas qui elle est.  Il y a donc bien une complexité qui existe  en elle.  Grandir dans un pays qui n'a pas l'air de vouloir de vous à cause de votre couleur n'est pas chose facile. C'est d'ailleurs pour cela que son désir, dans C'est demain..., c'est de s'en aller afin de comprendre enfin son identité. 

 

Comment mettez-vous à profit vos racines gabonaises dans vos écrits?

 

Mes racines influencent forcément tout ce que je fais, notamment mes histoires. Par exemple, dans mes deux  romans, Laetitia (personnage tiré de ma propre expérience) parle souvent de son pays d'origine, le Gabon. Un écrivain a tendance à écrire ce qu'il connait et c'est aussi le cas pour moi mais quand j'écris, je ne veux pas me limiter au fait d'être une femme originaire du Gabon. Je ne pense pas à mes racines dans ce sens. Ce qui m’intéresse d’abord c’est d’écrire quelque chose que j’aimerais lire. Je me concentre sur mon histoire, mes personnages, sur les virgules et sur les points. Un écrivain est un écrivain, pas un écrivain gabonais, suisse ou sénégalais. Par exemple, dans le roman que je suis en train d'écrire, les personnages principaux viennent du Sénégal, du Congo, des Antilles et de France.  Même si je privilégie les histoires avec des personnages d'origine africaine,  ce qui compte vraiment c'est que ces histoires puissent être lues et comprises par tous. 

 

Etre édité est souvent une aventure, comment y êtes-vous parvenue?

 

Ce que je vais vous dire c'est ce qu'on m'a dit bien des fois quand je me suis lancée dans cette aventure. J'écris depuis longtemps mais ce n'est qu'en 2002 que j'ai eu envie de partager mes histoires. On m'a conseillé de perséverer et c'est ce que j'ai fait. J'ai envoyé mon premier manuscrit à une trentaine de maisons d'édition en Afrique et en Europe ; aucune n'en a voulu. Jusqu'à ce jour, ce manuscrit n'a toujours pas été publié. Mais ce que je n'oublierai jamais c'est qu'un éditeur a pris le temps de l'analyser et de me dire qu'il manquait d'authenticité. Et c'est cela qui m'a poussé à écrire C'est demain qu'on s'fait la malle. Je me suis dit que si on reprochait à mon premier manuscrit de manquer d'authenticité, j'allais écrire une histoire narrée à la premiere personne qui s’inspire de mon expérience personnelle. Je ne pouvais pas faire plus authentique que cela! J'ai envoyé ce manuscrit-là à une douzaine de maisons d'édition. Je recevais des commentaires très positifs mais personne ne voulait le publier. Je croyais tellement en mon livre que j'étais prête à me lancer dans l'auto-publication et c'est là que la directrice des Editions Jets d'Encre m'a envoyé un email pour me dire qu'elle voulait publier C'est demain qu'on s'fait la malle. Garcons et filles étant la suite de C'est demain, je l'ai tout naturellement proposé à la même maison d'édition.

 

Propos recueillis par Ada BESSOMO

 

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Le voyage au bout du silence

9 Juillet 2010, 14:16pm

Panorama critique du roman gabonais (I)

 

Ludovic OBIANG

 

        


Près de trente ans depuis la parution du premier roman officiel de la littérature gabonaise - cette expression étant utilisée ici en dehors des questions épineuses de la sociologie littéraire - le constat reste toujours celui d’une discrétion étonnante du romancier, sinon de l’écrivain gabonais en général. Malgré l’émergence épisodique de quelques textes de qualité variable, malgré la pugnacité de certains pionniers, malgré les bonnes dispositions de quelques nouveaux, cette littérature végète encore dans un certain anonymat. Pourtant, ces derniers jours, la vitalité manifestée par l’UDEG (Union des Ecrivains Gabonais) témoigne d’une volonté collective, sinon politique, de combattre enfin les maux qui empêchent l’éclosion d’une véritable institution du livre et de la littérature. Il semble à observer ce regain d’enthousiasme que le roman gabonais soit prêt de sortir des oubliettes où l’avaient muré les premières anthologies de littérature négro-africaine.

 

Ca existe ça ?

 

            A un étudiant qui lui soumettait un projet de thèse portant sur la littérature gabonaise, un spécialiste des plus éminents de littérature africaine n’avait pas craint de répondre : « ça existe, ça ? ». Au-delà de la boutade un rien péjorative, il fallait bien sûr voir la confirmation d’une insuffisance sur le plan de la notoriété internationale et corrélativement, le point de départ d’un questionnement : qu’est-ce qui contrarie l’expansion de la littérature gabonaise et l’empêche de se hisser au rang des littératures qui ont fait jusqu’à présent le renom de l’Afrique ? En attendant d’approfondir ces questions qui ont trait nécessairement à des problématiques complexes de sociologie littéraire et de psychologie sociale, il importe déjà de faire un recensement de ce qui a pu être accompli jusqu’à présent - au moins sur le plan du roman - et des espoirs que ces premiers acquis laissent entrevoir.

 

Histoire d’un précurseur oublié

 

            Tout commence en 1971 avec un court texte dont le titre rappelle les romans d’Hector Malot. Il s’intitule Histoire d’un enfant trouvé* et il est l’œuvre d’un professeur d’anglais nommé Robert Zotoumbat. Ce texte relate la maturation pathétique de Ngoye, un orphelin de père et mère. Recueilli en plein temps de famine par un colporteur charitable, l’enfant grandit en découvrant au fur et à mesure l’animosité que lui vouent sa marâtre et son demi-frère. Cette hostilité va atteindre son paroxysme lorsque le bienfaiteur meurt en cédant à son fils adoptif le commerce qui a fait sa prospérité. La mère ourdit alors l’empoisonnement du jeune homme. Il y échappe miraculeusement, mais le poison est absorbé par son demi-frère. Accusé du crime, il ne devra sa survie qu’à la bonne foi du tribunal indigène, mais il conservera de ses déboires le sentiment d’un profond désenchantement. Il y a là certainement la trame possible d’un roman, mais le texte hésite plutôt entre la nouvelle et le conte. Par son volume certes (58 pages), mais surtout par la présence de composantes habituelles du récit court. Le personnage de l’orphelin en bute à l’hostilité de sa marâtre. La structure en miroir qui oppose le héros et son mauvais double dans une évolution aux finalités inverses. Le narrateur-narrataire et l’encastrement de l’histoire principale. Dans l’ensemble, ce texte manifeste les forces et les faiblesses d’un texte précurseur. A son crédit, il y a bien entendu le mérite de l’initiative, mais aussi sur le plan thématique, la peinture du vécu quotidien et des mœurs indigènes à la façon d’un Félix Couchoro. Ce n’est pas que les valeurs caractéristiques de la littérature négro-africaines soient entièrement bannies (conflits des cultures et des générations, critique de la situation coloniale), mais ici l’intérêt est d’abord porté sur le récit d’un destin particulier, sans obsession de son caractère universel ou symbolique. Toutefois, la fonction idéologique de l’écriture demeure. Elle transparaît à travers certaines remarques qui affirment de façon souvent maladroite le souci didactique et éthique de l’auteur (p. 6). C’est là une des faiblesses patentes du texte, à laquelle il faut ajouter certaines caractérisations maladroites et l’inévitable caractère ethnographique des descriptions et des précisions (pp. 30-31). Ce sont là des errements naturels, de ceux qu’une pratique régulière de l’écriture et un affinement du sens critique aurait pu corriger à terme. Mais comme pour de nombreux auteurs africains la carrière de Zotoumbat s’est arrêtée dès son envol. Il se sera limité à un rôle de simple précurseur, attendant de la génération suivante qu’elle assume le relais. Dans ce sens, il aura fait au moins deux émules : Okoumba-Nkoghé et Angèle Rawiri.

 

Les premiers peintres de la réalité sociale

 

            Il faut attendre près de dix ans pour voir paraître Elonga (1980), le second roman officiel de littérature gabonaise. Il connaît une promotion relativement importante du fait de la personnalité de son auteur, Angèle Rawiri, fille d’une des personnalités politiques les plus importantes du pays. Ce double caractère de femme et nantie confère à l’œuvre une dimension que ne justifie pas toujours sa qualité intrinsèque. C’est l’histoire d’un métis hispano-gabonais nommé Igowo qui une fois de retour sur sa terre maternelle d’Afrique est en bute à l’hostilité ouverte de son oncle Mbomba. Il connaît une déchéance progressive en perdant tour à tour sa femme, son fils, son emploi. Il aura été le damné de l’enfer (élonga) que représente la ville africaine moderne, confluence des valeurs sociales les plus nocives. Il y a là un témoignage précieux des ravages que peuvent causer le fétichisme et la superstition dans une société fragilisée par plusieurs années de domination coloniale.

 

Cette prédisposition au réalisme se confirme trois ans plus tard (1983), avec le roman G’amèrakano (Au carrefour) dont l’héroïne Toula représente une sorte de Maïmouna moderne. Comme sa lointaine consoeur, elle effectue le même itinéraire cyclique de la rupture et de l’aliénation. Plusieurs années après avoir quitté son pauvre bidonville pour le faste des grands quartiers de la capitale, pour le clinquant des soirées huppées, pour la prodigalité des amants nantis, Toula reviendra humblement à ses origines. Mais contrairement à Maïmouna, se sera pour sombrer dans une prostitution encore plus avilissante.

 

Autrement, l’œuvre pêche par certains travers qui, à l’époque, lui auront attiré les foudres de la critique universitaire : de la naïveté et de l’indécision dans le style ; des insuffisances de grammaire et de syntaxe regrettables à ce niveau de l’écriture ; et la prépondérance du discours réformateur, moraliste, impropre à rendre souvent le caractère expérimental de l’écriture romanesque. Autant de faiblesses qu’elle aura à cœur de corriger dans le troisième volet de son triptyque romanesque, le conséquent Cris et fureurs de femme (1989) où s’affirme une direction d’écriture envisagée dès G’amèrakano et à laquelle son statut de femme intellectuelle la prédisposait : la question ardue de la condition féminine en Afrique subsaharienne.

 

            Mine de rien, l’apassionata gabonaise aura réussi à occulter à son arrivée l’avènement simultané d’un autre peintre de la réalité librevilloise et tout aussi prolifique, il s’agit de Okoumba-Nkoghé, professeur de lettres à l’Université Omar Bongo. Plus poète que romancier, Okoumba-Nkoghé vient selon ses propres dires au roman par un souci de notoriété et d’écoute[1]. Il publie coup sur coup trois romans (Siana, La mouche et la glu, Adia), suivis plusieurs années plus tard par La courbe du soleil, inspiré par les événements qui vont accompagner l’ouverture du Gabon à la démocratie.

 

             Tout autant que celle de Rawiri, la prose de Okoumba-Nkoghé s’enracine dans un vécu social dont elle se veut d’abord le reflet et bientôt l’inspiratrice. L’aventure commence au plan de l’écriture avec La mouche et la glu, publié aux prestigieuses éditions Présence Africaine. Ce roman qui reste certainement le meilleur de Okoumba-Nkoghé, de par son accent sincère et son effort d’évocation, relate les amours impossibles de deux jeunes gens, Nyota et Amando, pris entre l’enclume d’une modernité cynique et le marteau d’une tradition dévoyée. Avec le dyptique suivant (Adia, Siana), le romancier en vient à une peinture des méandres acerbes de la vie citadine, au cœur des ambitions carriéristes et des frustrations sociales. Mudenle l’antihéros de Adia végète depuis son retour d’Europe, au point de sombrer dans l’alcoolisme et le crime. Il en vient à se constituer assassin pour vivre. Mais rongé par le remords, il finira par se suicider. Il est en cela la variante parfaite de l’opposant Ngombi le père de Nyota (la mouche et la glu) et du funeste Umangui, hostile à l’orphelin Siana. Ce n’est pas pour autant que Okoumba-Nkoghé rompt avec le paradis de l’enfance et ses idylles voluptueuses. Dans Siana, il parvient à fusionner ces deux orientations par le biais d’une remontée profonde dans le souvenir. Siana le jeune médecin, se remémore avec émotion ses amours enfantines avec Solo fille d’un riche gendarme. Dans Adia, Saele, épouse méritante du scélérat Mudenle, retrouve en Lamba, le jeune homme dont elle a été amoureuse dans son enfance. Les personnages de ces trois romans fonctionnent donc comme des avatars de forces actancielles fondamentales dont la récurrence confère à l’œuvre son unité et son caractère obsessionnel. Il y a, en effet, dans la répétition de ces motifs des indices d’une densité psychologique qui gagnerait à être approfondie.

Emane

* Les références complètes des romans sont fournies en annexe

[1] Cf. Notre Librairie, La littérature gabonaise, N°105, Avril-Juin 1991, l’interview intitulée « Je suis rhinocéros d’Afrique à deux têtes », p. 104.

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Les grands moments

11 Juin 2010, 17:21pm

paysage7

 

« […] Souvenez-vous de l’instant précis où le dérapage majeur a eu lieu afin que vous puissiez exorciser les vieux fantômes et prévenir une rechute. »[1]

 

 

Il était heureux ce matin, il marchait en souriant, son attention déployée à contempler les indices affichant à présent son bonheur tant ignoré autrefois. Sur un pétale d’hibiscus étrangement ambré, il déroulait quelques séquences du film de son enfance. Là haut, assis sur une étoile sereine, il disparaissait progressivement, l’esprit et le corps éclipsés par le néant éternel. Son âme suspendue au filin d’une interrogation capitale déjà : où est-il à cet instant où un autre, qui n’est même pas son frère, exhale sa fantaisie ? Le regard espiègle, il défiait puis vainquait l’obsession naissante : il n’est pas ailleurs, il n’est pas ; chaque point hérissé de la spirale du temps vit égoïstement son heure de gloire.

 

Encore un matin tranquille, le chant du coq soufflant sur le soleil levant, la boule de feu épand ses flammes sur les manguiers parés de fruits juteux. Et le grand muezzin, muet sur sa lune perché, siffle allégrement des commandements sorciers aux esprits florissants, couvés d’idées neuves d’amitiés fraternelles. A l’orée du bois sacré, le légionnaire chasseur de rat hume les parfums ruisselant entre les écorces anciennes. Précédés par la démarche nonchalante d’un cabot chétif, les bras puissants du rustre chevalier portent des sortilèges annonciateurs de sels exquis. Genoux à terre, le nez fouinant dans l’humus réchauffé, le couple prédateur d’onguents vrais tourne le dos aux ombres stériles.

 

Je ne peux croire à la discrétion de cet horloger, et pourtant elle roule, ma bile dévoreuse d’aspérités inconfortables. Aujourd’hui est jour de sabbat, les rameaux épineux iront boire à la mer, seuls les Néréides et les fils d’Icare  en réchapperont. Le fils de l’Homme, trahi par sa mère, ira les pieds en sang s’engouffrer d’oubli. Un jour qu’il nomma le quatrième, il s’assit à la droite d’une bouture solaire. Un petit bout de noblesse étoilée qu’il s’empressa de délacer, noyé par la certitude d’un sourire éphémère. Les fils perlés de cet instant précieux, auréolé de baisers bleus s’enroulent encore autour de ses jambes défaites.

 

Sur cette grande avenue déserte en cette heure tardive, le ballet de la luciole solitaire a entraîné ses plus belles acclamations, debout, l’œil réjoui par la maestria du petit insecte insignifiant  dans le tumulte des journées burlesques. D’une joie non contenue, il s’est avancé vers l’artiste tranquille, l’oreille gourmande des notes glissant sur les douces vagues du vent nocturne. L’intensité inouïe de l’instant s’est éprise de son âme légère, emportée par l’explosion de son corps supplicié. Son sérum, abandonné en gouttes éparses sur l’asphalte tiède, a épousé les larmes de la mariée, fulminant son impuissance devant le deuil d’une nuit pour la vie, ses noces ultimes.

 

 

« Que peut vous importer une longue vie ! Quel guerrier veut qu’on l’épargne ? »[2]

 

 

Manékang

[1]  Eugène Ebodé, Le Fouettateur.

[2] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

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L’Afrique est morte, vive l’Afrique !

4 Juin 2010, 15:59pm

 

EmanePlaidoyer pour une nouvelle Afrique, sans complexes et sans frontières

 

 

Ludovic Obiang

Institut de Recherche en Sciences Humaines

Libreville

 

Le professeur Dongala détient-il les réponses aux questions qu’il nous pose? Il aurait été intéressant qu’il nous les soumette. Cela nous aurait simplifié la tâche. Toutefois, s'il attend de chacun de nous une contribution sincère, voici ce que « trois décennies » de réflexion m’autorisent, moi, à penser:

 

Je ne crois pas que le problème de l’Afrique soit celui de son rapport à la science, encore moins de son aptitude ou non au développement, à la démocratie, à l’universalisme, tels que l’Occident nous en représente les différents modèles. La démocratie occidentale par exemple n’est pas une panacée (le modèle chinois le prouve en effet). Elle n’est qu’un discours symbolique au moyen duquel une minorité (politiciens, financiers, militaires, ecclésiastiques, etc.) asservit une majorité consentante.

 

 L’Afrique en tant que germe d’un développement au modèle occidental n’existe pas et l’Afrique telle qu’elle existe est condamnée à mourir. Dès lors les questions soulevées par Emmanuel Dongala ne se posent plus, puisqu’elles concernent un non-lieu, un eldorado chimérique de la géographie scientifique ou du cadastre politique.

 

Je m’explique.

 

L’Afrique n’existe pas, parce que – il nous suffit de lire Jean Ziegler – l’Afrique actuelle – du moins l’Afrique subsaharienne –, politique, économique, géographique, n’est qu’un produit de la stratégie occidentale, parce l’Afrique reste un déchet, une sorte de « vomissure » du monde occidental, qui n’a même pas le loisir de s’assumer comme telle. Puisque les « indépendances » ne sont que des acquisitions fictives et que jusqu’aujourd’hui nos « Etats » restent des terres occupées, des proto-nations, pour ainsi dire, des vraies-fausses nations. Je ne résiste pas au plaisir de citer longuement Jean Ziegler, en m’étonnant de ce que des paroles aussi fortes et des vérités aussi évidentes aient besoin d’être rappelées :

 

La proto-nation est aujourd’hui la forme la plus répandue en Afrique. Je le répète : elle n’est pas une étape sur le chemin de la construction nationale. Elle n’est pas non plus une forme pervertie de nation achevée et qui aurait périclité. La proto-nation est une formation sociale sui generis. Elle est une pure création de l’impérialisme. [

 

Cette mainmise est admirablement camouflée. Un gouvernement « indépendant » règne formellement sur le territoire. Un Etat autochtone (police, armée, législation du travail, etc.) étouffe toute velléité de révolte ou de revendication contre la spoliation. Une bourgeoisie locale, étroitement associée aux organes de spoliation, vit des miettes de l’exploitation impérialiste du pays et administre l’Etat. Surtout, cette bourgeoisie produit un discours « nationaliste », un discours « d’indépendance » revendicateur et même « révolutionnaire » qui, s’il ne tire jamais à conséquence, agit comme un écran. […]

 

J’insiste sur ce point. Il ne s’agit pas d’un pillage de type colonial classique (travail forcé, productions coloniales, exportations des biens coloniaux vers la métropole, impôts sur la personne, etc.). Le système d’exploitation mis au point par le capital multinational dans les proto-nations qu’il gouverne est plus complexe, plus rentable et plus efficace. (Ziegler, 1980, pp. 228-229)

 

Voici ce qu’est l’Afrique subsaharienne, et tant qu’on ne voudra pas le reconnaître, aucun développement n’est possible pour l’Afrique, et aucune lamentation de la part de l’intellectuel n’est recevable.

 

Il en va de notre Afrique comme du cadavre d’un accidenté grave auquel la chirurgie essaie de rendre une forme humaine, alors qu’il a déjà rendu son dernier souffle de vie. Le problème n’est donc pas de proposer de solution pour un redressement qui n’a pas de sens [référence] en soi, mais de chercher en profondeur, de redonner une âme à l’Afrique, une conscience historique, une conscience nationale, sans laquelle aucune logique de développement n’est à sa place.

 

Il s’agit ainsi de bien plus que de simples ajustements structurels, qui se font souvent d’eux-mêmes par la proximité géographique et nécessaire des cultures. L’Africain n’est pas plus conservateur qu’un autre et l’adaptation de son patrimoine culturel aux exigences de la « planétarisation » est envisageable, dans les limites qu’il se sera lui-même fixées. La question des obstacles culturels au développement, en particulier la fameuse « situation inégalitaire de la femme » me semble une imposture et une ruse derrière laquelle « l’impérialisme » veut simplement étendre son emprise.

 

D’abord, parce que les situations diffèrent – ou divergent - d’une communauté, sinon d’une concession, ou d’une famille à une autre. Il y a donc là une généralisation abusive – comme elles le sont toutes. Mais surtout parce que si asservissement de la femme il y a, il n’est pas - du moins à l’origine et dans son principe – le fait d’une volonté personnelle, mais le code d’une institution sociale qui a fait ses preuves dans le passé et qui ne peut être supprimé sans provoquer de graves déséquilibres. Je pense en cela à Rousseau :

 

Je ne dis pas qu’il faille laisser les choses dans l’état où elles sont ; mais je dis qu’il n’y faut pas toucher qu’avec une circonspection extrême. En ce moment on est frappé des abus que des avantages. Le temps viendra, je le crains, qu’on sentira mieux ces avantages, et malheureusement ce sera quand on les aura perdus (J.J. Rousseau, .

 

Il est relayé en cela par Césaire :

 

On se targue d’abus supprimés.

Moi aussi, je parle d’abus, mais pour dire qu’aux anciens – très réels – on a superposé d’autres – très détestables (Césaire, 1955, pp. 20-21)..

 

Je prendrais un seul exemple de ces « abus ». La question de l’excision qui fait couler tant d’encre et gémir tant d’âmes sensibles – les mêmes qui n’ont eu aucune larme à accorder aux massacres du Rwanda. Il est possible, sinon souhaitable  de supprimer l’acte d’ablation, mais il est impératif de lui substituer un équivalent symbolique, qui en conserve l’idéal éthique et social, qui exprime une certaine représentation de la femme, de son rapport au corps et à la sexualité. Il faut conserver une incision rituelle par laquelle la société exprime sa foi en la primauté du spirituel sur le charnel.

 

Il faut donc reconnaître la conscience identitaire comme le début d’une conscience nationale moderne. Le Japon n’est-il pas le Japon d’aujourd’hui par référence à un empire multi-séculaire ? De même pour la Chine, la Russie, l’Allemagne, la France, l’Angleterre, etc. En Afrique, le Maroc, l’Egypte sont des nations plus homogènes et respectées, parce qu’elles peuvent se réclamer d’un enracinement profond à l’Histoire et à la Terre. Une nation ne peut être viable dans le contexte actuel si elle ne peut se réclamer d’une identité qu’elle est prête à défendre au prix de son extinction. C’est ce que Rousseau recommandait aux Polonais :

 

Je ne vois dans l’état présent qu’un seul moyen de lui donner cette consistance qui lui manque : c’est d’infuser pour ainsi dire dans toute la nation l’âme des confédérés ; c’est d’établir tellement la république dans le cœur des Polonais, qu’elle y subsiste malgré tous les efforts des oppresseurs (Rousseau, Gouvernement de Pologne).

 

Or, combien de « nations » africaines peuvent se prévaloir d’une telle mystique de la patrie ? Aucune. Parce qu’elles sont nées artificiellement, de découpages tendancieux, stratégiques, intéressés, etc. Parce qu’elles ont d’autres finalités, d’autres objectifs. On ne peut que revenir à la dénonciation de l’Afrique éclatée, balkanisée, divisée, etc. D’où le retour au panafricanisme, à la nécessité impérieuse de construire l’Afrique pour l’Afrique, pour les Africains, par des personnes réellement éprises de paix et de liberté. A l’heure où l’Occident repense la logique des « blocs » par la création forcenée des «Etats unis » d’Europe  (Hugo) ; à l’heure où les vrais Etats-Unis se replient sur leur solidarité et leur puissance de feu, l’Afrique ne peut se permettre le luxe de divisions et de dissensions interminables. Elle « doit s’unir ». Ce n’est pas une utopie, c’est une nécessité vitale, qui doit primer, malgré les divergences, malgré les difficultés pratiques inévitables. La question de l’unité africaine ne peut être éludée. Elle est donc au centre de la question du développement africain. Pour ainsi dire, si l’histoire et la culture nous ont proposé l’intuition de l’unité africaine, le présent et l’avenir nous en imposent la construction. A défaut de la construire, alors, il faut l’enraciner dans la conscience des peuples comme une référence constante dont ils pourront toujours se prévaloir lorsque la terre à leurs pieds finira par se dérober.

 

 

Avons-nous atteint ce moment fatidique ? De là l'hypothèse : Et si l’Afrique devait malgré tout mourir, si l’Afrique était condamnée, et si notre destin était alors de préparer cette mort, d’apprendre à mourir, de nous préparer pour ainsi dire à cette fatalité ? Comme ces scientifiques qui, nous dit-on, en prévision de la destruction inéluctable de la terre, se préparent à coloniser Mars, ou d’autres confins de l’univers.

 

Et si, reprenant la théorie évolutionniste du destin des empires, de leur apogée et leur décadence, l’Afrique était arrivée au terme de sa chute ? Et si, l’Afrique actuelle était bien le rejeton dénaturé de la prestigieuse Egypte pharaonique ? Si, dégringolant d’empire en empire, de catastrophe en catastrophe, de l’esclavage à la colonisation, des indépendances aux « démocraties », notre continent approchait de sa néantisation définitive…  Cette hypothèse expliquerait en tout cas l’infamie, la déréliction actuelle, la fameuse « malédiction africaine » comme d’un processus de pourrissement à l’échelle d’un continent. La folie serait de vouloir de toutes forces rétablir l’Afrique, la régénérer, alors qu’en elle-même se sont enclenchés les mécanismes de la putréfaction. Il faut peut-être accepter la fin de l’Afrique.

 

Car, à bien considérer la situation actuelle, il n’y a pas incapacité de l’Afrique à se régénérer, ni même simple improbabilité, mais plutôt une réelle impossibilité, qui naît de la rencontre d’une multitude de facteurs. A « découper le problème en autant de parties que possibles » on se rend compte en effet que trop de facteurs contrarient - s’opposent à - la réhabilitation de l’Afrique. Les séquelles de l’histoire, les préférences et les clivages culturels, les disparités sociales modernes, les catastrophes naturelles, l’avancée du désert, le sida, etc. c’est trop, beaucoup trop pour un seul continent, et pour les pauvres chercheurs qui ont la lourde tâche de lui proposer des solutions.

 

Hormis ces facteurs, il en est un qui me semble essentiel, sinon principal, mais que je redoute de placer pour ne pas être targué de racisme primaire, c’est l’action [la survie] de l’Occident. Je pense – et il s’agit moins d’un postulat scientifique que d’une conviction fervente, presque religieuse – que l’édification de l’Occident subsume l’assujettissement de l’Afrique, son évidement progressif et total : « c’est à ce prix que vous mangez du sucre toute l’année » (Voltaire). Tout discours dominant d’affirmation et de développement chez l’Occidental, même le discours scientifique, présuppose une supériorité, sinon un refus absolu de l’Autre, de l’Africain en particulier, dans la mesure où il n’intègre pas le schéma préétabli.

 

Oui, l’universalisme prôné par les machines et les bordereaux n’est qu’une sordide pax romana qui de part et d’autre du monde impose le modèle occidental, la vision occidentale du rapport au monde, et fait de tout homme un Européen quelle que soit sa souche. D’où l’interpellation que je me permets: préparons-nous à être des Occidentaux, d’origine africaine s’il le faut. Si nous ne le sommes pas déjà… Et ce n’est pas un hasard, si celui qui nous parle réside désormais au Canada. Et ce n’est pas un hasard, si la plupart des producteurs africains de savoirs « se sont fait la malle » ou rêvent de le faire. Ce n’est pas un hasard si les meilleurs footballeurs, les meilleurs artistes, les meilleurs scientifiques s’installent en Europe et se sédentarisent au prix d’un reniement dramatique. C’est parce qu’ils n’ont plus d’autres issues et que l’Europe possède le cadre, l’économie, l’intérêt qui « va avec » leur génie. Penser le contraire, c’est de l’utopie, du funambulisme verbal ou simplement de la démagogie électorale. Le destin de l’Afrique est en Europe, en Occident, c’est le cours normal de l’histoire, et peut-être qu’au lieu de perdre nos maigres forces à ressasser notre désespoir, nous devons désormais nous préparer à cette échéance, à notre propre découverte du « nouveau monde », d’autant plus nécessaire qu’elle peut être chargée de réhabilitation et de réparation. Se profile ainsi une possible victoire à la grecque, une « victoire des vaincus », une possible colonisation de l’Europe par ses anciennes victimes…

 

La référence au paradigme grec est d’autant plus heureuse qu’il me protège d’éventuels travestissements ou de déformations de ma pensée. Il ne s’agit donc pas pour moi de provoquer le pourrissement du poisson par la tête (Roger Ikor, 1983), d’« infiltrer » à l’Europe le poison de notre rancœur ou de notre cannibalisme pour la faire « crever », mais d’apporter à l’Europe marchande, capitaliste, un nouvel humanisme, une autre conception de l’homme, de sa place dans la nature, de son rapport à l’éternité, comme la Grèce avait servi à spiritualiser Rome. Il faut à l’Africain retrouver, et faire retrouver au monde, les valeurs, les savoirs, les pensées, les dieux qui font obstacle à la décadence, à la barbarie des temps modernes. Il nous faut en un mot dépasser la variété de nos institutions, pour atteindre à une Afrique Une et spirituelle. L’Africain doit devenir le symbole d’une révolte contre la déshumanisation, le tenant d’un dérèglement positif, le champion d’une « désobéissance civique » à la loi du plus fort, du plus nanti ou du plus habile. Il nous faut redevenir les enfants terribles des contes, les dieux Eshu au cœur de la tempête sociale, les rebelles par lesquels la vie affirme sa volonté de changement et de régulation.

 

A ce niveau, s’explique tout le discours et la prescience de Senghor, toujours actuel, jamais égalé :

 

Car qui apprendra le rythme au monde défunt des machines et des canons

Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l’aurore

Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l’homme aux espoirs éventrés ?

 

Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile

Ils nous disent les hommes de la mort

Nous sommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur (Senghor, 1990, pp. 22-23).

 

 

 

 

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Jean Ghalbert Nzé : Changer pour rester soi-même

1 Juin 2010, 17:53pm

Révélé par son œuvre monumentale sur bois massif, Jean Ghalbert Nzé s’est orienté depuis quelques années vers une sculpture de plus en plus ciselée, de plus en plus délicate, presque d’orfèvrerie, qui contraste avec les totems cyclopéens qui avaient fait longtemps sa réputation. Serait-ce la marque d’une profonde révolution intérieure ou la conséquence d’une pression extérieure ? En tous les cas, on le voit désormais exposer des oeuvres où se manifestent une sensibilité musicale inédite, un sens de la mélodie qui se traduit par la création de nouvelles formes instrumentales où transparaît l’héritage de la harpe ngombi ou de la harpe-cithare mvet. S’impose donc l’impression d’une lutherie incurvée à laquelle se rattache l’oeuvre majeure que représente Biye-Yeme, oeuvre primée lors du Premier Forum des Arts à Libreville (CCF), qui nous apprend que si elle a gagné en fluidité, l’oeuvre de Jean Ghalbert Nzé n’a rien perdu de sa complexité ; bien au contraire... Nze.jpg

Oeuvre complexe, la sculpture de Jean Ghalbert Nzé l’est davantage, par la recherche de lignes de plus en plus audacieuses, par la pluralité des matériaux requis, cuivre, bois, bronze, qui a pour conséquence de suggérer des significations de plus en plus ouvertes.

 

Au plan de la forme on notera pourtant quelques lignes communes à toutes les oeuvres, comme un ancrage schématique, celui de l’allongement des formes, de leur dépouillement, de leur grâce, qui contraste avec la puissance massive des sculptures de la première génération. De même, on retiendra le travail d’incurvation du métal, la création de formes armillaires, déliées, harmonieuses, qui rappellent la ferronnerie précieuse. Ainsi en va-t-il de la sculpture Biye-Yeme qui repose sur un socle en X incurvé, et qui paraît dans son ensemble l’équivalent d’une clé de sol. Autre forme récurrente, c’est la posture de L’homme sans couleurs qui semble une figure de gymnase ou de danseur. Le personnage semble positionné en arc de cercle, la tête rejeté en arrière, le dos rentré, la poitrine exposée, un genou fléchi et l’autre sur le sol. C’est une posture caractéristique du travail actuel de Jean-Ghalbert, au point qu’il ait cru la reconnaître dans la chute de bronze pétrifiée qui constitue la base de la pièce appelée Le Ténor. Cette désignation pourrait porter en elle tout le secret de cette posture qu’affectionne le sculpteur. Elle pourrait figurer un officiant (un « ténor ») en pleine exhibition, transformé par son art, sublimé, transporté...

 

Mais ce ne sont là que des supputations, car les formes de Jean Ghalbert livrent difficilement leur secret et bien malin qui pourrait dire ce qu’elles représentent. Que simule par exemple la forme principale de Za myan : un homme, un animal ou un oiseau à l’encolure allongée ? Elle repose sur un socle de bois et se tient derrière un filet où ont été cousues des pièces de monnaie d’origines diverses. Quel argent ? C’est la question traduite du fang. Et quel rapport avec la forme ? Est-elle prisonnière ou bien se protège-t-elle derrière ce filet qui la coupe du monde ?

 

L’interrogation sur le référent vaut également dans la pièce L’homme sans couleurs où la même pièce de métal donne à voir aux deux extrémités le sexe d’une femme et la poitrine d’un homme. Fusion des deux sexes, fusion des corps, des deux principes fondamentaux, d’autant plus aboutie que la torsion du métal brouille la répartition en deux faces distinctes.

 

Une seule forme ne fait pas mystère de son référent, c’est celle qui affecte la pièce intitulée Dé-contenu où deux bocaux de taille différente déversent leur contenu tout le long d’une lame de verre. Le contenu, une espèce de liquide pétrifié, est obtenu à partir d’un jeu de sable et de peinture mastiquée. Que suggère-t-il ? La pollution ? Engagement écologique de la part du sculpteur qui rejoindrait alors sa critique du système capitaliste symbolisé par l’argent cousu dans le filet.

 

Serait-ce dire que le sculpteur a pris de la distance vis-à-vis des thèmes anciens qui dominaient son travail, la mystique du mvet par exemple ? On peut penser, en effet, que le fait de recourir à de nouveaux matériaux lui a dévoilé de nouvelles perspectives, comme si chaque matériau imposait sa logique propre. Le bronze, le cuivre, le fer sont des métaux au coeur de l’industrie moderne, facteur de la dégradation environnementale, et leur utilisation suppose l’adoption de certaines problématiques contemporaines.

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Pourtant, l’oeuvre ne laisse pas de témoigner d’un ancrage à une tradition ancienne. On le voit au plan de la technique, par l’usage particulier du cuivre (métal fondamental des Fangs) qui rappelle la gestion du raphia pour les nasses, les mêmes incurvations, les mêmes spirales. Le bois aussi demeure, comme socle et continuité de l’oeuvre, témoignant de l’enracinement à la mystique fang. Il sert aussi pour la sculpture des heaumes qui rappellent les masques traditionnels, et le raphia qui constitue la parure de Biye-Yeme n’est pas sans rappeler celui qui habille les porteurs de masque.

 

Le symbolisme est lui aussi présent, en particulier dans L’homme sans couleurs où les... couleurs noir et blanc font pourtant leur apparition par le biais d’un curieux gong tendu en arrière (ou en avant ) où sont figurés un triangle traversé de part et d’autres par une croix rouge. Autres symboles, la spirale qui simule le cheminement infini est tracée dans un miroir au sein duquel la pièce se reflète elle-même dans une attitude pour le moins narcissique. Le même miroir devient une lame de verre ( Dé-contenu) sur lequel reposent les deux bocaux qui déverseront leur poison infect jusqu’au bout du socle.

 

A elle seule, cette lame pourrait être garante d’une continuité fondamentale dans l’oeuvre de Jean Ghalbert Nzé, malgré les transformations de surface. Elle symbolise en effet la verticalité qui a longtemps caractérisé son travail et qui la domine toujours aujourd’hui. Plus que jamais le sculpteur rechigne à agencer son oeuvre de façon horizontale, mais il la conçoit toujours dans le sens d’une élévation.

 

Même lorsque l’oeuvre figure une trajectoire vers le bas ( l’écoulement du liquide), elle se tient toujours sur un plan vertical. Ce qu’elle peut ainsi signifier, c’est une forme de tension chez le sculpteur entre son besoin d’ascension et la contrainte extérieure qui l‘oblige à regarder vers le bas.

Une autre marque de cette tension chez Jean Ghalbert est le caractère hétéroclite qui domine sa sculpture nouvelle, mélange d’objets, de matériaux, de styles, etc. Céderait-il à la mode ? Le Ténor est muni d’un crayon et d’un pinceau, le Dé-contenu repose sur deux bocaux posés sur une lame de verre opaque et le cuivre de plomberie est présent partout. Le sculpteur donne l’impression d’un souci de plus en plus grand pour le monde qui l’entoure, d’être en prise avec lui, contrairement à ces premières oeuvres, en particulier le cycle de la Mvétéenne, où dominaient la transcendance et l’élan mystique. L’oeuvre actuelle semble marquer la quête d’une vérité nouvelle, d’une assurance, d’un savoir ferme, tout en rendant un sentiment de continuité, de permanence, d’identité.

 

Ce que cette crise permet donc en dernier ressort c’est de souligner le caractère d’une oeuvre originale, personnelle. Nous avons souligné la verticalité des formes et il faut rappeler leur complexité. Plus que jamais Jean Ghalbert Nzé tourmente la matière, la tord, la désarticule, de façon à exprimer la complexité de l’homme, de la nature, de l’existence. Le sculpteur nous montre non pas ce que la vie dit d’elle, mais ce que la vie trahit d’elle. Il porte un regard intransigeant et nuancé sur la réalité humaine.

 

Ludovic Obiang

Ecrivain

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CANAILLES ET CHARLATANS

31 Mai 2010, 15:39pm

canaillesCe roman se présente d’emblée comme la « suite » d’une histoire commencée à l’occasion d’un premier récit que je n’ai pas lu.

 

La narratrice, Héloïse Bhinneka, que je suppose avoir fait le voyage de Ti-Brava à Paris, entreprend cette fois le parcours inverse, chargée d’une mission somme toute funèbre, celle de ramener les cendres de sa mère en terre d’Afrique, plus exactement sur la terre qui a vu naître les deux hommes de sa vie de femme en quête d’éternité, l’un mort, son amant, l’autre encore bien vivant, son ex-époux, père de la convoyeuse.

 

La jeune femme revient donc à son point de départ, comprenant toutefois que sa fidélité aux dernières paroles de sa mère ne vient pas tant d’une honnêteté filiale, qu’il serait aisé d’éluder, que de la volonté d’éprouver la solidité des attaches qui la lient encore à sa ville.

 

Evidemment, ce récit peut être considéré comme une quête, une quête de soi, de la mémoire, celle que l’on doit aux gens et aux lieux qu’on aime et qu’on a aimés, une remise en question existentielle, si l’on peut dire. Toutefois, pour moi qui ne suis jamais allée en Afrique, le retour d’Héloïse chez elle a surtout été un véritable voyage. Je l’ai suivie en boîte de nuit à Cotonou, et j’ai « guinché », morte de rire, avec ce fantastique danseur de « zouk façon » en boubou yoruba ; avec elle, j’ai traversé le quartier des prostituées de Ti-Brava, montée en croupe sur la moto du doux Séli, et j’ai admiré l’exubérance de Littoral, la passionnée. J’ai également vu les conséquences sanglantes de la dictature, les cadavres de femmes et d’hommes gonflés d’eau fangeuse ; j’ai perçu les effluves nauséabonds des quartiers pauvres et la pourriture de l’âme de Sosthène, ancien bonimenteur ayant abdiqué devant la facilité d’une réalité fangeuse mais autrement plus lucrative que les rêves.

Héloïse a été d’une agréable compagnie, jeune femme sensible qui ne perd cependant pas son sens très pointu de l’ironie, son humour – noir –, qu’elle distille savamment au détour de sa parole. Sans dénaturer la gravité des faits guère reluisants, cette sorte de dérision un peu distante, nous en révèle toute l’absurdité, absurdité des actes, absurdité des hommes, d’autant plus tragique qu’elle existe tout autour de nous, tous les jours, aussi atroce et à la fois évanescente qu’un fait divers.

 

La leçon que je garde de cette lecture est que, s’il existe des Sosthène et des dictateurs, il y a également des Littorale qui traversent les frontières par amour, et des pères chevaleresques auxquels il est malgré tout possible de pardonner.

 

Je garde de ce voyage le souvenir tendre de personnages auxquels je me suis attachée – même l’horrible Sosthène que je n’arrive pas à complètement détester, je l’avoue -, et ce piège dans lequel je me suis laissée complaisamment tomber, c’est le charme d’Héloïse qui m’y a poussée, sa force couronnée de faiblesses, son esprit clair d’observatrice intelligente, revenue mettre ses comptes au clair avec la ville qui l’a vue naître.

 

Merci, monsieur Kangni Alem pour Héloïse et tous les autres – jusqu’au plus insignifiant douanier endormi sous un soleil de plomb : je n’ai pas lu le premier épisode de la saga, mais vous pouvez bien compter sur le fait que je n’y manquerai certainement pas.

 

Sylvia Placoly.

 

 

CANAILLES ET CHARLATANS

Kangni Alem, DAPPER littérature, 2005.

 

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Le Panthéon pour Pierre Claver Zeng

26 Mai 2010, 13:26pm

pierre claver zeng'
 
 
" J'ai chargé mon corps de plumes,
 
De peaux et de kaolin

 
Pour mieux danser aujourd'hui


Et si parfois pusillanime
 
J'ai caché ce beau costume

Je ne l'ai jamais oublié

Car ce soir au pas de danse
 
Qui croisera les genoux
 
Dans ces flammes misanthropiques

Qui déciment sans recul et sans amour

Il serait de très bonne guerre
 
Qu'on nous laisse au moins danser sans histoire

Car demain au grand matin

Devant le tabernacle magique
 
Des contrats nous chanterons

 

 

Oh massa laissez-nous au moins danser

 
 
 
Ce soir je laisse le chant des autres

Pour revivre mon histoire

Avec les mots de chez moi

J'ai perdu dans ces batailles

Tout ce que j'avais chez moi

Il ne me reste plus que danser
 
Car ce soir, à moins que je crève
 
Je vais chanter sans souffler
 
Sur les flammes sur les eaux
 
Chez les morts, chez les vivants peu m'importe
 
Je le ferai mes frères et moi
 
Avec nos femmes et nos enfants sans ambages
 
Car demain, au grand matin
 
Devant le tabernacle magique des contrats nous pleurerons
 
Oh massa, laissez-nous au moins rêver
 
(...)"

Ce chant de P.C. Zeng, ''Massa'', me révèla à la musique, à la parole, à la mystique des souffles. Aux dangers qui environnent la vocation d'artiste.

J'avais sept ans. Ebolowa. Epoque suspendue à l'écologie fiévreuse de ce sud noceur par les mots de Zeng, ses rythmes imités des sortilèges les plus hypnotiques;  Zeng, que je revois, vingt-cinq ans, sur pochette de trente-trois tours, sourire sans apprêt, polo vert et jeans, racé, après la maison dite du cycle, avant la place de l'indépendance.

C'était Ebolowa quatre-vingts. Années menteuses déjà. Qui étions-nous, dans ce bourg à peine ville? Un corps peut-être, cette ville tanière, organisé en jets d'or et d'ombres que mon musicien favori savait, lui seul,éclairer, célébrer.

Zeng était le musicien de la ville. Tity Edima et Marthe Zambo n'ont jamais eu à s'en formaliser outre mesure, que je sache. Qui n'aurait donné chemise et âme pour entendre chanter '' Edima'' chez moi? Edima, le miracle en langue fang-beti. Edima, le nom que l'on donne pour se passer de tout commentaire ensuite, à propos de celui ou celle qui le porte.
 
Mais, il y eut d'abord pour moi cette langue, française, qui s'éloignait déjà de France, de tout d'ailleurs, tant rêves et danses faisaient peine à voir autour de moi, dans cette ville, Ebolowa. Plutôt: la langue de Zeng disait les tourments d'une terre, terre mienne, célébrait  ses projets qui n'étaient pas, ne pouvaient être affaires de Paris, ni même celles de Libreville -sur-Seine ou Yaoundé-sur-Rhin.
 
Pierre Claver Zeng cette nuit a été accueilli à Libreville, ainsi qu'on entre au Panthéon de son peuple. Rodrigue Ndong Ndong, homme de lettres gabonais, m'enverra de Libreville ces mots par téléphone, écrits à une heure et trente-quatre minutes du matin:" Tata, nuit de veille indescriptible pour le grand esprit Ebome ! Un immense cortège depuis l'aéroport jusqu'au stade sur des dizaines de kilomètres. Que de monde! Pas moins de dix diseurs de mvett ! De nombreuses chorales, les artistes, musique passée en boucle...du jamais vu! Que d'émotion..."

 

Que rêver d'autre pour toi, Zeng, affectueusement appelé Nzeng par ceux de l'Estuaire, que ce panthéon formé de millions d'oreilles que tu as éveillées à l'attention des perdrix, à la confidence du tambour messager, au verbe pudique du diseur de mvett, à la place si troublante, si nue, de l'homme parmi les siens?

 

Bonne route à toi, Zeng Ebome !

 

Ada Bessomo

 

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UN FANTOME DE LILLE, DE ZERBIN BULER

21 Mai 2010, 08:16am

UN FANTOME DE LILLE

ZERBIN BULER

Ed. Du Rewidiage, Coll. Acompte d'autor

 

Facile de résumer un roman d'amour, une saga familiale, le dernier livre à la mode... encore faut-il que le trait caractéristique du livre soit résumable... Mais s'attaquer à Un fantôme de Lille de Zerbin Buler est une toute autre affaire.

 

 

 

Ce n'est ni un romanfantome-de-lille.jpg ni une promenade touristique dans une ville du Nord de la France – que seuls ses habitants reconnaîtront par petites touches pointillistes – mais une fiction, une vraie fiction. Inclassable dirait le critique sans mot, absurde écrirait un autre, infraréaliste prononcerait, en évidence, Guy Ferdinande. Le mot est lâché...

 

infraréalisme que d'autres écrivent infrarréalisme1. Mais où est donc passé l'R manquant chez Buler ? Dans son vaste imaginaire ? Dans sa farouche indépendance d'esprit ? Dans sa poétique et sybilline complexité ? Les deux R auraient-ils été une ironie aux deux R du surréalisme ? En fin de compte, peu importe qu'il y ait un ou deux R ; je l'écrirai à la Buler.

 

Le Petit Robert, édition 2002, ouvert page 1362. Je cherche... infranchissable... infrangible... infrarouge... Trouve pas. Regarde à infra, me conseille Christoph. En adverbe : sert à renvoyer à un passage qui se trouve plus loin dans le texte ; en élément, il signifie inférieur, en dessous de. Et dans la fiction de Buler ces deux définitions se mêlent : nous sommes à la fois en dessous et plus loin. L'exemple que le dictionnaire propose, résume parfaitement cette situation : Se reporter infra, page tant. Le texte de Buler est dans ce mouvement, il en est partie intégrante. Ce n'est pas si peu dire :  Un fantôme de Lille balade son lecteur d'une page à l'autre, dans un dédale architectural qui, s'il doit nous perdre, nous égarer, nous entraîne dans un monde baroque et populaire, tout au plaisir d'appartenir à cette histoire parfois loufoque, ou à une palette de James Ensor. Un régal !

 

Le texte de Un fantôme de Lille est tout empreint de ces éléments, et d'autres qui posent le récit dans un hors temps, hors champ, dans une fragmentation qui, si elle a vocation d'embrouiller les pistes du lecteur, n'en est pas moins un moteur bien huilé pour une lecture passionnante. Nous sommes en dessous dans la plupart du temps de la fiction, mais un dessous vivant, riche, grouillant, vivifiant, qui nous emporte toujours plus loin. Nous y rencontrons des personnages (en tapant ce texte j'ai fait un lapsus : j'ai écrit paysages au lieu de personnages !... si vous lisez le livre, et je vous le conseille ardemment, vous comprendrez que ces deux mots se couplent à merveille ; nous pouvons même penser aux paysages urbains et sociaux), donc des personnages hauts en couleurs et puissants en émotions, de ceux qui nous enchantent, que nous croyons connaître, que nous espérons connaître. Des personnages qui se ramifient d'eux-mêmes, tel un fantôme qui, doué d'ubiquité, ne se détacherait jamais tout à fait de « ses morceaux éparpillés ». Toutes ces figures nous transplantent du souterrain au bitume de la ville, en prenant les escaliers d'Escher, en traversant le fantastique des gravures de Mohlitz, en s'habillant des couleurs d'une folle ducasse. Ils savent nous faire partager leur unicité, leur humanité, grâce au style de Buler qui n'est ni ampoulé ni abstrait, juste ce qu'il faut pour savoir nous raconter une fiction d'une verve convaincante, avec quelques gouttes de folie qui nous réjouissent.

 

Peut-être l’avez-vous constaté, mais je n'ai pas fait un choix d'extraits et n'en ferai pas. Il me paraît aberrant, sous prétexte de parler d'un bouquin, de couper quelques mots, quelques phrases à un tout homogène, sans déstabiliser l'ensemble, sans déformer l'intrigue. À mon humble avis, présenter des extraits n'est que remplissage, tirage à la ligne. Je ne pêche pas dans cette eau croupie... De même je n'ai pas étalé en quelques lignes le contenu : c'est l'histoire de..., ça raconte un... Je ne pense pas qu'il soit important de connaître l'histoire d'un livre, d'avoir en tête sa trame pour le découvrir et l'apprécier. Un livre se découvre comme un bon plat dégusté les yeux fermés : l'apprécierez-vous davantage si vous saviez à quelle température la sauce a frémi ? Toutefois, je ne préciserai que quelques noms de personnages : Zerbin Buler, si si le même qui écrit, qui s'écrit, Chouchoute, Yolande, Josette, Odilon, Carole, Martine... toute une ribambelle de prénoms à la nostalgie chantante. Parce que nous chantons et dansons aussi avec Un fantôme de Lille.

 

Autre figure plaisante : mettre en scène le propre auteur Zerbin Buler qui tente de rédiger son Fantôme de Lille. Exercice convenu, n'ayons pas peur de le dire, mais admirablement bien tourné et mené par le véritable auteur. Avec ce principe, son lecteur appartient davantage à l'œuvre, reste à ses côtés s'il le souhaite, participe, partage, bref ne lit pas idiot ; doublement pas idiot parce qu'il sait deviner entre les lignes de cette fiction quelques pensées philosophiques (n'ayez crainte : aucun mal de tête ne viendra briser votre plaisir de lire intelligent), politiques (qui désarçonnent), humoristiques (qui étonnent).

Et surtout Un fantôme de Lille est une excellente fresque sur la ville, je ne parle pas des murs et des toits, bien que ces éléments soient parfaitement mis en valeur et quasi scénarisés comme des personnages. Une architecto-fiction, une fiction urbaine qui vous fera voir toute ville autre, qui vous fera passe-muraille d'une traversée citadine. Vous serez en dessous de la ville, vous marcherez infra rue tant, pour plagier l'exemple du Petit Robert. Vous serez au dessus de la ville, le regard plongeant sur cette fourmilière plus étonnante à chaque coin de rue. À ce petit jeu, vous vous amuserez beaucoup, même si Un fantôme de Lille n'est pas un livre d'humour, il laisse bon goût à sa fermeture.

 

Un fantôme de Lille se lit partout, debout en attendant le métro, ou mieux en marchant dans les dédales de couloirs blanchis aux caméras policières, ou assis chez soi, sans musique, parce que celle des mots de Zerbin Buler suffit. C'est une œuvre hors du commun des mortels, une fiction au sens premier du terme : un mensonge. Mais quelle agréable et divertissante menterie !

 

1.       au lendemain de son exclusion du mouvement surréaliste, le peintre Roberto Matta créa l' « infraréalisme » dont il fut l'unique membre. Ce mouvement se définit comme un courant poétique plutôt penché vers le dadaïsme, héritier – en partie - du surréalisme. Quelques noms qui l'ont croisé : Marion Santiago & Roberto Bolaño2, Marc Eemans, Delcol...

2.       Bolaño rédige, en 1977, « Abandonnez tout, de nouveau. Premier manifeste infrarréaliste », publié dans « Rimbaud, reviens à la maison ! », revue à tirage plus que confidentiel.

(je remercie Chistoph pour ces deux précisions)

 

 

Anne Letoré

www.anequibutine.com

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