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Le blog d'Obili

Le voyage au bout du silence

9 Juillet 2010, 14:16pm

Panorama critique du roman gabonais (I)

 

Ludovic OBIANG

 

        


Près de trente ans depuis la parution du premier roman officiel de la littérature gabonaise - cette expression étant utilisée ici en dehors des questions épineuses de la sociologie littéraire - le constat reste toujours celui d’une discrétion étonnante du romancier, sinon de l’écrivain gabonais en général. Malgré l’émergence épisodique de quelques textes de qualité variable, malgré la pugnacité de certains pionniers, malgré les bonnes dispositions de quelques nouveaux, cette littérature végète encore dans un certain anonymat. Pourtant, ces derniers jours, la vitalité manifestée par l’UDEG (Union des Ecrivains Gabonais) témoigne d’une volonté collective, sinon politique, de combattre enfin les maux qui empêchent l’éclosion d’une véritable institution du livre et de la littérature. Il semble à observer ce regain d’enthousiasme que le roman gabonais soit prêt de sortir des oubliettes où l’avaient muré les premières anthologies de littérature négro-africaine.

 

Ca existe ça ?

 

            A un étudiant qui lui soumettait un projet de thèse portant sur la littérature gabonaise, un spécialiste des plus éminents de littérature africaine n’avait pas craint de répondre : « ça existe, ça ? ». Au-delà de la boutade un rien péjorative, il fallait bien sûr voir la confirmation d’une insuffisance sur le plan de la notoriété internationale et corrélativement, le point de départ d’un questionnement : qu’est-ce qui contrarie l’expansion de la littérature gabonaise et l’empêche de se hisser au rang des littératures qui ont fait jusqu’à présent le renom de l’Afrique ? En attendant d’approfondir ces questions qui ont trait nécessairement à des problématiques complexes de sociologie littéraire et de psychologie sociale, il importe déjà de faire un recensement de ce qui a pu être accompli jusqu’à présent - au moins sur le plan du roman - et des espoirs que ces premiers acquis laissent entrevoir.

 

Histoire d’un précurseur oublié

 

            Tout commence en 1971 avec un court texte dont le titre rappelle les romans d’Hector Malot. Il s’intitule Histoire d’un enfant trouvé* et il est l’œuvre d’un professeur d’anglais nommé Robert Zotoumbat. Ce texte relate la maturation pathétique de Ngoye, un orphelin de père et mère. Recueilli en plein temps de famine par un colporteur charitable, l’enfant grandit en découvrant au fur et à mesure l’animosité que lui vouent sa marâtre et son demi-frère. Cette hostilité va atteindre son paroxysme lorsque le bienfaiteur meurt en cédant à son fils adoptif le commerce qui a fait sa prospérité. La mère ourdit alors l’empoisonnement du jeune homme. Il y échappe miraculeusement, mais le poison est absorbé par son demi-frère. Accusé du crime, il ne devra sa survie qu’à la bonne foi du tribunal indigène, mais il conservera de ses déboires le sentiment d’un profond désenchantement. Il y a là certainement la trame possible d’un roman, mais le texte hésite plutôt entre la nouvelle et le conte. Par son volume certes (58 pages), mais surtout par la présence de composantes habituelles du récit court. Le personnage de l’orphelin en bute à l’hostilité de sa marâtre. La structure en miroir qui oppose le héros et son mauvais double dans une évolution aux finalités inverses. Le narrateur-narrataire et l’encastrement de l’histoire principale. Dans l’ensemble, ce texte manifeste les forces et les faiblesses d’un texte précurseur. A son crédit, il y a bien entendu le mérite de l’initiative, mais aussi sur le plan thématique, la peinture du vécu quotidien et des mœurs indigènes à la façon d’un Félix Couchoro. Ce n’est pas que les valeurs caractéristiques de la littérature négro-africaines soient entièrement bannies (conflits des cultures et des générations, critique de la situation coloniale), mais ici l’intérêt est d’abord porté sur le récit d’un destin particulier, sans obsession de son caractère universel ou symbolique. Toutefois, la fonction idéologique de l’écriture demeure. Elle transparaît à travers certaines remarques qui affirment de façon souvent maladroite le souci didactique et éthique de l’auteur (p. 6). C’est là une des faiblesses patentes du texte, à laquelle il faut ajouter certaines caractérisations maladroites et l’inévitable caractère ethnographique des descriptions et des précisions (pp. 30-31). Ce sont là des errements naturels, de ceux qu’une pratique régulière de l’écriture et un affinement du sens critique aurait pu corriger à terme. Mais comme pour de nombreux auteurs africains la carrière de Zotoumbat s’est arrêtée dès son envol. Il se sera limité à un rôle de simple précurseur, attendant de la génération suivante qu’elle assume le relais. Dans ce sens, il aura fait au moins deux émules : Okoumba-Nkoghé et Angèle Rawiri.

 

Les premiers peintres de la réalité sociale

 

            Il faut attendre près de dix ans pour voir paraître Elonga (1980), le second roman officiel de littérature gabonaise. Il connaît une promotion relativement importante du fait de la personnalité de son auteur, Angèle Rawiri, fille d’une des personnalités politiques les plus importantes du pays. Ce double caractère de femme et nantie confère à l’œuvre une dimension que ne justifie pas toujours sa qualité intrinsèque. C’est l’histoire d’un métis hispano-gabonais nommé Igowo qui une fois de retour sur sa terre maternelle d’Afrique est en bute à l’hostilité ouverte de son oncle Mbomba. Il connaît une déchéance progressive en perdant tour à tour sa femme, son fils, son emploi. Il aura été le damné de l’enfer (élonga) que représente la ville africaine moderne, confluence des valeurs sociales les plus nocives. Il y a là un témoignage précieux des ravages que peuvent causer le fétichisme et la superstition dans une société fragilisée par plusieurs années de domination coloniale.

 

Cette prédisposition au réalisme se confirme trois ans plus tard (1983), avec le roman G’amèrakano (Au carrefour) dont l’héroïne Toula représente une sorte de Maïmouna moderne. Comme sa lointaine consoeur, elle effectue le même itinéraire cyclique de la rupture et de l’aliénation. Plusieurs années après avoir quitté son pauvre bidonville pour le faste des grands quartiers de la capitale, pour le clinquant des soirées huppées, pour la prodigalité des amants nantis, Toula reviendra humblement à ses origines. Mais contrairement à Maïmouna, se sera pour sombrer dans une prostitution encore plus avilissante.

 

Autrement, l’œuvre pêche par certains travers qui, à l’époque, lui auront attiré les foudres de la critique universitaire : de la naïveté et de l’indécision dans le style ; des insuffisances de grammaire et de syntaxe regrettables à ce niveau de l’écriture ; et la prépondérance du discours réformateur, moraliste, impropre à rendre souvent le caractère expérimental de l’écriture romanesque. Autant de faiblesses qu’elle aura à cœur de corriger dans le troisième volet de son triptyque romanesque, le conséquent Cris et fureurs de femme (1989) où s’affirme une direction d’écriture envisagée dès G’amèrakano et à laquelle son statut de femme intellectuelle la prédisposait : la question ardue de la condition féminine en Afrique subsaharienne.

 

            Mine de rien, l’apassionata gabonaise aura réussi à occulter à son arrivée l’avènement simultané d’un autre peintre de la réalité librevilloise et tout aussi prolifique, il s’agit de Okoumba-Nkoghé, professeur de lettres à l’Université Omar Bongo. Plus poète que romancier, Okoumba-Nkoghé vient selon ses propres dires au roman par un souci de notoriété et d’écoute[1]. Il publie coup sur coup trois romans (Siana, La mouche et la glu, Adia), suivis plusieurs années plus tard par La courbe du soleil, inspiré par les événements qui vont accompagner l’ouverture du Gabon à la démocratie.

 

             Tout autant que celle de Rawiri, la prose de Okoumba-Nkoghé s’enracine dans un vécu social dont elle se veut d’abord le reflet et bientôt l’inspiratrice. L’aventure commence au plan de l’écriture avec La mouche et la glu, publié aux prestigieuses éditions Présence Africaine. Ce roman qui reste certainement le meilleur de Okoumba-Nkoghé, de par son accent sincère et son effort d’évocation, relate les amours impossibles de deux jeunes gens, Nyota et Amando, pris entre l’enclume d’une modernité cynique et le marteau d’une tradition dévoyée. Avec le dyptique suivant (Adia, Siana), le romancier en vient à une peinture des méandres acerbes de la vie citadine, au cœur des ambitions carriéristes et des frustrations sociales. Mudenle l’antihéros de Adia végète depuis son retour d’Europe, au point de sombrer dans l’alcoolisme et le crime. Il en vient à se constituer assassin pour vivre. Mais rongé par le remords, il finira par se suicider. Il est en cela la variante parfaite de l’opposant Ngombi le père de Nyota (la mouche et la glu) et du funeste Umangui, hostile à l’orphelin Siana. Ce n’est pas pour autant que Okoumba-Nkoghé rompt avec le paradis de l’enfance et ses idylles voluptueuses. Dans Siana, il parvient à fusionner ces deux orientations par le biais d’une remontée profonde dans le souvenir. Siana le jeune médecin, se remémore avec émotion ses amours enfantines avec Solo fille d’un riche gendarme. Dans Adia, Saele, épouse méritante du scélérat Mudenle, retrouve en Lamba, le jeune homme dont elle a été amoureuse dans son enfance. Les personnages de ces trois romans fonctionnent donc comme des avatars de forces actancielles fondamentales dont la récurrence confère à l’œuvre son unité et son caractère obsessionnel. Il y a, en effet, dans la répétition de ces motifs des indices d’une densité psychologique qui gagnerait à être approfondie.

Emane

* Les références complètes des romans sont fournies en annexe

[1] Cf. Notre Librairie, La littérature gabonaise, N°105, Avril-Juin 1991, l’interview intitulée « Je suis rhinocéros d’Afrique à deux têtes », p. 104.

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