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Le blog d'Obili

Patrick Noah en afromusiques

18 Octobre 2010, 15:30pm

noah patrick200Ngaoundéré, 1990. Un lycéen de première C, fondu des mathématiques, tombe malade. Gravement. Il lui faut sans tarder rejoindre le Centre du pays, le petit bourg dans lequel il a grandi, afin de se faire soigner auprès de son premier médecin, sa mère.

Là-bas, à Nkometou, les semaines s’étirent bientôt, sans fin, sans changement notable dans la santé du jeune Patrick. Tout au contraire : voici deux mois déjà que l’adolescent est « descendu » là, et cette absence pourrait lui causer bien du tort à son examen de fin d’année, le probatoire, si jamais elle se prolongeait. Il ne faudrait pas qu’elle dure davantage. Les médecins ont bien diagnostiqué le mal qui mine Patrick, ils lui ont bien prodigué et médicaments et attentions, mais rien n’y fait : le jeune garçon a plutôt l’air de se mourir encore plus, malgré les veilles incessantes de sa mère, Técla, et malgré cette guitare qui ne le quitte pas depuis son arrivée dans cet hôpital. Pour ses seize ans, l’année précédente, Técla a fait très fort. Elle lui a offert cette guitare. Dont il joue comme pour chasser la maladie. Les standards de zouk qu’il affectionne sont enfin à portée des doigts de Patrick. C’est le temps de la splendeur des musiques antillaises au Cameroun. Les ados de sa génération se forgent une sensibilité grâce à ces rythmes langoureux et suaves. A Nkometou, quelques années en arrière, un groupe de musiciens a fait parler de lui au niveau national. Son leader s’appelait Guy Noah Essimi. Mais Patrick est toujours au plus mal. Alors, de guerre lasse, sa mère lui donne à boire une décoction d’herbes, une de ces recettes que les aïeux ont chaque fois prodiguées en cas d’hépatite. Et Patrick de se porter mieux pour de vrai, de pouvoir enfin se lever, pour jouer encore plus de sa guitare, et repartir pour Ngaoundéré, où l’attendent ses exercices de maths et la décision de devenir plus tard pharmacien. Pharmacien, parce que l’Afrique est peut-être un héritage inestimable de connaissances qu’il faudrait préserver et même penser à améliorer.



Aujourd’hui, Patrick Noah est pharmacien d’industrie devenu. Arrivé à Grenoble en 1993, il fonde immédiatement un groupe de musiciens, avec lequel il écume les scènes de la région, tout à ses études de Pharmacie. Le jeune homme a alors tout juste vingt ans, un appétit sans limites de musiques, qu’elles s’appellent Jazz, Bossa, Soul, Makossa, ou même Bikutsi. A Grenoble, des compatriotes mordus de musiques l’entraînent sur les terres qu’il souhaite connaître en profondeur. C’est de jouer, de jouer seulement que Patrick rêve. Du moment que cela vient d’Afrique, alors tout va. Son jeu de guitare est affiné, subtil, son chant enjoué, enthousiaste, énergique, ses compositions enlevées.

 

En février 2003, avec le collectif de musiciens qu’il a créé, « Akum Be Tara », ou héritage des aïeux, il sort un maxi cinq titres nommé « Dzal », le Village. Très dansant, très soigné, sans programmation aucune, dans lequel rien n’est laissé à la facilité. Le natif de Yaoundé y décline une identité musicale très forte. On est séduit par les fusions qui traversent chaque titre du disque. Le reggae épouse la bossa, la guitare zaïroise embrasse la basse aux lignes mélodiques jazzy, le flamenco voisine avec la samba et le makossa. Le bikutsi, instrumental, est en qualité d’arrangements parmi les meilleurs des dix dernières années, avec en découverte Joël Mbarga, guitariste et bassiste qui ne devrait pas demeurer longtemps inconnu du grand public. Patrick Noah nomme cela l’afromusiques. L’accueil du maxi cinq titres est enthousiaste au Cameroun. Michèle Ngoumou en fait tout de suite le générique de son émission à la radio. En France, où il vit, les impressions sont tout autant encourageantes. Le Festival Nuits métissées, en Vendée, qui l’a promu tête d’affiche de l’édition de cette année, le 23 août, se nomme dorénavant Festival des afromusiques. Patrick Noah ne mord pas au concept de World Music, en effet. Une démarche définie pour lui d’abord par l’hégémonie des grandes maisons de production sur les artistes. L’afromusiques, qu’il entend proposer au public, se fonde sur l’idée d’un patrimoine commun, d’un héritage ancestral à partager par tous ceux qui, de près ou de loin, se réclament de l’Afrique.

 

Homme de scène confirmé, Patrick Noah entre dans le gotha des musiciens africains muni de sérieux atouts. Exigeant dans ses compositions, curieux des autres musiques qui l’entourent, ses textes parlent des parents qu’il faut honorer, des tracas du chômage des jeunes, de la joie qu’il faut lutter à conserver envers et contre les déboires quotidiens…

 

Depuis, avec le Septeto araison de Cuba, un album mature, aux compositions aussi dépouillées que racées, est dans les bacs.  Saperia, est son titre. Titre hommage à sa grand-mère Xaverie, il apporte confirmation que Patrick Noah appartient au club très serré des musiciens les plus déroutants que le Cameroun possède. Les afromusiques s’en donnent cette fois à cœur joie, mêlant avec brio et subtilité son et bikutsi, par exemple. Avec d’autres Macase et Simon Nwambeben, alias Le pélican, c’est la génération des années soixante-dix qui ainsi fait une entrée remarquée dans le monde des artistes camerounais du plus haut étage. On le verrait bien volontiers sur les scènes du monde distiller plus souvent ses afromusiques pour le régal de tous. Ce qui ne saurait tarder.

 

Ada Bessomo.

 

Article paru à www.cameroon-info.net en 2003.

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