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Le blog d'Obili

UN FANTOME DE LILLE, DE ZERBIN BULER

21 Mai 2010, 08:16am

UN FANTOME DE LILLE

ZERBIN BULER

Ed. Du Rewidiage, Coll. Acompte d'autor

 

Facile de résumer un roman d'amour, une saga familiale, le dernier livre à la mode... encore faut-il que le trait caractéristique du livre soit résumable... Mais s'attaquer à Un fantôme de Lille de Zerbin Buler est une toute autre affaire.

 

 

 

Ce n'est ni un romanfantome-de-lille.jpg ni une promenade touristique dans une ville du Nord de la France – que seuls ses habitants reconnaîtront par petites touches pointillistes – mais une fiction, une vraie fiction. Inclassable dirait le critique sans mot, absurde écrirait un autre, infraréaliste prononcerait, en évidence, Guy Ferdinande. Le mot est lâché...

 

infraréalisme que d'autres écrivent infrarréalisme1. Mais où est donc passé l'R manquant chez Buler ? Dans son vaste imaginaire ? Dans sa farouche indépendance d'esprit ? Dans sa poétique et sybilline complexité ? Les deux R auraient-ils été une ironie aux deux R du surréalisme ? En fin de compte, peu importe qu'il y ait un ou deux R ; je l'écrirai à la Buler.

 

Le Petit Robert, édition 2002, ouvert page 1362. Je cherche... infranchissable... infrangible... infrarouge... Trouve pas. Regarde à infra, me conseille Christoph. En adverbe : sert à renvoyer à un passage qui se trouve plus loin dans le texte ; en élément, il signifie inférieur, en dessous de. Et dans la fiction de Buler ces deux définitions se mêlent : nous sommes à la fois en dessous et plus loin. L'exemple que le dictionnaire propose, résume parfaitement cette situation : Se reporter infra, page tant. Le texte de Buler est dans ce mouvement, il en est partie intégrante. Ce n'est pas si peu dire :  Un fantôme de Lille balade son lecteur d'une page à l'autre, dans un dédale architectural qui, s'il doit nous perdre, nous égarer, nous entraîne dans un monde baroque et populaire, tout au plaisir d'appartenir à cette histoire parfois loufoque, ou à une palette de James Ensor. Un régal !

 

Le texte de Un fantôme de Lille est tout empreint de ces éléments, et d'autres qui posent le récit dans un hors temps, hors champ, dans une fragmentation qui, si elle a vocation d'embrouiller les pistes du lecteur, n'en est pas moins un moteur bien huilé pour une lecture passionnante. Nous sommes en dessous dans la plupart du temps de la fiction, mais un dessous vivant, riche, grouillant, vivifiant, qui nous emporte toujours plus loin. Nous y rencontrons des personnages (en tapant ce texte j'ai fait un lapsus : j'ai écrit paysages au lieu de personnages !... si vous lisez le livre, et je vous le conseille ardemment, vous comprendrez que ces deux mots se couplent à merveille ; nous pouvons même penser aux paysages urbains et sociaux), donc des personnages hauts en couleurs et puissants en émotions, de ceux qui nous enchantent, que nous croyons connaître, que nous espérons connaître. Des personnages qui se ramifient d'eux-mêmes, tel un fantôme qui, doué d'ubiquité, ne se détacherait jamais tout à fait de « ses morceaux éparpillés ». Toutes ces figures nous transplantent du souterrain au bitume de la ville, en prenant les escaliers d'Escher, en traversant le fantastique des gravures de Mohlitz, en s'habillant des couleurs d'une folle ducasse. Ils savent nous faire partager leur unicité, leur humanité, grâce au style de Buler qui n'est ni ampoulé ni abstrait, juste ce qu'il faut pour savoir nous raconter une fiction d'une verve convaincante, avec quelques gouttes de folie qui nous réjouissent.

 

Peut-être l’avez-vous constaté, mais je n'ai pas fait un choix d'extraits et n'en ferai pas. Il me paraît aberrant, sous prétexte de parler d'un bouquin, de couper quelques mots, quelques phrases à un tout homogène, sans déstabiliser l'ensemble, sans déformer l'intrigue. À mon humble avis, présenter des extraits n'est que remplissage, tirage à la ligne. Je ne pêche pas dans cette eau croupie... De même je n'ai pas étalé en quelques lignes le contenu : c'est l'histoire de..., ça raconte un... Je ne pense pas qu'il soit important de connaître l'histoire d'un livre, d'avoir en tête sa trame pour le découvrir et l'apprécier. Un livre se découvre comme un bon plat dégusté les yeux fermés : l'apprécierez-vous davantage si vous saviez à quelle température la sauce a frémi ? Toutefois, je ne préciserai que quelques noms de personnages : Zerbin Buler, si si le même qui écrit, qui s'écrit, Chouchoute, Yolande, Josette, Odilon, Carole, Martine... toute une ribambelle de prénoms à la nostalgie chantante. Parce que nous chantons et dansons aussi avec Un fantôme de Lille.

 

Autre figure plaisante : mettre en scène le propre auteur Zerbin Buler qui tente de rédiger son Fantôme de Lille. Exercice convenu, n'ayons pas peur de le dire, mais admirablement bien tourné et mené par le véritable auteur. Avec ce principe, son lecteur appartient davantage à l'œuvre, reste à ses côtés s'il le souhaite, participe, partage, bref ne lit pas idiot ; doublement pas idiot parce qu'il sait deviner entre les lignes de cette fiction quelques pensées philosophiques (n'ayez crainte : aucun mal de tête ne viendra briser votre plaisir de lire intelligent), politiques (qui désarçonnent), humoristiques (qui étonnent).

Et surtout Un fantôme de Lille est une excellente fresque sur la ville, je ne parle pas des murs et des toits, bien que ces éléments soient parfaitement mis en valeur et quasi scénarisés comme des personnages. Une architecto-fiction, une fiction urbaine qui vous fera voir toute ville autre, qui vous fera passe-muraille d'une traversée citadine. Vous serez en dessous de la ville, vous marcherez infra rue tant, pour plagier l'exemple du Petit Robert. Vous serez au dessus de la ville, le regard plongeant sur cette fourmilière plus étonnante à chaque coin de rue. À ce petit jeu, vous vous amuserez beaucoup, même si Un fantôme de Lille n'est pas un livre d'humour, il laisse bon goût à sa fermeture.

 

Un fantôme de Lille se lit partout, debout en attendant le métro, ou mieux en marchant dans les dédales de couloirs blanchis aux caméras policières, ou assis chez soi, sans musique, parce que celle des mots de Zerbin Buler suffit. C'est une œuvre hors du commun des mortels, une fiction au sens premier du terme : un mensonge. Mais quelle agréable et divertissante menterie !

 

1.       au lendemain de son exclusion du mouvement surréaliste, le peintre Roberto Matta créa l' « infraréalisme » dont il fut l'unique membre. Ce mouvement se définit comme un courant poétique plutôt penché vers le dadaïsme, héritier – en partie - du surréalisme. Quelques noms qui l'ont croisé : Marion Santiago & Roberto Bolaño2, Marc Eemans, Delcol...

2.       Bolaño rédige, en 1977, « Abandonnez tout, de nouveau. Premier manifeste infrarréaliste », publié dans « Rimbaud, reviens à la maison ! », revue à tirage plus que confidentiel.

(je remercie Chistoph pour ces deux précisions)

 

 

Anne Letoré

www.anequibutine.com

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