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Le blog d'Obili

L’Afrique est morte, vive l’Afrique !

4 Juin 2010, 15:59pm

 

EmanePlaidoyer pour une nouvelle Afrique, sans complexes et sans frontières

 

 

Ludovic Obiang

Institut de Recherche en Sciences Humaines

Libreville

 

Le professeur Dongala détient-il les réponses aux questions qu’il nous pose? Il aurait été intéressant qu’il nous les soumette. Cela nous aurait simplifié la tâche. Toutefois, s'il attend de chacun de nous une contribution sincère, voici ce que « trois décennies » de réflexion m’autorisent, moi, à penser:

 

Je ne crois pas que le problème de l’Afrique soit celui de son rapport à la science, encore moins de son aptitude ou non au développement, à la démocratie, à l’universalisme, tels que l’Occident nous en représente les différents modèles. La démocratie occidentale par exemple n’est pas une panacée (le modèle chinois le prouve en effet). Elle n’est qu’un discours symbolique au moyen duquel une minorité (politiciens, financiers, militaires, ecclésiastiques, etc.) asservit une majorité consentante.

 

 L’Afrique en tant que germe d’un développement au modèle occidental n’existe pas et l’Afrique telle qu’elle existe est condamnée à mourir. Dès lors les questions soulevées par Emmanuel Dongala ne se posent plus, puisqu’elles concernent un non-lieu, un eldorado chimérique de la géographie scientifique ou du cadastre politique.

 

Je m’explique.

 

L’Afrique n’existe pas, parce que – il nous suffit de lire Jean Ziegler – l’Afrique actuelle – du moins l’Afrique subsaharienne –, politique, économique, géographique, n’est qu’un produit de la stratégie occidentale, parce l’Afrique reste un déchet, une sorte de « vomissure » du monde occidental, qui n’a même pas le loisir de s’assumer comme telle. Puisque les « indépendances » ne sont que des acquisitions fictives et que jusqu’aujourd’hui nos « Etats » restent des terres occupées, des proto-nations, pour ainsi dire, des vraies-fausses nations. Je ne résiste pas au plaisir de citer longuement Jean Ziegler, en m’étonnant de ce que des paroles aussi fortes et des vérités aussi évidentes aient besoin d’être rappelées :

 

La proto-nation est aujourd’hui la forme la plus répandue en Afrique. Je le répète : elle n’est pas une étape sur le chemin de la construction nationale. Elle n’est pas non plus une forme pervertie de nation achevée et qui aurait périclité. La proto-nation est une formation sociale sui generis. Elle est une pure création de l’impérialisme. [

 

Cette mainmise est admirablement camouflée. Un gouvernement « indépendant » règne formellement sur le territoire. Un Etat autochtone (police, armée, législation du travail, etc.) étouffe toute velléité de révolte ou de revendication contre la spoliation. Une bourgeoisie locale, étroitement associée aux organes de spoliation, vit des miettes de l’exploitation impérialiste du pays et administre l’Etat. Surtout, cette bourgeoisie produit un discours « nationaliste », un discours « d’indépendance » revendicateur et même « révolutionnaire » qui, s’il ne tire jamais à conséquence, agit comme un écran. […]

 

J’insiste sur ce point. Il ne s’agit pas d’un pillage de type colonial classique (travail forcé, productions coloniales, exportations des biens coloniaux vers la métropole, impôts sur la personne, etc.). Le système d’exploitation mis au point par le capital multinational dans les proto-nations qu’il gouverne est plus complexe, plus rentable et plus efficace. (Ziegler, 1980, pp. 228-229)

 

Voici ce qu’est l’Afrique subsaharienne, et tant qu’on ne voudra pas le reconnaître, aucun développement n’est possible pour l’Afrique, et aucune lamentation de la part de l’intellectuel n’est recevable.

 

Il en va de notre Afrique comme du cadavre d’un accidenté grave auquel la chirurgie essaie de rendre une forme humaine, alors qu’il a déjà rendu son dernier souffle de vie. Le problème n’est donc pas de proposer de solution pour un redressement qui n’a pas de sens [référence] en soi, mais de chercher en profondeur, de redonner une âme à l’Afrique, une conscience historique, une conscience nationale, sans laquelle aucune logique de développement n’est à sa place.

 

Il s’agit ainsi de bien plus que de simples ajustements structurels, qui se font souvent d’eux-mêmes par la proximité géographique et nécessaire des cultures. L’Africain n’est pas plus conservateur qu’un autre et l’adaptation de son patrimoine culturel aux exigences de la « planétarisation » est envisageable, dans les limites qu’il se sera lui-même fixées. La question des obstacles culturels au développement, en particulier la fameuse « situation inégalitaire de la femme » me semble une imposture et une ruse derrière laquelle « l’impérialisme » veut simplement étendre son emprise.

 

D’abord, parce que les situations diffèrent – ou divergent - d’une communauté, sinon d’une concession, ou d’une famille à une autre. Il y a donc là une généralisation abusive – comme elles le sont toutes. Mais surtout parce que si asservissement de la femme il y a, il n’est pas - du moins à l’origine et dans son principe – le fait d’une volonté personnelle, mais le code d’une institution sociale qui a fait ses preuves dans le passé et qui ne peut être supprimé sans provoquer de graves déséquilibres. Je pense en cela à Rousseau :

 

Je ne dis pas qu’il faille laisser les choses dans l’état où elles sont ; mais je dis qu’il n’y faut pas toucher qu’avec une circonspection extrême. En ce moment on est frappé des abus que des avantages. Le temps viendra, je le crains, qu’on sentira mieux ces avantages, et malheureusement ce sera quand on les aura perdus (J.J. Rousseau, .

 

Il est relayé en cela par Césaire :

 

On se targue d’abus supprimés.

Moi aussi, je parle d’abus, mais pour dire qu’aux anciens – très réels – on a superposé d’autres – très détestables (Césaire, 1955, pp. 20-21)..

 

Je prendrais un seul exemple de ces « abus ». La question de l’excision qui fait couler tant d’encre et gémir tant d’âmes sensibles – les mêmes qui n’ont eu aucune larme à accorder aux massacres du Rwanda. Il est possible, sinon souhaitable  de supprimer l’acte d’ablation, mais il est impératif de lui substituer un équivalent symbolique, qui en conserve l’idéal éthique et social, qui exprime une certaine représentation de la femme, de son rapport au corps et à la sexualité. Il faut conserver une incision rituelle par laquelle la société exprime sa foi en la primauté du spirituel sur le charnel.

 

Il faut donc reconnaître la conscience identitaire comme le début d’une conscience nationale moderne. Le Japon n’est-il pas le Japon d’aujourd’hui par référence à un empire multi-séculaire ? De même pour la Chine, la Russie, l’Allemagne, la France, l’Angleterre, etc. En Afrique, le Maroc, l’Egypte sont des nations plus homogènes et respectées, parce qu’elles peuvent se réclamer d’un enracinement profond à l’Histoire et à la Terre. Une nation ne peut être viable dans le contexte actuel si elle ne peut se réclamer d’une identité qu’elle est prête à défendre au prix de son extinction. C’est ce que Rousseau recommandait aux Polonais :

 

Je ne vois dans l’état présent qu’un seul moyen de lui donner cette consistance qui lui manque : c’est d’infuser pour ainsi dire dans toute la nation l’âme des confédérés ; c’est d’établir tellement la république dans le cœur des Polonais, qu’elle y subsiste malgré tous les efforts des oppresseurs (Rousseau, Gouvernement de Pologne).

 

Or, combien de « nations » africaines peuvent se prévaloir d’une telle mystique de la patrie ? Aucune. Parce qu’elles sont nées artificiellement, de découpages tendancieux, stratégiques, intéressés, etc. Parce qu’elles ont d’autres finalités, d’autres objectifs. On ne peut que revenir à la dénonciation de l’Afrique éclatée, balkanisée, divisée, etc. D’où le retour au panafricanisme, à la nécessité impérieuse de construire l’Afrique pour l’Afrique, pour les Africains, par des personnes réellement éprises de paix et de liberté. A l’heure où l’Occident repense la logique des « blocs » par la création forcenée des «Etats unis » d’Europe  (Hugo) ; à l’heure où les vrais Etats-Unis se replient sur leur solidarité et leur puissance de feu, l’Afrique ne peut se permettre le luxe de divisions et de dissensions interminables. Elle « doit s’unir ». Ce n’est pas une utopie, c’est une nécessité vitale, qui doit primer, malgré les divergences, malgré les difficultés pratiques inévitables. La question de l’unité africaine ne peut être éludée. Elle est donc au centre de la question du développement africain. Pour ainsi dire, si l’histoire et la culture nous ont proposé l’intuition de l’unité africaine, le présent et l’avenir nous en imposent la construction. A défaut de la construire, alors, il faut l’enraciner dans la conscience des peuples comme une référence constante dont ils pourront toujours se prévaloir lorsque la terre à leurs pieds finira par se dérober.

 

 

Avons-nous atteint ce moment fatidique ? De là l'hypothèse : Et si l’Afrique devait malgré tout mourir, si l’Afrique était condamnée, et si notre destin était alors de préparer cette mort, d’apprendre à mourir, de nous préparer pour ainsi dire à cette fatalité ? Comme ces scientifiques qui, nous dit-on, en prévision de la destruction inéluctable de la terre, se préparent à coloniser Mars, ou d’autres confins de l’univers.

 

Et si, reprenant la théorie évolutionniste du destin des empires, de leur apogée et leur décadence, l’Afrique était arrivée au terme de sa chute ? Et si, l’Afrique actuelle était bien le rejeton dénaturé de la prestigieuse Egypte pharaonique ? Si, dégringolant d’empire en empire, de catastrophe en catastrophe, de l’esclavage à la colonisation, des indépendances aux « démocraties », notre continent approchait de sa néantisation définitive…  Cette hypothèse expliquerait en tout cas l’infamie, la déréliction actuelle, la fameuse « malédiction africaine » comme d’un processus de pourrissement à l’échelle d’un continent. La folie serait de vouloir de toutes forces rétablir l’Afrique, la régénérer, alors qu’en elle-même se sont enclenchés les mécanismes de la putréfaction. Il faut peut-être accepter la fin de l’Afrique.

 

Car, à bien considérer la situation actuelle, il n’y a pas incapacité de l’Afrique à se régénérer, ni même simple improbabilité, mais plutôt une réelle impossibilité, qui naît de la rencontre d’une multitude de facteurs. A « découper le problème en autant de parties que possibles » on se rend compte en effet que trop de facteurs contrarient - s’opposent à - la réhabilitation de l’Afrique. Les séquelles de l’histoire, les préférences et les clivages culturels, les disparités sociales modernes, les catastrophes naturelles, l’avancée du désert, le sida, etc. c’est trop, beaucoup trop pour un seul continent, et pour les pauvres chercheurs qui ont la lourde tâche de lui proposer des solutions.

 

Hormis ces facteurs, il en est un qui me semble essentiel, sinon principal, mais que je redoute de placer pour ne pas être targué de racisme primaire, c’est l’action [la survie] de l’Occident. Je pense – et il s’agit moins d’un postulat scientifique que d’une conviction fervente, presque religieuse – que l’édification de l’Occident subsume l’assujettissement de l’Afrique, son évidement progressif et total : « c’est à ce prix que vous mangez du sucre toute l’année » (Voltaire). Tout discours dominant d’affirmation et de développement chez l’Occidental, même le discours scientifique, présuppose une supériorité, sinon un refus absolu de l’Autre, de l’Africain en particulier, dans la mesure où il n’intègre pas le schéma préétabli.

 

Oui, l’universalisme prôné par les machines et les bordereaux n’est qu’une sordide pax romana qui de part et d’autre du monde impose le modèle occidental, la vision occidentale du rapport au monde, et fait de tout homme un Européen quelle que soit sa souche. D’où l’interpellation que je me permets: préparons-nous à être des Occidentaux, d’origine africaine s’il le faut. Si nous ne le sommes pas déjà… Et ce n’est pas un hasard, si celui qui nous parle réside désormais au Canada. Et ce n’est pas un hasard, si la plupart des producteurs africains de savoirs « se sont fait la malle » ou rêvent de le faire. Ce n’est pas un hasard si les meilleurs footballeurs, les meilleurs artistes, les meilleurs scientifiques s’installent en Europe et se sédentarisent au prix d’un reniement dramatique. C’est parce qu’ils n’ont plus d’autres issues et que l’Europe possède le cadre, l’économie, l’intérêt qui « va avec » leur génie. Penser le contraire, c’est de l’utopie, du funambulisme verbal ou simplement de la démagogie électorale. Le destin de l’Afrique est en Europe, en Occident, c’est le cours normal de l’histoire, et peut-être qu’au lieu de perdre nos maigres forces à ressasser notre désespoir, nous devons désormais nous préparer à cette échéance, à notre propre découverte du « nouveau monde », d’autant plus nécessaire qu’elle peut être chargée de réhabilitation et de réparation. Se profile ainsi une possible victoire à la grecque, une « victoire des vaincus », une possible colonisation de l’Europe par ses anciennes victimes…

 

La référence au paradigme grec est d’autant plus heureuse qu’il me protège d’éventuels travestissements ou de déformations de ma pensée. Il ne s’agit donc pas pour moi de provoquer le pourrissement du poisson par la tête (Roger Ikor, 1983), d’« infiltrer » à l’Europe le poison de notre rancœur ou de notre cannibalisme pour la faire « crever », mais d’apporter à l’Europe marchande, capitaliste, un nouvel humanisme, une autre conception de l’homme, de sa place dans la nature, de son rapport à l’éternité, comme la Grèce avait servi à spiritualiser Rome. Il faut à l’Africain retrouver, et faire retrouver au monde, les valeurs, les savoirs, les pensées, les dieux qui font obstacle à la décadence, à la barbarie des temps modernes. Il nous faut en un mot dépasser la variété de nos institutions, pour atteindre à une Afrique Une et spirituelle. L’Africain doit devenir le symbole d’une révolte contre la déshumanisation, le tenant d’un dérèglement positif, le champion d’une « désobéissance civique » à la loi du plus fort, du plus nanti ou du plus habile. Il nous faut redevenir les enfants terribles des contes, les dieux Eshu au cœur de la tempête sociale, les rebelles par lesquels la vie affirme sa volonté de changement et de régulation.

 

A ce niveau, s’explique tout le discours et la prescience de Senghor, toujours actuel, jamais égalé :

 

Car qui apprendra le rythme au monde défunt des machines et des canons

Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l’aurore

Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l’homme aux espoirs éventrés ?

 

Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile

Ils nous disent les hommes de la mort

Nous sommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur (Senghor, 1990, pp. 22-23).

 

 

 

 

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