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Le blog d'Obili

Les dernières nouvelles du colonialisme

9 Avril 2010, 16:30pm

Publié par obili.over-blog.com

Les éditions Vents d’ailleurs ont le nez bien dernieres.jpgcreux. Suffisamment pour réunir en textes percutants des auteurs de haute futaie autour du thème du colonialisme. Nombre d’écrivains rechignent à imaginer sur commande, à créer sur thème imposé, entend-on souvent dire. Le lecteur lui, est bien aise, ignorant qu’il est souvent de ces précautions de cuisine. Seuls les fruits, plat de résistance, hors-d’œuvre ou dessert,  lui  arracheront quelque considération. Après Les dernières nouvelles de la françafrique, le recueil traitant du colonialisme, par des auteurs accouchés par ledit colonialisme ( la langue française au moins est le partage de passion qu’ils conservent de ces heures cruelles ) rassemble des imaginaires qui permettent bien des interrogations, bien des débats. Beaucoup de plaisir surtout devant les écritures servies par les dix-sept auteurs.

 

Haïti, Guadeloupe, Congo, Togo, Cameroun, Madagascar, Maroc, ou encore Côte-D’ivoire, Gabon sont tous pays issus des avatars de la colonisation. Incursion dans des terres, des peuples, des mœurs, d’autres modes de vie, tout cela avec la manière la plus implacable, la manière violente. Et si la violence vous était contée ?  Les dernières nouvelles du colonialisme. Ne sachant ni le voulant savoir comment l’affaire s’est proposée aux auteurs , le titre-thème invitait pour certains à la distance…dans le temps : et si le colonialisme était encore bien vivace ? Et s’il l’était toujours chez moi ? Ailleurs que chez moi ? D’autres auteurs auraient pu y trouver ( continuons de supputer) le lieu de la distance avec leur mémoire, personnelle, ou celle collective de leur pays d’origine. Et puis, après tout, Les dernières nouvelles du colonialisme pourraient bien être aussi les cartes postales que des auteurs, parmi les derniers avatars du colonialisme, nous envoient.

 

C’est à peu près la réussite du recueil publié par les éditions Vents d’ailleurs.

 

Nulle prétention à grande séance de thérapie collective. Que des regards singuliers, des angles acérés à partir desquels le sablier du colonialisme filtre comme il peut. Raharimanana aurait peut-être employé le terme lucarnes, titre d’un de ses recueils antérieurs. Lucarnes ces nouvelles, ouvertures, de géométrie variable, sur soi, en fin de compte. Alain Mabanckou, ayant depuis Verre Cassé affermi et confirmé son ton, l’emploie désormais à sa convenance, avec brio, cette fois caustique en diable, et fichtre interrogateur, l’air de rien. Même ce que le lecteur débusquerait de léger au fond, dans son approche du colonialisme, vaut le détour au plus haut point. Ne s’agit-il pas d’informer de l’actualité des imaginaires et des manières de dire héritées du colonialisme entre autres influences chez chacun, en quelque sorte aussi ?

 

Abderrahman Beggar, écriture virtuose, conte avec une telle allégresse ! Mettant à nu dans sa nouvelle Son Tay, l’un des principaux surgeons du colonialisme. L’identité plus riche, plus complexe que le colonisé, ou son descendant, pourraient en avoir retiré. Et Ernest Pepin, toujours aussi créole, c’est-à-dire concentré de tant de manières, de tant de substance ! Le 14 juillet d’Isidore restitue l’esclavage par une telle grâce de style, l’esclavage, avatar bien indiqué du colonialisme, lui-même présent parmi des sens affûtés, exacerbés.

 

Le texte de Sami Tchak, originaire du Togo, colonie allemande passée sous domination française à la sortie de la grande guerre, est aussi exemplaire.

 

L’auteur, reconnu pour la puissance de son ton, irrévérencieux envers toute complaisance, a choisi de portraiturer un colonisé en particulier : son musulman de père, citoyen d’un pays composé d’animistes et de chrétiens aussi. Tout le charme du recueil se retrouve dans la manière déployée par Sami Tchak. Le pont allemand est bien la nouvelle la plus dérangeante du recueil, avoue l’éditrice. L’intime et le collectif surplombés par une verve et un rythme vraiment brûlants. «  Je n’ai jamais osé dire au mien, père, à Fousseni mien, plus tard, quoi, que vivant loin de lui, moi, l’islam, je l’ai déposé, je ne suis plus musulman, que j’ai bouffé et bouffe du porc, je n’ai jamais osé lui dire cela, ni lui dire, à Fousséni mien de père, que les Arabes, il y avait longtemps de cela, ils avaient vendu des Noirs »

 

Les dernières nouvelles du colonialisme, donc, ce sont dix-sept flashes d’imaginaires qui puisent chacun au désir vibrant de situer la mémoire coloniale dans le débat actuel.

 

Le plus attrayant de ce recueil réside peut-être dans ce que l’écriture, la liberté qui la motive et mène son bonheur, est ici comme célébrée chaque fois. Gary Victor, écrivain haïtien parmi les plus lus, le montre à merveille. Sa nouvelle clôt l’ouvrage, et finit ainsi : «  Moi, je pensais que nous n’avions jamais cessé d’être une colonie. Et puis nous étions tous, que nous le voulions ou non, la colonie de quelqu’un, d’un groupe occulte ou non. Je suis rentré chez moi. Je me suis assis devant l’ordinateur. Qu’allais-je écrire pour commencer cette satanée nouvelle ? Je me retrouvais devant l’effroyable page blanche…Colonisé enfin par elle. »

 

 

Ada Bessomo

 

 

Les dernières nouvelles du colonialisme

Editions Vents d’ailleurs

16€

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